ONZIÈME LEÇON
23 janvier 1839.
Sommaire. Expériences sur la sensibilité ducerveanexaminée dans les quatre classes des vertébrés.— Pigeon dont la tête est traversée par des aiguilles.— -Application des expériences à la pathologie. — Hémiplégies consécutives à l'hémorrhagic du cerveau. — Phénomènes qui caractérisent la résorption du caillot. — Cas pathologique. — Expériences sur la compression du cerveau par un épanchement.- -Anecdote relative à un voyage du professeur à Londres. — Expériences sur l'extraction complète des lobes cérébraux. — Expérience sur la glande pinéale, les rênes de lame, la glande piluitaire et diverses autres parties.
Messieurs,
Nous avons déjà constaté que tous les points de la masse encéphalique ne jouissent pas d'une égale sensibilité. Ce fait, tout simple qu'il paraît , était important à vérifier, car il contrarie bien des théories , et , à ce titre , il a dû être le prétexte de nombreuses contestations. Je ne connais pas aujourd'hui de questions plus graves dans la physiologie du système nerveux que la classification expérimentale des parties sensibles ou insensibles du cerveau. Un nerf tire son origine de tel point, sera-ce un nerf du mouvement ? sera-ce au contraire un nerf de la sensibilité ? Si ses racines
plongent dans un endroit sensible de l'organe cérébro-spinal , vous aurez déjà de fortes présomptions pour croire que ses usages sont relatifs à la faculté de percevoir les sensations. S'il naît d'un endroit moteur, il est probable qu'il est destiné au mouvement. Toutefois, remarquez que ce ne sont là que de simples inductions , et qu'il ne faut jamais négliger de vérifier par l'expérience les propriétés d'un nerf; car ce qui paraît logique n'est pas toujours vrai. Si l'observation directe sanctionne vos prévisions, vous n'aurez pas à regretter une épreuve inutile, mais bien à vous applaudir d'une certitude de plus.
Ce n'est pas seulement aux mammifères , c'est à la généralité des animaux vertébrés que la distinction des parties sensibles et insensibles du cerveau est applicable. Nous allons en juger sur quelques-uns.
Expériences {Chien). Je veux vous montrer que le cerveau du chien est analogue à celui du lapin quant à la distribution de la sensibilité. La même remarque a été faite sur le cerveau de l'homme, à la suite de blessures qui avaient lésé ou mis à nu la substance cérébrale.
Le chien qui va nous servir à cette expérience est jeune et parait très impressionnable. La vivacité de ses allures fera facilement apprécier ses moindres souffrances.
On a enlevé avant la leçon une petite rondelle des parois crâniennes afin d'arriver à l'encéphale sans une trop grande plaie. Les téguments qui recouvraient le point osseux où a été appliquée la
couronne du trépan , sont renversés au dehors. J'ai incisé la dure-mère , pour que l'instrument pénétrât directement dans la pulpe nerveuse , sans toucher sur son passage des tissus membraneux qui pourraient être sensibles, et par conséquent compliquer les résultats de l'expérience.
J'enfonce assez profondément un stylet à la partie supérieure et moyenne du lobe gauche : l'animal ne bouge pas. Je pique le cerveau dans diverses directions, avec la précaution de ne pas diriger sa pointe trop en arrière ni trop en bas : vous n'apercevez aucuns mouvements. Cependant l'animal paraît inquiet, et il n'attend que la plus légère sensation douloureuse pour s'agiter. En voulez- vous une preuve ? Il vient de dresser et de secouer très vivement les oreilles, bien que pourtant je n'aie fait que toucher avec l'instrument la plaie des téguments.
Vous voyez du sang sortir en assez grande abondance de l'ouverture faite au crâne. Ce sang ne provient ni des méninges ni du tissu cérébral, mais de la substance diploïque des os qui sont creusés, comme vous le savez , d'un nombre considérable de canaux veineux. On le voit sourdre des alvéoles osseuses, l'instant après qu'on vient de l'éponger.
Je pourrais sur cet animal répéter les expériences que j'ai faites devant vous à la dernière séance sur un lapin : nous aurions des résultats identiques. J'ai varié de mille manières tous ces procédés d'exploration , et je suis constamment arrivé aux mêmes conséquences. C'est donc un fait irrécusable
que cette inégale distribution de la sensibilité dans les divers compartiments qui constituent la masse encéphalique.
