‹ Leçons sur les épidémies et l'hygiène publique. Faites à la Faculté de Médecine de StrasbourgChapitre 22 sur 23 · TROISIÈME ESPÈCE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ESPÈCE

De la fies^re pétéchiale épidémique.

§. 455. Ce n’est pas la faute des observateurs de la nature si toutes les maladies ne peuvent se ranger, ni dans le strictum et le laæum de Thémison ^ ni dans les phlegmasies gastriques des modernes. Placé dans le champ de l’expérience , le jeune praticien ne tarde pas à se voir entouré de nombreuses espèces qu’il doit étudier , s’il veut guérir ses malades et se faire une réputation. L’ouvrage qu’on lit ici est l’histoire de ma vie médicale, et, après avoir yu et traité ailleurs le typhus pétéchial et la fièvre putride avec pétéchies, je' suis arrivé dans un pays où une maladie nouvelle pétéchiale s’est présentée à moi, qui n’était ni la fièvre putride ni le typhus proprement dit, et que j’ai dû. considérer comme sui generis. Combien d’autres espèces un observateur ne découvrirait-il pas, s’il pouvait vivre assez long-temps pour aller observer partout?

Je place dans cet ordre la fièvre pétéchiale, parce qu’elle appartient, comme les miliaires , à certaines localités , et qu’elle m’a paru dépendre , jusqu’à un certain point, de l’infec-

tion. Comme nous l’avons dit (§. 4^^) liaires, les pëtécliies ne sont pas moins une affection endémique dans certains pays , mais qui devient aussi quelquefois épidémique et produit de grands ravages. Petrus a Castro , habile médecin de Vérone, a décrit, sous le titre de Fehri maligna puncticulari (i vol. in-i8 ; Padoue, i65i), une terrible épidémie de cette espèce, et l’on voit dans son opuscule, qui m’a été d’un grand secours , qu’il en avait régné plusieurs autres auparavant. La même maladie, observée par moi, a fait le sujet de mon, troisième Mémoire sur le Mantouan (Paris, 1800); et lorsque je m’en occupai en Italie, j’ai appris des médecins de ce pays que la maladie décrite par le praticien de Vérone au dix-septième siècle s’était souvent présentée depuis lors et toujours sous les mêmes formes. Les états de Venise et de la Lombardie en ont été gravement affligés , les premiers en 1806, les seconds en 1817 et 1818. Le docteur Omodei, médecin de Milan, a publié en 1821 un Mémoire détaillé sur cette dernière épidémie, où l’on voit que sur trente-huit mille six cent dix-buit malades, il en est mort sept mille soixante-quatre, et que dans le mois de Juillet on en a perdu environ un sur trois. ( Prospetto nosografico , etc. , delld febre petechiale che ha regnato epidemicamente nella Lorri’hardia , nell 1817, 1818. Milano^ 1821.)

C’est bien à tort que Fracas t or et les écrivains qui l’ont copié , ont prétendu que les pétéchies étaient une maladie nouvelle , qui

n’a commencé à être connue qu’au sixième siècle , époque où il se serait fait une révolution dans les maladies, et où l’on aurait vu pour la première fois des épidémies de lièvre pétéchiale. Outre que cet exanthème est dans l’ordre des phénomènes physiologiques et pathologiques, qui ont toujours été les mêmes, le fait est qu’il a été parfaitement connu Hippocrate , qui 6% fait mention au second livre des Epidémies , section 5, où il parle de lièvres dans lesquelles, vers le septième ou le huitième jcuir, apparais-* saient de petites taches, comme des piqûres de puces, et Celse, Aetius et Actuarius parlent déjà des pétéchies comme d’accidens très -communs de leur temps dans certaines lièvres. \( Voyez Cornet. Cels. Medicin. , lib. 5, cap. 28. Aetius Œ'etrabib. 2^ sect. 1 j Actuar., Uh> 2 ^ cap. 28.)

