DOUZIÈME LEÇON
25 janvier 1838-
Sommaire. Débats académiques relatifs à la physiologie du système nerveux. — De l'art d'observer. — Observations erronées. — Exemples d'une partie considérable du cerveau enlevée sur l'homme.— Preuves de l'insensibilité des lobes cérébraux chez l'homme.— Diagnostic des lésions cérébrales. —Expériences Comparatives sur l'extraction des lobes cérébraux dans diverses classes ide vertébrés.
Cervelet. Anatomie du cervelet - Du cervelet chez les passons, les reptiles, les oiseaux et les mammifères. — Poules huppées. — Portion du cervelet qu'on peut facilement atteindre.— Expériences sur la sensibilité du cervelet. — Jeune fiUe n'ayant pas de cervelet.
Messieurs ,
D'après notre manière de procéder dans l'étude du système nerveux , je crois que les faits qui se sont passés sous vos yeux ne sortiront jamais de votre mémoire. Lire dans des livres des récits d'expériences ou des recueils d'observations, et ne rien chercher à vérifier par soi-même, c'est se condamner sciemment à flotter sans cesse entre le doute et l'erreur. Comment en effet concilier tant d'opinions divergentes ? Celui-ci raconte un fait de telle manière, celui-là de telle autre. L'un affirme avoir constamment observé certains phé-
noménes dans certaines lésions , un autre a vu tout l'opposé. A en croire tel auteur, vous reconnaîtrez à des signes infaillibles diverses lésions de l'encéphale ; tandis que , au dire de tel autre , rien au contraire n'est incerlain et trompeur comme ces signes. A quelle opinion vous rangerezvous, au milieu de ces controverses et de ces démentis ? Avant de se prononcer, il faudrait d'abord voir les faits par soi-même. Mais si la nature vous a refusé ce qui constitue le véritable observateur , déclinez votre compétence , et ne faites pas un crime à la science de ce qui dépend de la maladresse de vos mains ou de la fausse direction de votre esprit. Malheureusement l'ignorance ne rend que trop souvent injuste et présomptueux.
Pourquoi faut -il qu'une assemblée honorable sous tous les rapports, l'Académie de médecine, ait va dernièrement s'élever dans son sein une discussion , je ne dirai pas scandaleuse, car je ne veux pas mettre d'amertume dans mon langage, mais au moins affligeante et peu digne de notre époque! Comment î on a pu avancer que l'étude expérimentale est contredite par l'observation clinique; que celle-ci dit non quand celle-là dit oui ; que s'il y a du désaccord entre les résultats annoncés par tes expérimentateurs, c'est que l'expérience ne prouve rien î Messieurs, j'ai senti la rougeur me monter au front en lisant de semblables débats.
Non , les faits d'observations ne démentent pas les résultats d'expérience. Presque tous les confirment. Si quelques-uns cependant semblent faire exception , c'est que nos procédés d'investigation
sont imparfaits, et qu'il nous est échappé diverses particularités dans l'analyse des questions complexes que les maladies soulèvent. J'accorde même que vous avez bien observé et tout observé. Que pouvez-vous en conclura contre une expérience bien faite ? absolument rien. Vous pouvez seulement attaquer les déductions et les raisonnements. - Quant au fait expérimental , il est hors de votre portée.
Les expérimentateurs, dites- vous, ne. sont pas tous d'accord ; j'en conviens. Mais quelqu'un a tort, quelqu'un a raison. C'est un motif de plus pour répéter les expériences vous-mêmes, et voir de quel côté est le vrai. Tant que vous vous contenterez d'adresser aux uns et aux autres quelques épithètes plus ou moins marquées au coin de l'urbanité, sans faire d'objection scientifique , ils feront bien de se mettre au-dessus de pareilles attaques.
Plus on acquiert d'habitude dans l'art si difficile d'observer, plus les faits pathologiques en opposition avec les expériences deviennent rares'. Aussi, est-ce surtout dans les anciens recueils qu'on va puiser des objections.
