IIS
dans ce moment sa perplexité au milieu de tant de théories, cependant il faut se décider promptement : essayons, par conséquent, de jeter un coup d’œil sur les divers traiteinens , avant de proposer le nôtre.
Nous connaissons des praticiens qui ne professent d’autre doctrine que celle des phlegmasies , et qui, ennemis des vomitifs et des autres remèdes jusqu’au fanatisme, nous ont avoué n’avoir sauvé avec leur traitement par les sangsues que le quart de leurs malades j ce qui suppose qu’ils n’avaient rencontré juste que quelquefois, et ce qui s’accorde avec la théorie que nous venons de proposer. Les premiers ouvrages les plus répandus sur cette maladie, vers la fin du siècle dernier et le commencement de celui-ci, ont été ceux des médecins américains, que nous a fait connaître le savant docteur L. Valentin, lui-méme auteur du traité le plus complet sur ce sujet. Or, nous y lisons qu’on a guéri beaucoup de croups par l’usage du poljgala seneka , administré dès le principe, et tombé maintenant en désuétude. Sans doute ces praticiens ne nous ont pas parlé de leurs revers, mais l’on aurait mauvaise grâce de nier leurs succès. Il faut bien aussi que l’auteur qui a proposé le foie de soufre dans le concours, en ait eu quelques-uns, pour avoir été pris en considération par les juges de ce concours. Or, personne ne placera le polygala et le foie de soufre parmi les moyens antiphlogistiques. Ce furent probablement les memes raisons qui en-
gagèrent l’auteur très- estimé de l’article Croup du grand Dictionnaire des sciences médicales, à conseiller de débuter dans la première période par un émétique assez fort pour procurer plusieurs vomissemens, réservant la saignée, soit générale, soit locale, pour les cas où les symptômes ne céderaient pas à ce premier moyen.
Les auteurs, meme les plus entichés de la méthode exclusive des émissions sanguines, ne tardent pas à entrer en contradiction avec euxmémes (ce qui aurait du suffire pour les rendre plus circonspects) : c’est ce que je vois dans les meilleurs Mémoires qui sont parvenus au concours, et ce que je lis dans le Nouveau traité du croup, par M. Desruelles. Ce dernier, après avoir établi la nécessité de l’application des sangsues dans le plus grand nombre des cas, en excepte les enfans disposés à la sécrétion muqueuse, ceux qui sont à la mamelle, et ceux que l’on élève avec le lait d’un animal ou les bouillies: il donne alors la préférence à l’émétique, pour faire rejeter une grande quantité de matières glaireuses, épaisses, qui obstruent les voies respiratoires. D’ailleurs, outre les émissions sanguines, cet auteur recommande avec chaleur l’usage des purgatifs, que nous verrons bientôt avoir fait la base du traitement de quelques praticiens célèbres de l’Allemagne.
§. 378. Partant donc de ces faits même, autant que de l’anatomie pathologique et de la distinction que nous devons mettre entre les malades , nous pensons que, quoique l’état phieg-
masique soit imminent dans le plus grand nombre des cas, cependant cet état est loin d’exister toujours de prime abord* qu’il peut être une complication très-fréquente chez les enfans pléthoriques, et qu’il est très-souvent un effet promptement consécutif du développement morbide du tissu muqueux; mais qu’il est des cas où , commencer le traitement par des émissions sanguines, ce serait priver la nature de tout moyen d’aider à surmonter la maladie.
Il est bien vrai que nous lisons dans les histoires de cette maladie, que ceux chez lesquels il y a eu des hémorrhagies par la bouche ou par le nez, en ont été notablement soulagés; mais ces histoires appartiennent toutes à des sujets replets et pléthoriques. Dans ces cas, et lorsque le visage du malade est très-rouge, que les jugulaires sont enflées, et que la gorge est douloureuse, certes, je n’hésiterai pas à recourir aux émissions sanguines, en première ligne, quel que soit l’âge du sujet. La saignée sera d’ahord générale, si l’enfant a passé l’âge de deux ans; mais chez ceux qui sont à la mamelle ou qui sont très-jeunes, je la remplacerais par des sangsues, les unes au cou, les autres autour du nombril. La saignée alors, outre sa qualité déplétive, en a une autre réellement antispasmodique. On la pratique, abondante ou faible, réitérée ou unique, suivant les divers degrés de forces du malade et l’intensité de la maladie. Si la main que le malade continue à porter à son mal, indique que l’irritation du canal aérien
n’est pas tout-à-fait dissipée, c’est alors le cas de placer au cou des ventouses scarifiées, ou de nouvelles sangsues, en nombre proportionné à l’âge, aux forces et à la persistance des accidens. Quelques auteurs, et Franck, entre autres, ont conseillé l’ouverture des jugulaires j mais il y a lieu de penser que la saignée du bras et ensuite la dérivation par les sangsues sont bien préférables : en détruisant ou en affaiblissant l’irritation, il est possible de prévenir le développement de la concrétion membraniforme.