§. j^oG. L’on entend sous le nom de pétéchies et de pourpre (car ces exanthèmes sont de la même nature et ne diffèrent que par la couleur), des taches à la peau, assez semblables à des piqûres de puces , sans point au milieu , quelquefois rouges ; pourprées ; d’autres fois brunes, livides, ou presque noires, ou bien presque pâles, jaunâtres, différant autant par la grandeur que par la couleur; d’une forme ronde ou inégale, planes, sans élévation ni aspérité; ne produisant chez les malades aucune sensation, ne disparaissant pas par la compression, ordinairement séparées les unes des autres; qui se montrent à des jours indéterminés d’une maladie, d’abord au cou, puis à la poitrine.

ensuite au pli du bras et à l’avant-bras, puis au tronc, puis quelquefois aux extrémités inférieures, très-rarement au visage; qui subsistent un temps indéterminé , sans éprouver aucun changement et sans que la peau tombe en écailles lorsqu’elles disparaissent : taches qui accompagnent souvent les fièvres continues et meme intermittentes, ainsi que divers exanthèmes essentiels, tels que la petite vérole, la rougeole, la scarlatine, etc., le plus ordinairement avec danger pour les malades. A ce meme exanthème semblent appartenir , en général , des taches plus larges, noirâtres, qui s’étendent comme des ombres sur la peau ; ou ces lignes noires qu’on y voit quelquefois tracées, comme si on les avait faites avec une plume à écrire ; ou ce^ stries longitudinales, à fond rouge ou livide, bleuâtre, verdâtre, qui courent en divers sens, comme si la partie avait été frappée de verges, et qui portent le nom de vibices. Toutes ces taches, quelles qu’elles soient, paraissent n’étre que le résultat de l’épanchement sous l’épiderme d’une gouttelette de sang, qui s’étend plus ou moins, et qui est réabsorbé par les veines ou les vaisseaux lymphatiques, après un certain temps, dans les corps vivans.

Ici il faut nécessairement revenir aux considérations générales sur les exanthèmes, savoir, qu’il faut distinguer l’exanthème primitif, maladie par lui - meme , d’avec l’exanthème , ' symptôme secondaire ; la fièvre exanthématique ou existant par la sortie de rexanthème>

el la fièvre simplement accompagnée de l’exanthème; les exanthèmes toujours spécifiques ^ et les exanthèmes ordinairement sjmpWmatiques , mais qui paraissent quelquefois spécifiques , parce qu’ils sont critiques comme les premiers. Or , les pétéchies , participent de toutes ces qualités. Le plus souvent, il faut en convenir, elles ne font qu’accompagner des fièvres aiguës, inflammatoires, gastriques, putrides, typhodes (ces dernières surtout), meme des maladies chroniques, telles que le scorbut; meme un état morbide indéterminé , dans lequel l’individu ne se croit* pas malade; même les derniers instans de la vie organique, époque où elles ne disparaissent plus, mais où elles s’étendent et se confondent avec les sugillations. Il est facile , toutefois , de comprendre que ce n’est pas de ces accidens isolés que je veux parler ici; mais de ces épidémies auxquelles l’exanthème pétéchial donne le ton, où il n’est pas un simple compagnon de la fièvre , paraissant avec elle dès les premiers jours et se montrant plus ou moins apparent, suivant l’exacerbation ou la rémission ; mais où il ne sort qu’à des jours déterminés, d’une manière , de même

qu’on le voit à la fièvre varioleuse , dont la variole ou la sueur forment la crise. Rainazzini a aussi décrit une constitution épidémique de ce génre, celle de 1692, où les pétéchies seules étaient critiques , avertissant toutefois qu’elles l’étaient avec plus de certitude quand elles étaient accompagnées de sueurs. JBaglwi ^ ce