11 faut d'ailleurs que vous sachiez, messieurs, qu'on n'a pas toujours été très scrupuleux dans la rédaction des observations destinées à être publiées. Ainsi, il n'y a pas très long-temps que dans les hôpitaux de Paris , on exigeait chaque année des relevés détaillés du mouvement des salles. MM. les internes chargés de ce travail y apportaient souvent une légèreté et une indifférence qui devaient être plus lard préjudiciables à la
science. Combien de malades annoncés comme sortis vivants, étaient morts à l'hôpital même î Combien d'autopsies faites seulement sur le papier ! Combien de symptômes décrits d'imagination, de pièces pathologiques explorées dans leurs plus minutieux détails, qui pourtant n'avaient jamais existé ! J'ai vu tout cela, et je vous en parle avec connaissance de cause ?
Vous me pardonnerez , messieurs , cette digression : c'est que des assertions de la nature de celles que je viens de relever sont trop étranges pour les laisser passer sans réponse.
Il est un fait acquis aujourd'hui à la science , et que vous avez été à même de vérifier ici avec moi , c'est que le cerveau peut être en grande partie enlevé, sans que l'animal paraisse souffrir, sans qu'il perde la faculté de se mouvoir et de ressentir les impressions. Ces masses nerveuses que vous avez ainsi impunément soustraites, direz-vous qu'elles sont sans usages ? Non ; la seule conséquence à tirer, c'est que ces usages, quels qu'ils soient, vous sont encore inconnus.
Je vous disais que la même insensibilité des hémisphères cérébraux avait été constatée sur l'homme.. On en a eu une nouvelle preuve l'année dernière à l'Hôtel-Dieu. Un homme était entré dans le service de M. Blandin , atteint d'une fracture avec broiement d'une portion des os du crâne. Je n'ai pas les détails de cette observation qui a été publiée; je sais seulement qu'une partie d'un des lobes postérieurs était sortie à travers la plaie, et qu'on a pu la séparer sans que le malade accu-
sàt de la douleur ou se ressentît de quelques désordres dans les mouvements.
Malgré cela , je crois bien qu'on ne pourrait pas faire sur l'homme l'extraction des lobes entiers,ainsi que nous le pratiquons sur les animaux. Il est probable que les résultats n'en seraient pas aussi innocents. On a vu pourtant des portions d'hémisphères considérables, réduites par la maladie en une pulpe semi-fluide, ne conservant plus aucun des caractères de la substance nerveuse, sans que pendant la vie l'intelligence et la sensibilité eussent été modifiées. Quelquefois même un hémisphère entier a été trouvé ramolli , et aucuns symptômes n'avaient pu faire soupçonner une semblable désorganisation. Bien entendu que cette question de physiologie comparée restera toujours sans solution, car le temps n'est plus où les grands criminels étaient abandonnés aux expérimentateurs comme un vil objet d'étude.
Quant à ce qui regarde l'insensibilité des hémisphères chez l'homme, ceci me paraît chose , jugée. Ne savez-vous pas que les hémorrhagies apoplectiques surviennent sans douleur vers le cerveau? Interrogez les malades , ils vous diront qu'ils 1 ont senti leur bras s'engourdir, leur jambe chani celer, leur langue s'embarrasser, leurs traits se dévier d'un côté, mais ils ne se plaindront point de : souffrance vers la tête. Succombent-ils? vous trouverez un foyer sanguin dans l'épaisseur d'un héimisphère. Il y a donc eu déchirure de la substance cérébrale, sans que le cerveau ait été averti de sa propre lésion. Et ne dites pas que si les malades
n'ont pas senti de douleur, c'est que l'organe qui devait en avoir la conscience, avait momentanément perdu l'exercice de ses facultés. Très souvent au contraire il les a conservées dans toute leur intégrité. Beaucoup de personnes frappées d'apoplexie, n'ont point eu la moindre défaillance, et elles rendent admirabement compte des sensations qu'elles ont éprouvées au moment de l'accident.
