VINGT-CINQUIÈME LEÇON
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SOMMAIRE : La galvanisation du pneumogastrique arrête les mouvements du coeur ; expérience avec le cardiomètre. — Elle ne les arrête plue ches un animal empoisonné par le curare. — Le mécanisme prochain de la mort parle curare est une asphyxie par cessation des mouvements respiratoires. — Du curare considéré comme médicament. — II ne saurait être regardé comme le contre-poison de la strychnine.
Messieurs,
Toutes les substances auxquelles on a donné le nom de poisons peuvent,, administrées dans certaines conditions, ne pas occasionner la mort. Leur action générale offre donc à considérer deux actions distinctes quoique de même nature, qui peuvent s’éclairer l’une par l’autre, et qu’il importe d’envisager séparément,^ le point de vue pratique tenant nécessairement compte des résultats auxquels conduiseut ces influences.
Le curare, administré à une dose suffisante, dans des conditions que nous avons essayé de déterminer, tue. A une dose moindre il produit des effets passagers, il amène dans le jeu des fonctions des modifications qu’on peut songer à utiliser. Voyons donc aujourd’hui comment il pourrait devenir médicament.
Nous savons que l’action physiologique du curare se localise sur les nerfs moteurs : le sang n’est pas altéré; le système musculaire conserve ses propriétés.
Le premier phénomène que nous ayons observé est une grande faiblesse des membres, bientôt suivie de l’impossibilité de les mouvoir. Cette paralysie est re-
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marquable en ce qu’elle débute par les membres et passe de là à d’autres organes. Les membres paraissent donc ressentir les premiers les effets du poison. Dans la marche de ces effets, il n’est pas absolument juste de dire que la paralysie procède d’arrière en avant, parce que la queue conserve ses mouvements. Chez un chien déjà paralysé des membres, on peut voir, quand on l’appelle, qu’il remue sa queue. Ce mouvement de la queue, que je vous ai déjà signalé, et dont je vais vous rendre témoins chez le lézard , parait devoir être rapproché des mouvements organiques; il survit encore longtemps aux autres manifestations de la vie de relation. C’est, en effet, un mouvement expressif et involontaire qui s’exécute dans les conditions les plus différentes : non-seulement il sert’à exprimer la joie dans certaines circonstances, mais il peut être la con- > séquence d’une action réflexe dans certaines opérations, telles que la ligature des troncs nerveux du pneumogastrique ou d’autres opérations qui amènent un commencement d’asphyxie.
Chez les lézards, ces mouvements de la queue présentent une très-grande intensité, et, ainsi que je vous l’ai indiqué, ils survivent, dans l’empoisonnement par le curare, aux mouvements volontaires.
Voici un lézard que nous empoisonnons en lui introduisant, sous la peau du ventre, un peu d’une solution concentrée de curare. L’animal, qui au premier moment n’a rien paru ressentir, offre, au bout de trois minutes, une absence complète de mouvements réflexes dans les membres. Cependant les excitations'
par lesquelles on cherche à produire ces: mouvements réflexes déterminent des mouvements' très- vifs de la queue. ‘ |,
' La paralysie de tous les mouvements volontaires finit,' dans rempoisonnement par le curare, par gagner aussi les mouvements respiratoires involontaires euxmêmes; on tronve< alors tous les signes de l’asphyxie. Ainsi, le sang devient noir ; ce qui n’est pas dû à l’action du curare sur lui, mais bien à l’insuffisance des mouvements respiratoires c il est facile de le prouver en ayant recours à la respiration artificielle qui le fait bien vite redevenir rouge, comme i vous avez pu le voir sur un chie n^ chez lequel nous avons fait cette expérience. Un seul oi^ame continue! 'ses fonctions; c’est le cœur; mais le cœur tout! seul est insuffisant à entretenir la vie, et la cessation des mouvements respiratoires, lorsqu’elle a lieu, entraîne d’une façon plus ou moins éloignée, mais nécessaire, l’asphyxie et la perte des pulsations idu cœur.