prince <îe$ irritateurs modernes , et qu’on né peut pas accuser de trop de crédulité, ne counaissait pas moins cette division essentielle des pétéchies, dont il voulait qu’on respectât la seconde espèce et qu’on employât tout ce qui pouvait en favoriser la sortie; dont il savait que la rétropulsion pouvait, ainsi que celle d’autres exanthèmes, produire l’inflammation d’un viscère: recommandant alors, pour celle de la fête , plutôt la saignée du pied que celle du bras (G. BagL, Praxis med., lib. cap. 9). Ces observations, le livre de Petrus a Castro , mon petit Mémoire sur les maladies du Mantouan, etc., étaient probablement inconnus à l’auteur de l’Extrait critique inséré dans le Journal uni- A^ersel des sciences médicales (cahier de Juillet 1821), et à M. Omodei, auteur du Mémoire cité ci-dessiis, qui croit, avec presque tous les médecins de l’Italie , que l’éruption pétéchiale produit quelquefois une maladie essentielle , tandis que l’auteur parisien estime qu’elle n’est réellement qu’un symptôme accidentel d’un véritable typhus. Et voilà comment le défaut d’érudition (dont j’avoue que l’excès a aussi ses daqgers) peut conduire les meilleurs esprits à de graves erreurs.

Indépendamment de la distinction des pétéchies en accidentelles et essentielles , on peut encore distinguer les premières en symptôme d’une affection gastrique très-grave (ce qui n’est pas rare, et qu’on fait disparaître facilement par un émétique); d’une fièvre inflammatoire chez

les sujets très-plétlioriques (et qu’on fait disparaître par la saignée); du tÿplius et de la fièvre putride (s’effaçant et disparaissant à ipesure du mieux ) ; des fièvres pernicieuses ( cédant au quinquina, comme la fièvre); des spasmes qui donnent lieu à l’hystérie et à l’hypocondrie (disparaissant comme ces spasmes); du régime extrêmement échauffant , pétéchies artificielles (disparaissant par l’adoption du traitement con^ venahle). Mais ces distinctions sont étrangères à mon sujet , qui concerne spécialement les pétéchies essentielles, et je vais les décrire telles que je les ai vues et traitées, en i 799, à î’hôj^ital militaire de Bozolo, dans cette ville et ses environs , sur plusieurs centaines de malades. A dire vrai, depuis mon retour de l’Italie, je n’ai pas eu occasion de rencontrer en France les pétéchies essentielles; mais leur manifestation n’est pas impossible dans des climats analogues : elles sont fréquentes dans la Basse-Autriche et dans la Hongrie; et d’ailleurs j’écris j)our tous les pays, car le médecin est cosmopolite.

§. 4^7- fi ^'St rare que la fièvre pétéchiale épidémique se développe sans prodromes; mais il en est alors de cet exanthème comme de tous, ceux qui sont ‘ essentiels : les maladevS éprouvent, quelques jours à l’avance, un sentiment de faiblesse, une sorte de stupeur, une envie de dormir sans avoir un sommeil plein, des lassitudes, des douleurs au dos, de l’enchifrenement, des pesanteurs de tête et d’estomac, des i^ausées, des vomituritions, le dérangement

des selles, etc.; mais, tous ces symptômes étant des avant-coureurs communs à plusieurs autres maladies, il faut convenir qu’ils ne deviennent, pour le praticien, précurseurs de la fièvre pété^chiale , que quand il règne des épidémies de cette fièvre.

Période d'invasion. Quelques frissons le long de l’épine du dos, lassitudes et douleurs dans tous les membres; visage rouge et boursouflé; yeux étincelans et fixes, desquels il coulait souvent quelques larmes, signe ordinaire du délire dès les premiers jours de la maladie; douleur de tête, de la poitrine, du dos; langue sèche et jaunâtre, quelquefois blanche, ce qui était un mauvais signe; bouche mauvaise; soif insatiable ; fréquentes envies de vomir , et lorsque les malades ne s’en plaignaient pas, c’est parce qu’ils étaient dans un délire sourd; pouls plein et fréquent; urines rouges et chargées ; selles supprimées : chaleur brûlante à l’intérieur , que les boissons acides et nitrées ne parvenaient pas à calmer; aussi brûlante a l’extérieur, et déjà sentie par le médecin à nn pouce de distance du bras du malade.