Il est un autre genre d'hémorrhagies cérébrales qui diffère essentiellement du précédent en ce qu'il s'accompagne de douleur. Celui-là est caractérisé anato.miquement par un épanchement dans un point de l'encéphale que nous savons être sensible. Aussi les apoplexies avec céphalalgie, sont-elles plus graves que les autres.
Chez les apoplectiques, les lésions du mouvement sont plus fréquentes que celles de la sensibilité. Quelquefois ces deux ordres de lésions existent simultanément. On voit .beaucoup plus rarement la sensibilité modifiée, le mouvement restant intact.
On peut dans quelques cas annoncer le siège précis de 1 épanchement, d'après les symptômes offerts par le malade. Aussi, suivant que le pont de Varole, le pédoncule cérébral , le cervelet , le pédoncule cérébelleux, le bulbe rachidien, ou tout autre point important aura été atteint, vous avez des phénomènes différents.
Gardez-vous cependant d'élever trop haut vos prétendons. Enhardis par quelques diagnostics heureux, j'ai cru dans un temps qu'il me serait facile , à l'inspection des symptômes , d'indi-
quer l'endroit du ccrveauoù Icsangavai'tfait irruption , mais les nombreuses ouvertures de cadavres que j'ai eu L'occasion de faire à la Salpétrière m'ont rendu plus circonspect. Je dis maintenant : rien n'est moins aisé que de reconnaître pendant la vie le lieu précis qu'occupe le foyer. Pourtant on y arrive quelquefois.
La déchirure du cerveau par le sang hémorragie est , vous le savez , susceptible de guérison. Il se fait là un travail de résorption dont le . mécanisme nous occupera plus tard.
Nous avons vu qu'un animal privé en grande partie de son cerveau ne meurt pas immédiatement. Mais combien de temps pourra-t-il vivre ? seraitil possible qu'à la longue il guérît de sa blessure ? Ce sont là autant de questions que nous allons essayer de décider par l'expérience.
Et d'abord, voici le pigeon auquel , dans la dernière séance, nous#avions enfoncé des épingles dans la tête : il se porte à merveille. Vivacité, gaîté, appétit, tout est dans les meilleures conditions possibles. On veillera à ce que rien ne lui manque, et j'espère qu'il continuera à jouir d'une excellente santé.
Il faut maintenant que nous enlevions le cerveau sur plusieurs animaux vertébrés de classes différentes. Je serai curieux de comparer quels seront ceux qui vivront le plus long-temps. Vous voyez qu'afin de ne rien préjuger des résultats , et de ne point influencer votre attente, je suppose toujours que je fais ces expériences pour la première fois et que j'en ignore l'issue.
Magcndic. Syst. nerv. I 14
Expériences (pig, on). J'enlève, par notre procédé ordinaire , les hémisphères cérébraux de ce pigeon. 11 s écoule beaucoup de sang; chez ces animaux les hémorrhagies sont très faciles , mais elles s'arrêtent 'promptemènt. L'animal ne semble pas souffrir. Le voilà remis sur ses pattes , mais il n'y parait pas très solide ; on dirait que sa tête est appesantie parle sommeil, et qu'elle a besoin d'un point d'appui sur le sol. Pour les autres fonctions telles que la respiration et la circulation , elles ne sontp as le moins du monde troublées. Cet état de somnolence va lui-même bientôt se dissiper, ainsi que vous allez le voir.
Grenouille. Je détache d'un seulcoup de bistouri la voûte du crâne de cette grenouille* Voilà les lobes cérébraux mis à ou , si toutefois on peut donner le nom de lobes à ces petites masses grises placées derrière ce qu'on appelle le nerf olfactif. Je les enlève ; l'animal ne parait pas souffrant, mais étonné.