Pigeon. Comme chez le pigeon les parois du crâne sont minces , on peut piquer le cerveau en les traversant simplement sans produire de pertes de substance aux os. Aussi , sur cet animal, les téguments ont été conservés intacts.
J'enfonce une épingle verticalement à la partie moyenne et supérieure de l'hémisphère droit : aucuns signes extérieurs n'indiquent qu'il y ait eu douleur autre que celle qu'a déterminée la piqûre de la peau.
Je répète la même expérience sur l'hémisphère gauche : les résultats sont également négatifs.
La première des épingles est enfoncée un peu plus antérieurement que la seconde. Toutes deux ont pénétré jusqu'à la base du crâne. Cependant nous n'avons pas provoqué de douleur, parce que les organes sensibles sont situés plus en arrière.
J'enfonce dans le pariétal droit une épingle dont la pointe vient ressortir par le pariétal gauche : le cerveau se trouve ainsi embroché transversalement. "
Une seconde épingle traverse l'hémisphère droit en passant par le frontal et l'occipital : elle croise la direction de la précédente, en suivant une direction antéro-postérieure.
Ja transperce avec une autre épingle l'hémisphère gauche. La tête de l'animal fait donc ici 1 office d'une sorte de pelote.
Cependant qu'observez-vous du côté de la sensi-
bilité? pas lapluslégère modification. L'animal n'a rien perdu de sa vivacité et de sa gentillesse , et il ne prend aucun souci de l'aigrette métallique dont nous avons armé sa têle. Ne croyez pas qu'il succombe de sitôt à cette opération. J'ai eu chez moi pendant plusieurs semaines des pigeons dont le crâne et le cerveau étaient criblés d'épingles, et ils continuaient à voler et à roucouler comme par le passé sans rien changer à leurs habitudes. C'était même un spectacle assez original que celui de ces oiseaux , lorsque le soleil faisait reluire les dards éclatants qui traversaient leur tête.
Pour qu'il ne survienne aucun accident , il faut, autant que possible, laisser les épingles en place. Si vous les enlevez , une hémorrhagie pourrait avoir lieu, et le sang fourni par les vaisseaux coupés s'accumuler en quantité assez notable pour comprimer le cerveau. Il faudrait prendre garde alors d'attribuer à la piqûre du tissu cérébral ce qui ne serait que l'effet de la compression exercée par le sang à l'intérieur du crâne sur des organes importants.
Les médecins, dès la plus haute antiquité, avaient reconnu les dangers qu'accompagne l'extraction d'un corps étranger enfoncé dans une blessure. Qui de vous ne se rappelle les circonstances qu'on dit avoir accompagné la mort d'Epaminondas ?
Nous conserverons ce pigeon, et nous vous le montrerons à notre prochaine réunion.
Grenouille. J'enfonce une aiguille dans la tête de cette grenouille, de manière à percer de part en part les deux hémisphères à leur partie anté-
rieure. L'animal ne donne aucune marque de souffrance. Je viens de le poser sur ma table, et il se met à marcher et à sauter comme auparavant.
Il est vrai de dire que la grenouille n'est pas très favorablement disposée pour manifester ses sensations de plaisir ou de douleur, et qu'il est difficile de se rendre compte de ce qu'elle éprouve. Cependant nous sommes en droit de conclure , surtout d'après nos expériences précédentes , que le cerveau dans les bactraciens est insensible comme chez les autres vertébrés. Aucun motif n'étant de nature à nous faire soupçonner ici une exception , nous devons, s'il y a doute , nous en rapporter à la règle générale.
Vous remarquerez aussi que rien n'est changé dans le mouvement. L'animal conserve toute la liberté de ses allures.
Carpe. Nous avons constaté l'insensibilité des lobes cérébraux dans la classe des mammifères, des oiseaux et des reptiles : nous allons maintenant parler des poissons.
Voici une carpe pleine de vie et d'agilité. Vous la voyez nager dans son baquet , et esquiver adroitement la main qui veut la saisir. Elle est dans les meilleures conditions possibles pour le genre de recherches auxquelles nous nous livrons.