Deuæième période. Au sixième ou septième jour, diminution de la chaleur; apparition dé petites taches pourprées, plus ou moins foncées en couleur, au cou, puis à la poitrine, puis à la face antérieure du bras , puis aux jambes : depuis cette apparition, comme si l’elfort avait été très-pénible, les malades se montraient faibles et languissans , désiraient du vin. Les Ita-

liens surtout éprouvaient ces symptômes et ce besoin beaucoup plus que les malades français. La langue, les dents, les gencives, les lèvres, se recouvraient dès-lors d’une croûte noire et aride • le sentiment de la soif disparaissait , et les malades refusaient toute autre boisson que l’eau vineuse ou le vin pur. Du neuvième au dixième jour, plus tôt ou plus tard, les pétéchies commençaient à disparaître, et étaient rem-' placées par une diarrhée bilieuse , mêlée de vers, qu’il était souvent difficile d’arrêter, qui épuisait les malades, mais qu’on pouvait prévenir lol'squ’on était appelé à temps.

Troisième période. Continuation des mêmes symptômes jusqu’au douzième, treizième, quatorzième et, quelquefois même, dix-septième jour, temps auquel il se fait un mouvement critique, où l’état du malade paraît empiré, et qui pourtant juge la maladie. Ce jugement a lieu par les sueurs , par les selles , par l’hémorrhagie nasale , par les crachats , par les parotides, même par une nouvelle éruption de pétéchies. Par les sueurs. J’ai souvent trouvé , à ma visite du soir, mes malades baignés d’une sueur copieuse, universelle, froide; se plaignant d’une grande langueur, d’être prêts d’évanouir, mais étant en même temps sans fièvre : crise très-sûre. Par les selles. Elle n’avait guère lieu que quand le malade n’avait pas pris de vomitif dans le commencement; c’était une déjection copieuse, qui durait plusieurs jours, de matières fétides , bilieuses , accompagnées de vers III. 5o

la plupart morts , et souvent même de vomissement et d’expulsion de ces insectes par le liant : cette crise était quelquefois suivie d’une diarrhée , difficile à arrêter. Par les crachats. Plusieurs malades, tant à l’hôpital qu’en ville, se plaignirent, vers le quinzième jour de la maladie, d’un poids sur la poitrine, et d’une grande difficulté de respirer j bientôt après ils rendirent, par l’expectoration , des crachats ahondans , d’une apparence purulente : cette crise fut très -sûre. Par les parotides. Crise toujours mauvaise : de six malades chez lesquels elle eut lieu, deux moururent subitement dans la nuit, après que les tumeurs eurent disparu, et les quatre autres furent inquiétés, dans leur convalescence, par les pansemens longs et douloureux que la profondeur du foyer de suppuration exigea pendant un mois de temps. Par une nouvelle apparition de pétéchies. Un de mes malades, qui se trouvait encore dans un état très-incertain au douzième jour, et chez lequel la première éruption avait totalement disparu depuis deux jours, me montra, à ma visite du soir , son corps tout couvert de pétéchies de couleur de vin , et se trouvait presque totale^ ment sans lièvre : le treizième, état entièrement apyrétique et disparition des pétéchies; le quatorzième au soir, nouvel accès de lièvre , laquelle se lit intermittente. Nous étions alors au mois de Juin, avec vingt degrés de chaleur, et les lièvres à périodes commençaient. Celte crise fut rare.

ïl y eut des convalescences très -longues et très-difficiles , ainsi que plusieurs rechutes. Des malades rechutèrent jusqu’à trois fois j cependant ils se relevèrent.

Petrus a Castro rapporte dans son Traité divers autres symptômes extrêmement graves, que je n’ai pas eu occasion de remarquer ; d’une autre part , il ne parle pas du changement de cette lièvre en intermittente et en rémittente, dont j’ai eu un grand nombre d’exemples. En effet, la maladie, après avoir commencé au mois de Mars avec un type continu et avoir persévéré ainsi jusqu’aux premiers jours de Juin, se terminait toujours, sur la lin de ce mois, par un type périodique, que je combattis victorieusement avec fécorcè du Pérou.