Après avoir pris cette précaution , lorsqu’elle est nécessaire, il faut commencer à administrer les vomitifs, lesquels, avons-nous dit, conviennent toujours dans les maladies catarrhales, surtout lorsqu’il y a complication de saburres gastriques; et l’on ne doit pas craindre/de commencer par eux, lorsque la précaution ci-dessus n’est pas indiquée. Nous avons en faveur de ce précepte le témoignage des meilleurs praticiens, qui tous s’accordent à conseiller de donner, après la première évacuation du sang, de légers vomitifs, et de les continuer dans la seconde période de la maladie, mais à petites doses et à des intervalles réguliers : dans le but, disent-ils, de modérer, d’une part, l’irritation inflammatoire et le spasme qu’elle détermine; de l’autre, de faciliter l’expulsion de la fausse-membrane, ainsi que des matières visqueuses qui obstruent le canal aérien. L’on a, à cet effet, un moyen sur et préférable à tout autre dans le tartre stibié , dont on fait dissoudre quelques grains
dans une eau sucrée ou miellée, et qu’on donne par cuillerées de vingt minutes en vingt minutes, jusqu’à ce que le malade vomisse. On continue ensuite à en mettre une cuillerée à café dans chaque tasse de boisson composée de décoctions ou d’infusions de substances émollientes et adoucissantes, ce qui entretient des nausées, une douce moiteur , et facilite, plus que tout autre médicament plus composé, l’expectoration. ;
L’on fait succéder à ces moyens l’emploi des déidvatifs et des révulsifs , tant rubéfîans que i purgatifs, ainsi que les bains tièdes : parmi ces premiers se rangent les bains de jambes sinapisés, les sinapismes aux pieds et aux jambes, | ou les vésicatoires placés sur la poitrine, entre | les épaules, sur les bras, sur les parties postérieures et latérales du cou , où ils conviennent peut-être mieux que sur la partie antérieure, comme on a coutume de le recommander, et d’où l’irritation produite par les cantharides | peut se propager jusqu’au larynx. i
Les îaveraens irritans et les purgatifs sont en- ! core de puissans révulsifs. Nous lisons dans la Notice que le docteur Breslau a donnée dans sa traduction de l’ouvrage de Schrunner sur les épidémies, que, dans celle du croup qui régna i dans une grande partie de l’Allemagne de 1807 à 1809, le professeur Autenrieth obtint de ! grands succès à Tubingue par les lavemens de ! vinaigre et les purgatifs mercuriels. Il donnait le mercure doux jusqu’à trente grains, dans l’espace de vingt-quatre heures, à des enfans de ij
quatre à six ans, d’où résultaient des selles extrêmement fétides et noires, par la sortie successive desquelles la respiration, la sensibilité du larynx, la toux, la circulation et les autres symptômes du croup s’amélioraient visiblement de jour en jour. Earement, malgré la quantité considérable de mercure employé, observait-on des symptômes de salivation. Ce n’est point par une qualité spécifique que le calomélas agit ici, mais par sa propriété doucement purgative, en vertu de laquelle il transporte, comme le fait tout autre purgatif du meme degré , dans les voies intestinales une partie de l’irritation des voies aériennes. C’est donc avec raison que les évacuans viennent tout récemment encore d’être recommandés par M. Desruelles. Les purgatifs toutefois , non plus que les vomitifs, ne doivent pas être regardés comme pouvant avoir une efficacité constante, et la suite de la notice ci-dessus nous apprend que le professeur fut obligé d’a-
bandonner le mercure doux, qui ne lui réussissait plus, pour tenter d’autres médications, ce qu’il n’eùt peut-être pas fait, s’il était parti de l’idée d’une théorie moins exclusive- car il était tout aussi avare des émissions sanguines, qu’on en est prodigue dans la secte dite physiologique.
Les bains tièdessont, parmi les révulsifs généraux à employer dès le commencement même de la maladie, des moyens excellens de calmer l’irritation, de diminuer le spasme, de relâcher tous les tissus et de rappeler la transpiration. Ils ont encore un autre avantage, comme l’a
remarqué M. J urine ^ qui les a beaucoup employés, c’est de transmettre dans les voies aériennes, par la respiration, une vapeur aqueuse qui devient un puissant émollient sur l’organe affecté; mais il est entendu que la température du bain doit être maintenue constamment de vingt -quatre à vingt- cinq degrés. Le malade» devra y être laissé , autant que possible , pendant une heure, et, s’il n’en est pas fatigué, on devra l’y remettre deux fois par jour, avec toutes les précautions d’usage, avant, durant et après le bain.