Je la prends et la mets hors de l'eau. J'essaie vainement de percer le crâne avec une épingle , les os sont trop épais : il me faut me servir d'un petit marteau pour l'enfoncer. Les secousses communiquées par le choc de l'instrument doivent nécessairement faire souffrir l'animal; aussi allons-
nous le laisser se remettre un peu avant d'examiner s'il se meut et sent comme auparavant.
Maintenant que les deux hémisphères sont embrochés à leur partie antérieure par l'épingle , et que quelques instants se sont écoulés , je replace l'animal dans son baquet. Le voilà qui nage comme auparavant. Il va de droite à gauche , accélère ou ralentit sa marche, suivant son caprice.- Même adresse pour glisser entre les doigts quand on croit le tenir ; et pourtant il porte avec lui le trait dont son cerveau a été percé.
Cet animal souffre-t-il ? rien ne l'indique. A-t-il perdu quelque chose de la faculté de se mouvoir? on ne peut le supposer, à voir la manière dont il se comporte.
— Il en est donc des poissons comme des autres vertébrés ; certaines parties de l'encéphale ne sont pas sensibles.
Je dois maintenant appeler votre attention sur quelques faits pathologiques qui pourraient au premier coup d'œil paraître en opposition avec les résultats que l'expérience vient de nous offrir. Une personne bien portante il n'y a qu'un, instant, tombe, je le suppose, privée de sentiment et de mouvement dans toute une moitié du corps. Elle meurt. A l'autopsie, vous trouvez l'hémisphère cérébral opposé au côté de la paralysie, labouré par un énorme foyer apoplectique. Toutefois les parties de l'encéphale, que nous savons être sensibles et motrices, se trouvent être restées intactes.
Ne vous demanderez- vous pas comment il s'est fait que la faculté de se mouvoir et de sentir ait
été subitement abolie , alors que les organes qui y président étaient respectés ? D'où vient ce désaccord entre la physiologie expérimentale et la médecine pratique? Vous avez pu couper, écraser, extraire hors du crâne un lobe cérébral sur l'animal vivant, sans abolir ni la sensibilité ni le mouvement, et voilà que l'accumulation d'une ou deux onces de sang dans le lobe cérébral d'un homme auparavant bien portant, éteint jusqu'aux vestiges de mouvement et dé sensibilité. Serait-ce que le même organe aurait dans chaque classe animale des propriétés différentes ?
Non, messieurs. L'explication de ce fait sera bien simple pour peu que vous réfléchissiez aux conditions physiques et mécaniques dans lesquelles sont placés les tissus qne Thémorrhagie a frappés.
Les parties molles contenues dans le crâne sont toutes solidaires de la pression qu'elles supportent isolément. De même qu'une goutte de liquide,, versée dans un vase déjà plein, pèse également sur la couche la plus voisine comme sur la couche la plus distante , de même aussi toute collection sanguine, déposée en un point quelconque du cerveau, pressera avec la même intensité les points les plus éloignés. Il n'y aura que les cloisons fibreuses de la dure-mère qui , soutenant et arrêtant l'effort delà pression, l'empêcheront de s'étendre à certaines parties. Ainsi, la faux du cerveau s'opposera à ce que le lobe sain ne soit comprimé par le lobe malade. Mais vous ne trouvez plus de ces barrières protectrices entre les divers compartiments d'un même lobe. Les
M;igcndic. Syst. nerv.T. 13
par ties sensibles aussi bien que celles qui sontdestinées au mouvement seront compromises mécaniquement dans leur jeu, sans cependant que leur propre tissu soit lésé : c'est que, je le répète, la pression aura retenti jusqu'à elles.
Cela est si vrai que quand le sang commence à être résorbé , on voit îe mouvement et la sensibilité renaître. On ne peut pas dire que la diminution des accidents tient à ce que la lésion matérielle de la substance cérébrale est en voie de guérison, puisque le foyer est encore rempli de sang, et que le travail dé cicatrisation n'a pas commencé. Le mieux qui arrive dans l'état du malade dépend donc uniquement de ce que la pression supportée par certaines parties importantes est moindre.