§. 4^^* Pour se faire une idée un peu raisonnable de la cause occasionelle des lièvres pétéchiales, il faut nécessairement avoir égard à trois choses , aux lieux et à la saison , à la nature de la maladie, et à celle des personnes qui sont le plus fréquemment atteintes. D’abord ces lièvres régnent le plus ordinairement avec un caractère (ïessentialité , indépendamment de la fréquence des pétéchies dans toutes les maladies, dans les pays chauds, humides, dont le sol est riche en terre végétale, sujets aux inondations, ainsi que dans les villages et bourgs qui ne sont pas pavés, où les fumiers et immondices séjournent autour des maisons, dont les habitans sont saies et se nourrissent en grande partie de riz et de maïs. C’est ainsi qu’en Italie

je les ai observées plus spécialement sur les bords du Pô, de FOgiio, de FAdige et du Mincio. Quant aux saisons, c’est sur la lin de Flii^ ver , au printemps et au commencement de Fété, qu’on observe assez régulièrement tous les ans ce genre de maladies dans ces contrées, de manière qu’on pourrait presque y partager l’année médicale en saison de fièvres pétécliiales, et en saison de fièvres rémittentes et intermittentes, dont l’invasion succède a la cessation des premières. Je sens bien que toute difficulté n’est pas levée. Pourquoi, en effet, plutôt des pétéchies que tout autre exanthème? Et pourquoi ailleurs des miliaires, l’ictère, des bubons, la plique, etc. ? Il est donc toujours évident que chaque terrain porte son fruit, et nous devons nous contenter d’en faire l’observation.

Cette maladie est-elle contagieuse? Petrus a Castro et plusieurs autres écrivains Font regardée comme telle , et les médecins des pays où je Fai observée me l’affirmaient aussi; mais je n’ai pu partager leur opinion. Quoiqu’il soit vrai que plusieurs officiers de santé et infirmiers contractèrent la même maladie que celle qui régnait dans les salles, et qu’il en fut de même en ville lorsqu’il commençait à y avoir des malades dans une maison; cependant ceux-là ne la communiquaient pas à d’autres, et les effets des militaires sortis de Fliôpital ne furent nullement contagieux pour les maisons où ils logeaient : de sorte qu’on peut dire que ceux qui ont gagné la maladie, Font fait parce qu’ils

se sont trouvés susceptibles de Faction des causes communes au milieu desquelles nous étions tous pJongés. Toutefois il n’est nullement dans mes principes de nierda possibilité de la contagion de cette fièvre dans certaines circonstances, c’est-à-dire, lorsqu’elle a revêtu la forme de typhus. Celle décrite par Fauteur que je viens de nommer, a eu souvent ce caractère; et celle décrite par Omodei me semble lui avoir appartenu. Quant à la mienne , elle en a été parfaitement exempte, et je crois avoir du cet avantage à ma vigilance extrême, aux soins de propreté que je faisais observer dans mon hôpital, autant au dedans que tout à l’entour, et à ma précaution de prévenir tout encombrement, en ordonnant de fréquentes évacuations.

§. 4^9- «l’ai terminé mon Mémoire, déjà publié, sur cette maladie, en expliquant la cause de son -retour par l’expansion que la chaleur du printemps donne aux humeurs retenues dans le corps durant le froid humide de Fliiver , de la même manière que la terre, les végétaux et les animaux dormeurs augmentent de circonférence et tendent à produire de nouveaux êtres, en vertu de Faction fécondante du calorique : c’était dire que je considérais la fièvre pétéchiale comme une fièvre eæanthématique , et je persiste à être du même avis. L’on ne saurait douter, quoi qu’en disent nos adversaires, que le sang ne puisse rouler avec lui un âcre quelconque, provenu soit de l’infection, soit de la contagion , que les forces vitales parviennent

enfin à éliminer à la surface du corps, travail qui constitue alors l’état fébrile. L’on a une preuve journalière de cette élimination, qui devient critique, tant dans les exanthèmes que nous avons déjà considérés, que dans ceux que nous considérerons encore; dans la fièvre actuelle , où les pétéchies ne sortent effectivement qu’après un travail de la nature; et meme dans le typhus, maladie où ces taches sont si fréquentes et où leur apparition est très-souvent accompagnée de l’allégement de tous les autres symptômes. Quant à la nature âcre de la matière des pétéchies essentielles, nous en avons une preuve en ce qu’une efilorescence herpétique ou psorique a quelquefois succédé à leur disparition : témoin une épidémie de ce genre, qui a régné à Vienne en Autriche, dont parle J, P. Franck ^ et où plusieurs malades furent couverts de boutons de gale après que les pétéchies eurent disparu; et entre autres symptômes graves qui leur succédèrent dans l’épidémie de Vérone, Petrus a Castro rapporte celui de la fureur utérine chez une femme enceinte , qui avorta durant la maladie, et qui n’en fut guérie qu’à la suite d’une abondante excrétion d’une humeur lymphatique âcre, provoquée par l’usage de certains pessaires {gljceris pessariis).