Comme les bactraciens vivent très bien sans manger, nous n'avons pas besoin de nous inquiéter de l'alimentation de celte grenouille. Il nous faudra au contraire donner de la nourriture au pigeon ; car il serait incapable de la chercher et de la prendre, l'enlèvement des lobes ayant'pour effet de déterminer la cécité.
Carpe. Je vais sur cette grosse carpe extraire pareillement les lobes cérébraux". Pour ouvrir le crâne, nous sommes obligés de nous servir d'un procédé particulier, à cause de la dureté des os. Je suis maintenant dans la cavité crânienne. |
Vous, apercevez la matière grasse et brillante qui environne le cerveau des poissons. Il en existe ici une grande quantité. Je viens d'en enlever une couche de cinq à six lignes d'épaisseur, et je ne fais qu'arriver à la surface des lobes. Ceux- ci sont beaucoup moins considérables que le volume de la tête ne semblerait l'indiquer. Je les coupe sans que ranimai paraisse souffrir. Remettons-le dans son baquet pour voir comment il s'y comportera.
Le voilà qui nage , tranquille et maître de ses mouvements. Il paraissait d'abord un peu penché sur le côté droit, mais il s'est promptement remis à flot, et il reste actuellement dans un parfait équilibre. Le contact de l'eau sur la substance cérébrale nJa pas l'air de l'incommoder ; il semble heureux de se retrouver dans son élément.
Maintenant que nous avons répété plusieurs fois les mêmes expériences sur le cerveau , revenons au cervelet.
Vous savez que dans la cavité du crâne est une partie de l'encéphale parfaitement distincte de la masse cérébrale dont elle est séparée par des replis fibreux de la dure-mère. Situé dans la fosse occipitale, le cervelet a sa structure propre, ses fonctions spéciales ; aussi mérite-t-il une étude particulière.
Moins volumineux que le cerveau , le cervelet représente un ellipsoïde aplati, dont le grand diamètre est transversal. C'est par la partie antérieure de sa circonférence qu'il envoie ou reçoit ses faisceaux de communication avec les autres masses
nerveuses .centrales. Sa surface est sillonnée de lignes courbes correspondantes à autant de sillons qui pénètrent à diverses profondeurs : quelquesuns arrivent jusqu'au noyau central de cet organe. Les lames du cervelet sont appliquées les unes contre les autres, comme les feuillets d'un livre, ou comme les disques d'une pile galvanique auxquels Rolando les a comparées.
On retrouve dans le cervelet les deux substances blanche et grise que nous avons signalées dans le cerveau, mais elles sont moins distinctes. Quelques anatomistes y admettent une troisième substance de couleur jaunâtre.
Le cervelet entoure le bulbe rachidîen à la manière d un anueau dont le segment antérieur serait constitué par le pont de Yarole. Il est formé de trois lobes, deux latéraux symétriques et un moyen. Chaque lobe a un point central sur lequel s'appuient les bords adhérents des lamelles.
Gall a donné sur la structure du cervelet une théorie admise aujourd'hui par beaucoup d'anatomistes. D'après cet auteur, les pyramides postérieures seraient les faisceaux d'origine du cervelet, qui , pénétrant dans cet organe à une certaine profondeur , se renfleraient au niveau du corps rhomboïdaï qu'il regarde comme un appareil de renforcement, ou ganglion. De ce ganglion partiraient tous les prolongements nerveux qui forment les lobes cérébelleux.
Indépendamment de ces faisceaux convergents, Gall admet des faisceaux divergents, émanés de la substance grise de la surface du cervelet, et il est i-
nés à constituer les pédoncules supérieurs et la protubérance qu'il considère comme une commissure.
Tout est arbitraire dans cette théorie à laquelle il ne manque que des preuves et même de la vraisemblance. Faire ainsi voyager des fibres nerveuses, que dans aucun instant de la vie. embryonnaire on n'a trouvé ainsi diposées, ni affectant de pareilles directions, c'est s'exprimer par métaphores et non par voie d'observation.