Il est presque impossible , dans les premiers moments d'une apoplexie, dédire quelle est la gravité du mal. Si plusieurs heures ou même plusieurs jours se passent sans que les symptômes s'amendent, craignez la lésion d'un point important, et par cela même une terminaison fatale. Quand au contraire vous verrez le mouvement et la sensibilité, d'abord abolis, renaître successivement, il ne faut pas désespérer; car il peut se faire que les accidents soient en grande partie l'effet de la pression du cerveau, et qu'ils doivent se dissiper avec elle.
Il résulte de là que ta même lésion pourra abolir ou respecter la sensibilité et 'le mouvement, suivant son mode de formation lent ou rapide. Si elle se forme lentement, le cerveau s'habituera en quelque sorte à sa présence, sans que les points éloignés en soutfrent. Quand, au contraire, elle se
montre inopinément, comme clans le cas où une liémorrhagie fait irruption clans l'épaisseur d'un hémisphère cérébral, le foyer sanguin devient un centre de désordres qui s'irradient jusqu'aux points fort distants de l'endroit frappé.
Voici le cerveau d'une femme qui est venue mourir dans mes salles à l'Hôtel-Dieu. Vous apercevez à la face inférieure des lobes antérieurs une tumeur, développée sur la dure-mère, et s'enfon- 1 cant dans le tissu cérébral avec lequel elle semble confondue. Cette tumeur paraît de nature squirrheuse. Elle était beaucoup plus volumineuse; mais M. James, qui a fait l'autopsie, a été obligé de la couper pour la séparer des os de la base du crâne, de sorte qu'une partie y est restée attachée. L'inspection de cette pièce vous prouve que les deux hémisphères cérébraux étaient gravement compromis à leur partie antérieure et inférieure. Cependant qu'a-t-on observé pendant la vie chez cette femme , du côté du mouvement et de la sensibilité ? rien de particulier. Jusque dans ces derniers moments elle avait conservé la faculté de sentir et de se mouvoir, sans que rien n'indiquât la plus légère modification de ce côté-là.
Si la tumeur, au lieu de s'être formée lentement, 'eût apparu avec la rapidité d'une hémorragie, ( croyez-vous que vous n'auriez rien eu à noter vers lia sensibilité ou le mouvement? Les symptômes eussent été ceux d'une lésion très grave. Mais i comme la tumeur s'est creusé insensiblement sa place dans la cavité crânienne, elle détruisait, sans la refouler en arriéré, la pulpe nerveuse qui se trou-
vait sur son passage, et il ny a eu aucun phénomène de pression.
Je dois ajouter que la malade était sujette à des attaques d'épilepsie. Mais ce n'était là qu'une simple complication En supposant même que la tumeur du cerveau en fùl le point de. départ, cela n'empêcherait pas que dans l'intervalledesattaques il n'y avait aucune lésion vers le mouvement et la sensibilité, malgré la permanence du corps étranger.
J'ai dû entrer dans quelques développements sur l'explication théorique des effets produits par la présence de tumeurs ou de collections sanguines à l'intérieur du crâne. Abordons maintenant le côté expérimental de la question.
Vous allez voir qu'en soumettant le cerveau à un certain degré de .pression, on détermine des accidents semblables à ceux qui appartiennent à l'hémorragie. Nous ne pouvons, à cause de la résistance des os du crâne, comprimer les hémisphères, à travers leurs enveloppes osseuses : la chose serait tout au plus possible dans les premiers temps qui succèdent à la naissance. Il faut donc arriver directement sur le cerveau lui-même. Le jeune chien que nous avons trépané déjà est très propre pour cette expérience.
Expérience. (Chien:) J'introduis par l'ouverture qui a été pratiquée au crâne la canuled'une petite seringue remplie d'eau tiède, à la température -du corps. Le point perforé correspond à la parlie moyenne et supérieure du lobe droit. Je pousse lentement l'injection; l'animal chancelle,
parait hébété, s'incline du côté gauche, comme entraîné par le sommeil : le voilà qui tombe sans mouvement ; peut-être même, à sa manière d'être , le crovez-vous étendu sans vie sur ma table.
Si l'animal n'est pas encore mort, comment dissiper ces symptômes alarmants ? Il suffira pour cela d'évacuer le liquide injecté. C'est ce que nous allons essayer de faire.