J’ouvre ce Ifeard que nous avons tout à l’heure empoisonné ; vous voyez son cœur continuer à battre régulièrement ; quant à sa queue, elle se meut tou jours. !
J’ai insisté sur l’importance /physiologique de cette expérience, qui montre que le cœur bat sous l’influence de sa propre irritabilité, pour nous servir de l’expression de Haller. Quant à l’intervention du système nerveux dans certaines conditions, elle arrête ses battements.
Pour que cette notion importante se fixe dans votre
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esprit avec une netteté suffisante, je vais vous montrer le fait. Nous verrons que le sang lancé par le cœur dans les artères soulève le mercure du cardiomèlre et donne aussi, par les oscillations qu’il lui imprime, une image de contraction facile à percevoir. Nous verrons alors qu’en excitant les nerfs pneumogastriques, on arrête immédiatement les mouvements du cœur. L’animal sera ensuite empoisonné, et, lorsque l’empoisonnement aura amené l’anéantissement des fonctions des nerfs, nous verrons la galvanisation de ces nerfs être impuissante à arrêter le cœur.
Sur ce chien, nous mettons à découvert et nous isolons, dans des anses de fil, les deux nerfs pneumogastriques et l’une des artères carotides ; puis nous lions cette artère au-dessus du point où nous nous proposons de l’ouvrir pour la mettre en communication avec le cardiomètre. Dès que cette communication est établie, vous pouvez voir les oscillations que l’impulsion du cœur détermine dans la colonne de mercure. Maintenant, au moyen de la pince électrique, nous allons galvaniser les nerfs pneumogastriques : aussitôt la colonne de mercure s’arrête, au point le plus élevé de sa course, si au moment de l’excitation le cœur était contracté; au point le plus bas, si l’organe était dans le relâchement. Après un instant d’arrêt, les pulsations recommencent, rendues sensibles par les oscillations de la colonne mercurielle. Une nouvelle excitation les arrête de nouveau, après quoi elles reprennent encore.
Cette expérience est très-nette, et le résultat que
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je vous montre s’obtient constamment. Toutefois la sensibilité de ranimals’épuiseret, à mesure que l’opération se continue, il devient nécessaire, pour produire un effet aussi évident, d’avoir recours à des excitations plus fortes. Celles de notre pince commencent à devenir insuffisantes; vous voyez cependant qu’avec un appareil plus puissant nous pouvons obtenir des effets encore très-tranchés. '
' Nous empoisonnons maintenant l’animal, 'pendant 'que son cœur agit sur l’instrument, en lui injectant du curare dans la veine jugulaire. Vous pouvez voir, pendant même que l’empoisonnement se produit, que les oscillations derviennent moins fortes, ce qui n’a pas lieu de vous étonner : la série de perturbations à laquelle le cœur a été soumis ont dû affaiblir son énergie propre en même temps qu’elles l’ont déprimée par suite des excitations nerveuses. Les mouvements du icœur ont donc baissé, mais ils sont toujours trèstévidents. L’influence du curare contribue toujours à les faire baisser, parce que les mouvements respiratoires ralentis donnent au cœur à opérer sur une quantité de sang moindre.
Vous pouvez voir maintenant que l'excitation galvanique par la pince, ou mieux par cet appareil plus fort, ne donne absolument rien; les pulsations continuent sans s’interrompre : elles ne sont plus influencées par cet agent qui tout à l’heure les arrêtait net.
L'action physiologique du curare est donc maintenant bien constatée, et nous connaissons la cause de la mort dans l’empoisonnement par cette substance.