Lorsque les symptômes les plus alarmans du croup ont été dissipés par ces premiers moyens, qu’on peut appeler de nécessité, il reste à remédier à ce qu’on observe encore de nerveux ou de spasmodique, par les médicamens les plus adaptés à cet état, à la tête desquels les praticiens les plus recommandables placent le musc à fortes doses, l’assa-fœtida administré en substance, en potion et en lavement, et le quinquina. Ce dernier est d’autant mieux placé sur la fin de la maladie, que les rémissions ont été longues, les intermissions prononcées, et que les malades sont d’un tempérament faible et délicat. Il est presque inutile d’expliquer notre silence sur la laryngotomie ou la tracliéotomie ; car tout le monde sait aujourd’liui que cette opération est sans efficacité contre l’essence du mal.
Le régime alimentaire doit être sévère, et se borner à des bouillons, ou tout au plus à des crèmes d’orge, de riz ou de pommes de terre,
tant que la maladie est dans sa violence; et à mesure qu’elle va en décroissant on commence à donner des bouillons plus forts, des consommes, des gelées de viande et quelques cuillerées de vin. Une température douce et cliaude, de quinze degrés de Réaumur, est nécessaire au succès du traitement; et dans la convalescence il est très-essentiel de défendre les malades des impressions du froid et de l’humidité.
§. 579. Un des grands moyens de préserver dm croup, consiste déjà dans l’amélioration que nous avons proposée , quant à l’éducation publique, aux chapitres de la phthisie catarrhale et de la coqueluche (§§. 558 et 565), dans la vue de fortifier l’organisation des enfans et de diminuer la faiblesse relative des organes de la respiration, ce qui est indubitablement la seule ressource qui nous reste pour réprimer les affections muqueuses, si multipliées chaque jour et d’une manière si alarmante. Mais, puisque nos moeurs et nos habitudes s’y opposeront encore long-temps, et qu’il nous faut marcher tels c|ue nous sommes et non tels que nous devrions être, c’est bien ici le cas de faire remarquer de nouveau le danger auquel ont été exposés tant d’enfans et tant de mères systématiques par la fausse idée médicale du philosophe de Genève, qui, quoique né dans un pays où le croup est très-commun, voulait que les enfans allassent demi-nus, et qu’ils fussent souvent lavés à l’eau froide: idée qui n’a pas même obtenu le suffrage des médecins ses compatriotes , lesquels ont, au contraire,
fortement recommandé, et avec raison, que les enfans fussent garantis du froid.
Et nous aussi, nous conseillons, d’après notre propre expérience, tant dans lès régions froides et liumides, que dans les pays chauds, sujets a de fréquentes variations de température, de garantir avec soin les enfans des impressions du froid et de l’humidité, de les chauffer et de les habiller chaudement; de ne leur laisser ni les jambes, ni la poitrine, ni les bras, ni le cou découverts, et surtout de ne jamais les laisser | passer sans précaution d’un endroit chaud dans un lieu frais et humide.
Lorsque le croup règne épidémiquement, il faut éviter avec plus de soin encore le refroidissement, l’air nébuleux, les habitations humi- i des; changer de vétemens lorsqu’ils sont mouil- | lés, et ne point porter de chaussure légère et trop mince.
Si, dans ces circonstances , l’on a un enfant | qui s’est refroidi, il faut aussitôt le mettre dans t un bain tiède , et le coucher immédiatement après. S’il lui survient un rhume, et que le catarrhe continue, quand meme on l’a mis à l’abri du grand air, au lieu des boissons et des tablettes prétendues pectorales, avec lesquelles on perd du temps, mieux est, pour peu que la toux soit forte, pour peu qu’on soupçonne la possibilité de l’invasion prochaine du croup , de ne pas hésiter, s’il est sanguin , d’appliquer sur-le-champ deux sangsues au cou du malade. Les praticiens | les plus éclairés de Genève assurent que les bons !
effets de cette pratique, devenue populaire dans cette ville, sont constates par une expérience qui ne s’est pas encore démentie. Si l’enfant n’est pas sanguin, il faut donner un vomitif, et même y recourir dans tous les cas, lorsqu’on ne voit pas disparaître, après l’emploi des sangsues, les symptômes qui avaient d’abord alarmé. Après l’action de ce remède, les parégoriques se trouveront bien placés, et contribueront au succès des premiers moyens.