J'écarte mon doigt que j'avais maintenu appliqué sur l'ouverture du crâne afin de prévenir la sortie du liquide. Une partie déjà s'est écoulée -au dehors: le reste va bientôt disparaître , car l'animal commence à respirer, et les mouvements de resserrement et de dilatation du cerveau en expulseront les dernières gouttelettes, si toutefois elles ne sont pas résorbées. Vous voyez donc la vie renaître dans cet être que nous avons pu croire inanimé. La tête est redressée; les yeux reprennent leur action ; les pattes sont déjà assez fortes pour supporter le poids du corps. Voilà l'animal remis complètement.
Comment expliquer ce passage subit de l'état de mort imminente à l'intégrité des fonctions organiques, autrement que par la cessation de la? pression du cerveau ?
Vous avez' eu sur cet animal la représentation fidèle des phénomènes croisés que vous rencontrez dans l'hémorragie cérébrale. C'est que, quel que soit le siège de l'épànchement , qu'il occupe la superficie ou le centre d'un hémisphère, la loi d égalité de pression trouve toujours son application. Vous obtenez des désordres semblables à ceux qu'aurait déterminés la lésion organique des parties
du cerveau situées plus en arrière, parce que ces parties, bien qu'éloignées de la cause comprimante, reçoivent leur part de la pression générale. Les effets de cette pression ont dû être passagers comme a été passager l'agent mécanique qui les avait produits.
Disons, en passant, qu'il serait de la plus haute importance pour le médecin d'arriver à diagnostiquer avec certitude des coHections aqueuses ou purulentes danslecrâne,afinde pouvoir leurdonner issue dans je cas où elles comprimeraient le cerveau de manière à menacer les jours du malade. Dans certaines hydrocéphalies aiguës, une simple ponction suffit pour diminuer la pression et retarder une terminaison fatale.
Ceci me rappelle une circonstance de mon premier voyage en Angleterre que je suis bien aise de vous citer. J'étais dans le laboratoire deWollaston, occupé à répéter devant cet illustre observateur quelques-unes de mes expériences sur le système nerveux. Il était surtout désireux de constater par lui-même les effets de la section de la cinquième paire, et de voir si réellement elle entraînait la perte des sens du même côté. Je voulus couper ce nerf, dans le crâne, d'après mon procédé. Mais, par un accident qu'il n'est pas toujours facile d'éviter dans une opération aussi délicate, j'ouvris le sinus caverneux ou l'artère carotide, et il se fit une hémorragie abondante autour du cerveau. L'animal fut pris aussitôt d'un tremblement convulsif, et il tomba comme mort. Wollastonle regarda coinmeîel.et me pria de répéter l'expérience surun
autre.— J'aime mieux rappeler celui-ci à la vie, lui dis-je , et qui plus est le faire courir aussi loin que vous voudrez.— Il crut que je plaisantais. Pendant qu'il attendait avec une gravité imperturbable le dénouement de cette espèce de défi, voici comme je m'y pris. J'enlevai la voûte du crâne et les hémisphères cérébraux, ainsi que vous me l'avez vu faire dans la dernière séance : à l'instant l'animal remonta sur ses pattes. Coupant alors un certain point du cerveau que vous saurez plus tard présider au mouvement de progression en avant, l'animal partit comme un trait, et nous eûmes même de la peine à le rattraper. Wollaston, dont l'esprit, aussi judicieux que sévère, était accoutumé à réfléchir, fut vivement frappé de la certitude et de la nouveauté de ces résultats.
Je vous disais donc que la pression esta peu près également répartie dans tous les points du cerveau, et qu'ainsi Thémorrhagie d'un des lobes peut en imposer pour la lésion de parties plus essentielles à la vie.
On conçoit que par la saignée on diminue ou même on dissipe quelques-uns des accidents dépendant de la compression, si l'hémorrhagie a son siège dans un lobe cérébral. Mais de quelle utilité sera-t-elle si le pont, les pédoncules ou autres organes aussi importants ont été lésés ?
Nous avons déjà enlevé sous vos yeux la presque totalité du cerveau , sans que l'animal parût en éprouver de notables dérangements. C'est là une expérience si intéressante, que je veux la répéter aujourd'hui afin que vous sachiez bien que ses résultats sont constants.