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Si de cette action générale nous . descendons au mé> eanisme du phénomène, nous 'voyons que l’animal meurt asphyxié; eij eni^Set^.là respiration artificielle le ramène à la vie si la dose du poison n’a pas été trop eonsidérable.i Cette insufflation artificielle réussit chez ‘les grenouilles aussi bien que chez les chiens. Lorsque les mouvements ure^ràtoires cessent j complètement, comme cela vient d’arriver chez le chien qui nous a servi à l’éipérience de tout à l’heure, l’animal meurt ; nécessairement ; pour peu qu’ils se conservent, même très- affaiblis, l’animal peut revivre. Vous' voyez ainsi, f>ar les résultats d’un certain nombre d’expériences dans lesquelles des animaux ayant perdu tout mouîvement apparent se sont cependant rétablis,' que l’action sur lés nerfs moteure n’est pas produite en même temps et avec la même énergie sur tous les i nerfs : ceux qui président aux mouvements respiratoires, et qui émanent de la moelle allongée, et ceux du grand sympathique ne sont atteints qu’après ceux qui président aux mouvements 'volontaires des membres, ■et encore le sont-ils moins énergiquement. ■
Ne pourrait-on pas maintenant faire du curare un - médicament qui serait indiqué là où il serait utile de diminuer l’action des nerfs moteurs? Ce médicament -ne pourrait-il pas rendre quelques services dans centaines affections convulsives?
Les avantages 1 que, dans certaines paralysies, on ^a -retirés de l’emploi de la strychnine, qui agit exactement en sens inverse en produisant un tétanos qui épuise le système nerveux, et en développant une suractivité
motrice, porteraient à répondre affirmativement ,à ces questions. Il est possible que' le curare pût être utile dans les affections convulsives. Toutefois nos expériences ne nous ont pas prouvé cette utilité.
Mais une difficulté semble se présenter ici :
L’utilité du curare supposée reconnue, par quelle voie l’administrera-t-on? — S’il était prouvé qu’on peut avaler le curare impunément, il ne devrait pas être pris par la bouche. Je doute qu’on puisse arriver à un résultat meilleur par la méthode endermique; il faudrait qu’un vésicatoire fût très-ré-
■ cent pour qu’on pût compter sur l’effet d’un médicament dont l'absorption serait' confiée à sa surface. Devrait-on y renoncer plutôt que de l’inoculer dans une plaie? • — Si ses bons effets étaient constatés, je pense que cette difficulté ne devrait pas être un obstacle à son emploi.
Ces particularités de l’absorption du curare nous ramènent à une question que nous avons réservée, et sur laquelle il faut nous expliquer : celle de savoir si le' curare est ou n’est pas un venin. Or, Messieurs, après avoir retourné la question sous toutes ses faces, il me semble difficile d’admettre que le principe actif du curare appartienne à un venin.
Le curare se sépare des venins par sa résistance à certains réactifs qui détruisent ceux-ci. 11 ne s’en éloignerait pas par la propriété que nous lui avons reconnue d’empoisonner les oiseaux par le jabot, puisque Fontana
■ avait trouvé au venin de vipère la même action.
Quant à la propriété du curare de n’être pas absorbé
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par l’estomac, elle n’est pas absolue, elle n’est que relative et pas suffisamment caractéristique. La strychnine, poison aussi actif que le curare, est dans quelques cas absorbée assez peu par l’estomac ; lorsqu’on lie le pylore à un animal et qu’on lui fait avaler de la strychnine, il peut n’en pas mourir; et cela, sans qu’on ait pris la précaution de retarder l’absorption stomacale par la section des pneumogastriques. ,
Le curare, qui est plus difficilement absorbable par l’estomac que la strychnine, semble mieux s’absorber par le rectum, ainsi que nous l’avons vu à propos de l’absorption de cette substance par les différentes muqueuses ; et si l’on voulait l’utiliser comme médicament, on pourrait l’administrer par cette voie. Il n’est pas seul dans ce cas, et l’opium nous en fournit un autre exemple remarquable.
Voici deux lapins auxquels nous allons introduire, au moyen d’une sonde, la même quantité de curare dans les voies digestives. A l’un nous injectons le poison dans l’estomac; à l’autre, dans le rectum: le premier n’en ressentira aucun effet fâcheux, et le second, bien qu’une grande partie du poison injecté ait été rejetée, devra être empoisonné.
Les effets du curare peuvent-ils contre-balancer l’influence de la strychnine et empêcher la mort? En d’autres termes, ces deux corps peuvent-ils être considérés comme capables de se servir de contre-poisons l’un à l’autre?
Pour nous rendre compte de la réalité ou de l’absence de cette réaction réciproque, nous avons déjà dit