Nous ne prétendons cependant pas mettre cette fièvre exanthématique sur la meme ligne que la fièvre varioleuse et autres , dans lesquelles l’éruption , lorsqu’elle est complétée ? achève la dépuration : ici, au contraire, l’on a

TU qu’il faut encore d’autres crises après les pétéchies. Celles-ci ne sont donc qu’un moyen d’expulsion, peut-être de ce qu’il y a de plus subtil, tandis que ce qui est plus dense a besoin d’une plus longue élaboration. La fièvre à laquelle elles succèdent n’en est pas moins dépuratoire; et parmi les maladies fébriles qui ont déjà été examinées, la fièvre putride est celle à laquelle convient le plus notre fièvre pétéchiale , ce qui nous a engagé à la placer dans la même section.

§. 4fio. Les sujets les plus disposés à cette maladie sont les personnes grasses, d’un tempérament lymphatique , douées de peu de vivacité. Les femmes , les enfans , les adolescens et les jeunes gens pleins de sucs la contractent plus aisément que les vieillards et les individus d’un, tempérament sec et vif. Les gens de la campagne, vivant spécialement de farineux et de végétaux entremêlés quelquefois de viande de porc frais, buvant des eaux fades et du gros vin peu spiritueux, y sont le plus exposés en Italie. On les voit gras et potelés, avec un tissu muqueux et capillaire peu résistant, disposés aux hémorrhagies, favorisées d’ailleurs par la chaleur de l’air, qui , raréfiant les liquides, les pousse vei*s la circonférence, où ils trouvent peu de résistance. On a dit que dans les Antilles on avait beaucoup de peine à arrêter l’écoulement du sang provoqué par l’application des sangsues , et il en est de même ici, ce qui s’explique par le même état de mollesse des chairs et par la même théorie.

Ayant eu à traiter des habitans du pays, des

soldats italiens , des prisonniers de guerre hongrois, et des militaires français, j’ai pu observer à loisir sur lesquels frappait de prédilection la maladie, et quels étaient ceux, parmi ces différens sujets, qui la supportaient plus facilement. Or, j’ai toujours vu que les trois premières classes étaient celles qui non -seulement donnaient le plus de malades, mais encore qui étaient le plus profondément alfectées. L’on ne peut en Italie faire observer aux malades une diète aussi sévère qu’en France, et les médecins permettent dans les fièvres aiguè’s fusage meme des potages légers, usage auquel j’ai du me conformer. Les malades de cette fièvre , surtout Italiens et Hongrois, me demandaient chaque fois avec instance du vin et à manger, quoique travaillés d’une forte fièvre , et ils étaient effectivement dans un accablement profond , occasioné par les pétéchies dont ils" étaient couverts et par des sueurs abondantes.' Les malades français étaient, à oet égard, beaucoup moins importuns, et ils étaient aussi beaucoup moins affaissés : tant il est vrai que la vitalité de la nation française est beaucoup plus grande que celle de ses voisins (les Espagnols quelquefois excej3tés), quelle est faite pour les vaincre et pour triompher de tous les obstacles, pourvu que la noblesse du motif élève et soutienne son courage.