Expérience. (Lapin.) J'emporte d'un seul coup la voûte du crâne et une partie de la superficie du
cerveau.Aveclemancheduscapelj'extraispararrachement les lobes cérébraux ducôté droitetdu côté gauche. L'animal ne témoigne aucune souffrance Il vient défaire un mouvement,parce que j'ai touché sans le vouloir à l'un des tubercules optiquesmais c'est une sensation fugitive déjà dissipée. Les deux hémisphères sont maintenant enlevés. Je ne vous donne pas ce lapin comme étant en parfaite santé; mais" si on ignorait quelle opération lui a été faite, qu'une sorte de cèphalo-plastie eût été habilement pratiquée, on ne se douterait pas qu'il est privé de la presque totalité de son cerveau.
J'enfonce la pointe d'un stylet dans la direction du tubercule optique. L'animal a fait entendre une sorte de grognement , de cri sourd, comme s'il se fâchait. Je ne sais si vous connaissez les allures d'un lapin en colère. Quand deux mâles se rencontrent, et qu'ils se ruent Pun sur l'autre pour se battre, ils poussent un cri de guerre qui rappelle parfaitement celui que vous venez d'entendre. Plusieurs fois aussi, expérimentant sur des chiens, je les faisais à volonté grogner comme pour mordre quand je piquais la substance nerveuse dans le voisinage du tubercule optique. Je regrette de n'avoir pu déterminer quel est le point précis qu'on touche en pareille circonstance.
Bien que dépourvu de cerveau, notre lapin se promène sur la table , et rien ne paraît changé dans ses allures. Toutefois vous remarquerez qu'il heurte contre les corps qui se trouvent surson passage,
comme s'il ne les voyait pas. C'est qu'en effet la soustraction des lobes entraine constamment la perte de la vue.
J'aurais voulu enlever sur cet animal la glande pinéale isolément ; mais je m'aperçois qu'elle a été extraite en même temps que les lobes cérébraux. Si Descarîes eût eu l'idée de faire cette expérience, il n'eût pas émis une hypothèse à jamais absurde.
Vous voyez manifestement ici les prolongements blancs appelés rênes de famé. lisse présentent sous la forme de deux petits rubans , parallèles dirigés vers les couches optiques. Je coupe la rêne droite : l'animal n'a pas fait un mouvement. Cependant sa sensibilité tactile est loin d'être émoussêe, puisque, quand j'effleure un point sensible, il se débat et crie. Je coupe la rêne gauche, même immobilité. Je me suis servi pour faire cette double section, d'une aiguille à cataracte très fine, de peur d'intéresser les parties environnantes.
Voulons- nous vérifier de nouveau l'insensibilité des corps striés? la chose est aisée. Je pique ces corps en tous sens, et l'animal ne manifeste aucune trace de douleur. Seulement quand je perce la couche la plus profonde, celle qui avoisine le crâne, il y a quelque apparence, de souffrance.
Il" est un corps glanduleux, logé dans !a selie turcique, que je crois n'avoir jamais encore é(é !e sujet d'aucune expérience : c'est la glande pitui— taire. Je veux constater ici si elle est ou si elle îx'est pas sensible. Pour arriver jusqu'à la fossette qu'elle occupe, je glisse la pointe d'un polit stylet dajis sa «direction en ayant soin de ne pas abandonner ie
contact de la base du crâne . Je serai averti du voisinage de la fossette au défaut de résistance du plan osseux îCestqu'alorsrinstrumentaurapénétrédans la selle turcique. M'y voilà actuellement, j'en suis sur. J'ai piqué en tous sens la glande pituitaire, et pourtant l'animal ne paraît nullement souffrir.
Ce sont des expériences à répéter. Il semblerait, jusqu'à vérification ultérieure, que ni la glande pinéale et ses annexes, ni la glande pituitaire ne sont sensibles.
Maintenant que ce pauvre animal a payé plus que suffisamment son tribut à la science, je vais le faire périr d'un seul coup. Je n'ai fait que toucher au pont, et il est déjà mort.
Nous nous arrêterons là aujourd'hui. II nous reste encore beaucoup de questions à aborder, surtout si nous faisons, comme j en ai je projet, des expériences semblables sur chaque partie du système nerveux central. C'est la seule manière d'éclairer l'hist oire de leurs fonctions et de leurs propriétés.