La position du cervelet dans les animaux n'est pas la même que dans l'espèce humaine. Il n'y a que lé cervelet de l'homme qui soit recouvert par le cerveau : dans les autres classes animales, il est postérieur à cet organe , et situé à peu près sur le même plan.
L'étude expérimentale des fonctions du cervelet est environnée de beaucoup de difficultés , et même elle est impossible dans bon nombre de vertébrés.
Certains poissons ont un cervelet très petit, qui représente un simple tubercule dont le centre est creusé d'une cavité remplie de liquide. Rien d'ailleurs ne rappelle la disposition lamelleuse du cervelet de Thommeu Ce n'est donc pas sur les poissons que vous étudierez les usages de cet organe.
Sera-ce sur les reptiles ? Il est fort douteux qu'ils aient un cervelet, car on n'en aperçoit que des traces chez les bactraciens. Il paraît cependant exister chez les chéloniens, mais à l'état rudiments ire.
Les oiseaux sont plus favorablement disposés pour l'appréciation expérimentale des fonctions du
cervelet qui , dans cette classe, est assez développé. Cependant il est difficile d'arriver jusqu'à cet organe , à cause des réservoirs veineux qui l'enveloppent, et dont la lésion fournirait une hémorragie nécessairement préjudiciable aux résultats de l'expérience.
Ce sont les mammifères ^qui conviennent le mieux à ces études, et, parmi ceux-ci, les rongeurs. En voiçi la raison anatomique.
Le cervelet de ces animaux, particulièrement des lapins, n'est pas hermétiquement encaissé entre la tente de la dure-mère et les fosses occipitales : un petit lobule, gros comme. un pois, est: logé de chaque côté dans la cavité du crâne, en: arrière du conduit auditif. On peut donc arriversur ce point sans s'exposer à blesser les nombreux, sinus qui forment une sorte de réseau autour' de la masse cérébelleuse. J'ai utilisé cette petite cavité pour y faire pénétrer un stylet fin , propre à couper la cinquième paire avant son passage sur le rocher. C'est même à une circonstance purement fortuite , et qui se rapporte à la section de ce nerf, que je dois la découverte des propriétés; des pédoncules du cervelet.
Le cerveau de plusieurs oiseaux présente quelque chose d'analogue à cette disposition du cervelet des rongeurs. Ainsi, dans l'espèce de poules1 appelées poules huppées, la voûte du crâne estt surmontée d'une petite cavité où vient se loger une portion des iobes cérébraux, ce qui donne à la conformation de la lôte de ces oiseaux un aspect bizarre. On dit. avoir rencontré la même configura-
tion de la voûte crânienn e chez certaines personnes : ce serait à- vérifier. Il est certain que les poules ainsi disposées ont dans leurs habitudes quelque chose de particulier qui les différencie des autresoiseaux
de cette classe.
Toujours est-il qu'il existe chez les lapins une portion de cervelet qu'on peut attèindre sans courir le danger dune hémorragie. Nous profiterons plus tard de cette disposition, qu'il était bon d'indiquer dès maintenant.
Aujourd'hui nous allons essayer de transpercer le cervelet, comme nous l'avons fait précédemment pour le cerveau. Je fais choix d'un jeune lapin : un plus âgé serait moins convenable à ce genre d'expériences.
Expériences {lapin). Je ne vais point enlever la voûte du crâne sur cet animal , car il y a quelque inconvénient à procéder ainsi , d'autant plus qu'on peut arriver au cervelet d'une manière moins sanglante. J'ai imaginé dans ce but de petits instruments aplatis , allongés', bien|aiguisés à leur pointe, susceptibles d'être introduits dans toutes les directions. Ce sont des espèces de broches aveo lesquelles on sépare à volonté telle ou telle partie du cervelet , comme, on lejferait si le crâne était ouvert. On a, je le répète, l'avantage de faire moins souffrir, l'animal , et d'agir avec plus de sécurité.