§. 4di. Quoique le pronostic des pétéchies en général doive plutôt dépendre de la maladie quelles accompagnent que de leur nombre, de

leur grandeur, de leur couleur, et du temps auquel elles apparaissent, cependant la pratique nous a démontré qu il y a beaucoup plus d’espoir lorsqu’elles s’étendent des parties supérieures aux membres inférieurs, que lorsqu’elles ne dépassent pas la poitrine et qu’elles disparaissent sans se montrer ailleurs. Les pétéchies qui paraissent dès le premier ou le second jour, sont presque toujours un indice de la gravité de la maladie, comme cela se voit dans la peste. Celles qui sont si petites qu’on ne peut les découvrir qu’en regardant la peau obliquement , comme celles qui sont plus larges que de coutume , ou qui sont noires , ne sont pas d’un moins mauvais augure. C’est pis encore lorsque, sans être distinctes, l’on aperçoit à travers l’épiderme comme de l’encre qui se serait répandue, surtout si la force vitale est en même temps trèsdéprimée. L’apparition des vibices , des lignes noires, annonce presque toujours une issue fatale, l’approche d’iiémorrbagies passives, ou le commencement de la gangrène dans les viscères internes. Le mélange des pétéchies avec les autres exanthèmes, comme avec les boutons de petite vérole, les plaques de rougeole, etc., rend le pronostic plus fâcheux. Celles qui paraissent durant le paroxisme des fièvres d’aCcès ou l’exacerbation des fièvres inflammatoires , sont, en général, de peu de conséquence. Lorsque, dans une maladie grave, où cet exanthème a paru, le hoquet et les convulsions n’en continuent pas moins, la vie du malade est dans

un grand danger. La sueur est Fexerétion la plus favorable après l’apparition des pétéchies; la diarrhée les supprime communément, ce qui est sans danger quand l’éruption a dépendu d’un état saburral: mais la diarrhée qui se joint à une grande prostration des forces déjà existante, est ordinairement funeste.

Voilà pour les pétéchies accidentelles, symptomatiques, dont j’ai cru utile de dire un mot : quant a celles qui sont essentielles et qui constituent la fièvre dont je m’occupe ici, le pronostic n’en est pas très-fâcheux, si la maladie est bien conduite et s’il ne s’y ajoute pas le typhus, que j’ai déjà dit devoir être accusé de la mortalité de l’épidémie décrite par le docteur Omodei. Dans celle que j’ai observée, j’ai à peine perdu cinq malades sur cent, et par suite de congestions subites au cerveau ou à la poitrine.

§, 4^2. Obligé en temps de guerre de traiter avec rapidité , il n’est guère possible d’y faire la médecine d’expectation : aussi ne pourrai-je offrir aucun exemple de fièvre pétéchiale guérie sans le secours de l’art. Le livre de Petrus a Castro, que je trouvai à Mantoue, me servit de guide, et je n’eus pas lieu de m’en repentir. La saignée, les vomitifs, le camphre et les cordiaux, que j’ai placés dans le régime alimentaire, au lieu des bézoards et autres alexipharmaques de mon auteur Véronais, sont les fondemens heureux de ce traitement.

La saignée est indispensable, à cause du boursouflement du visage et du corps, et de la grande

chaleur dans laquelle ]e malade se trouve plongé : il ne saurait guérir sans la diminution de cette chaleur et FalFaissement de son visage ; ii menace même d’une rechute, d’une congestion au cerveau ou à la poitrine, quand, quoique presque sans fièvre, ce changement n’est pas complet, et il n’y a que la saignée qui puisse l’opérer. On commencera donc la cure par faire tirer huit, dix, douze onces de sang, suivant la constitution du malade, n’importe le jour, à moins qu’il n’y ait déjà un abattement qui menace ruine. L’on m’amena un militaire de la légion lombarde, au dixième jour de sa maladie, ayant la tête prise, un délire furieux et tout le corps roide comme une poutre: je lui fis aussitôt tirer douze onces de sang du pied , le lendemain huit onces du bras; le surlendemain bols camphrés, et vésicatoires aux bras et aux jambes : le seizième jour, cessation de la fièvre, affaissement du visage , crise par les selles et appétit. Le lecteur s’aperçoit bien qu’à cause de la menace d’une congestion cérébrale je faisais commencer la saignée par la veine du pied, et je préfère en laisser l’explication aux succès constans que j’ai obtenus , plutôt qu’au raisonnement

Immédiatement après la saignée j’administrai un vomitif, indiqué par l’état saburral de la langue, les nausées et la soif extrême, symptômes qui disparaissaient aussitôt que le malade avait vomi : je donnais la préférence à l’union de la poudre d’ipécacuanha à un grain d’émétique ,

dans rintention de ne procurer avec le vomissement qu’une selle ou deux, ce qui suffisait. Si l’on manquait à faire vomir dès le commencement, ou si, au lieu d’un vomitif, on employait un purgatif, l’on était sur d’avoir, dans la deuxième période, une diarrhée abondante, très-difficile à arrêter, et qui épuisait le malade: il fallait même ne jamais employer de purgatifs , et si les signes de saburre continuaient, se contenter de répéter ripécacuanha , mais alors sans addition de tartre stibié.

Après ces préliminaires , j’en venais à l’administration du camphre à haute dose , remède qui a la puissance de calrner et de produire un relâchement général, suivi d’une sueur universelle qui diminue notablement la chaleur. Je me suis complètement assuré de cette puissance par des expériences comparatives, faites sur des sujets dans le même état de maladie et de la même constitution , ce qui est facile à trouver parmi les soldats. J’en pris douze , six à qui je donnai des bols camphrés, et six que je laissai à la tisane seule, consistant en limonade végétale, oxycrat, ou légère décoction de tamarins, à la soif du malade. Les six premiers furent calmés et suèrent, ce qui n’arriva pas aux six autres. Ces derniers alors prirent les bols que je retirai aux premiers, et le résultat fut le même. Mais les effets du camphre sont fugaces, et il faut le répéter souvent': lorsqu’il y avait délire, et que la chaleur était extrême, je donnais jusqu’à six à huit bols par jour, c’est-à-dire, jus-

qu’à trente-six à quarante-liuit grains de camphre j lorsqu’il n’y avait pas de délire, et que la fièvre était modérée, je ne donnais que quatre Lois , de six grains chacun. Le plus souvent j’unis le nitre au camphre , ce qui favorise l’excrétion des urines.

J’ai rarement employé les vésicatoires dans cette maladie, excepté chez des sujets qui m’arrivaient à une époque déjà avancée : ce qu’il y eut de singulier, c’est que, pour que ces topiques fussent utiles, il fallait les appliquer avant que l’abattement des forces eut succédé à l’orgasme; ils m’ont semblé alors agir comme antispasmodiques, et concourir avec les autres moyens à amener le relâchement général et la transpiration.

En ce qui concerne le régime et les fortifians, lorsqu’ils étaient indiqués, voici la marche qui m’a réussi. A part les deux à trois premiers jours, destinés aux remèdes généraux , je faisais prendre à mes malades quatre bouillons de viande par jour, auxquels on ajoutait quelques gouttes de suc de citron ou de vinaigre; au septième ou huitième jour, je faisais substituer à ces acides environ deux onces de vin par bouillon, ce qui donnait un breuvage trèsconfortant et assez agréable au soldat. Du treizième au quatorzième, la fièvre étant un peu calmée , je faisais prendre par jour deux crèmes de riz et deux bouillons, ainsi que la portion de vin un peu augmentée. Ce régime se continuait jusqu’à la cessation de la fièvre, époque

à laquelle je donnais du riz ou des panades, et toujours avec du vin , parliculièrement aux Italiens; car, pour les Français, j’étais beaucoup plus réservé. On allait ainsi en augmentant jiis- ' qu’à ce qu’il fut possible d’administrer des alimens solides; et j’avais le j)laisir , lorsque les malades étaient dociles, de les voir se rétablir sans avoir besoin d’aucun autre remède.

Toutefois, lorsque nous fumes arrivés à l’été et que les chaleurs eurent augmenté, commença le règne des lièvres d’accès, et nous vîmes alors plusieurs fois la lîèvreWiontinue pétéchiale prendre sur sa lin un type intermittent, auquel nous dûmes opposer le quinquina pour opérer une guérison complète.

§. L’on peut appliquer à la prophylac-

tique de cette maladie tout ce qui a déjà été dit plusieurs fois sur l’art de rendre plus salubres les lieux qui ne le sont pas, et spécialement ce qui a été recommandé en traitant des lièvres marécageuses et de la lièvre putride.

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