J'enfonce une de ces petites broches dans la tête du lapin, au-dessus du conduit auditif, au niveau à peu près de la cavité qui loge le lobule menlionné ci-dessus. Le cervelet est traversé de part en part. Cependant l'animal ne paraît aucunement souffrir.
II continue à se promener sur la table, regardant autour de lui, plus occupé de ce qui l'entoure que de ce qu'on vient de lui faire. Le voilà maintenant assis sur son train de derrière. Il passe ses pattes sur son nez avec une sorte de coquetterie. Vous conviendrez que telles ne seraient pas les allures d'un lapin qui souffrirait.
Ainsi nous retrouvons pour le cervelet un fait qui nous avait déjà frappé pour le cerveau, à savoir que la couche superficielle de cet organe est insensible aux piqûres et aux déchirures. Serait-ce aussi vers la base que se trouveraient les parties douées de sensibilité ? C'est ce qu il s'agit maintenant de vérifier.
Je laisse la première broche en place, de peur qu'en la retirant, du sang ne s'épanche à l'intérieur du crâne et né comprime la masse nerveuse centrale. Je préfère en enfoncer une seconde, dans la même direction, mais sur un plan un peu inférieur. . Nous devons avoir des phénomènes qui décèlent de la sensibilité.
Effectivement, l'agitation qui s'est emparée de l'animal vous indique que le cervelet a été touché dans un endroit sensible» Tout est changé dans ses attitudes. Il a Tair inquiet et préoccupé d'une sensation extraordinaire. Ses pattes sont allongées et tendues, sa tête un peu renversée vers la nuque; quand je l'excite à marcher, il parait incertain s'il doit avancer ou reculer. On dirait même qu'il a plus de tendance à se porter en arrière.
A la rigueur ces résultats sufïiraient pour prouver que les lobes cérébelleux sont sensibles au-dessous
de leur couche superficielle. Allons plus loin , et montrons que cette sensibilité augmente dans une progression constante à mesure qu'on s'approche de la face inférieure de l'organe.
J'enfonce une troisième lame sous la précédente de manière à percer le cervelet plus près de la base du crâne. Vous voyez quels troubles se sont manifestés. L'animal recule, recule toujours, comme si quelque chose lui inspirait l'effroi le plus vif. Il fait effort contre la main qui l'arrête, et , quand elle cesse de le retenir, il reprend sa marche rétrograde avec une rapidité extrême.
- Nous reviendrons sur ces effets que nous examinerons plus en détail quand il en sera temps. Mais jamais vous ne les verrez plus marqués que sur cet animal . C'est là une des expériences qui m'aient le mieux réussi, et je suis très-content que vous en ayez eu le spectacle.
Quelque lumière que la physiologie expérimentale ait jetée sur les fonctions du cervelet , il faut bien avouer que beaucoup de questions relatives à cet organe sont encore enveloppées des plus épaisses ténèbres. Nous ne nous occupons pour le moment que de sa sensibilité. Eh bien! puisqu'elle est si vive dans certains points , comment a-t-il pu se faire qu'une jeune fille,dont vous lirez l'observation dans mon journal de physiologie, ait vécu sans cervelet jusqu'à l'âge de onze ans, n'offrant rien dans ses fonctions qui annonçât un semblable vice de conformation ? L'autopsie seule a par hasard révélé l'absence d'un organe aussi important.
Voyez combien la science est difficile, et quelle réserve il faut apporter dans ses assertions. Que nous disions : telle propriété réside dans le cervelet; qu'aurons-nous à répondre si on nous objecte que cette propriété se rencontrait chez celte jeune fille dont le cervelet manquait, totalement?
11 ne faut pourtant pas tirer des conclusions trop absolues d'un fait unique. De ce que dans un cas d'absence du cervelet les fonctions dévolues au système nerveux central sont restées intactes, vous n'en déduirez pas la conséquence que le cervelet n'a pas de fonctions spéciales : ce serait aller beaucoup trop loin et tomber d'un excès dans l'autre et dans ces sciences comme ailleurs, les excès doivent toujours être évités.