TROISIÈME LEÇON
14 décembre 1838.
Sommaiuk. Disposition admirable des organes que le système nerveux met en j eu .—L'organisation des petits animaux n'est
pas moins parfaite que celle des grands.— Système nerveux cérébro-spinal, et système nerveux ganglionnaire. — Physiologie comparée du système nerveux.— Les infusoires ontils un système nerveux véritable?— Opinion de M.Oken, Virey et Carus — Mémoire de M. Ehrenberg sur les animalcules microscopiques— Réflexions sur ce Mémoire.
Enveloppe du système nerveux central. Solidité de la boîte crânienne.— Mécanisme du crâne. — Dure -mère. — Arachnoïde.— Liquide céphalo-rachidien.— Pie-mère. — Nombre et perfection des ouvrages qui paraissent chaque jour sur le système nerveux.— L'anatomie seule ne peut éclairer la physiologie du système nerveux.
Texture générale du cerveau. Travaux de Willis, Yarole, Vieussens. — Analyse critique des idées de Gall et Spurkheim sur la texture du cerveau. — La substance grise estelle la matrice de la substance blanche?— Ce que l'observation directe apprend sur le mode de formation des cavités encéphaliques.
Messieurs ,
Je vous ai exposé aussi succinctement que possible dans y dernière séance combien le système nerveux influe jusque sur les moindres actes de l'économie vivante : vous avez vu qu'il n'est aucun
organe en dehors de sa sphère. C'est au système nerveux que vous demandez tout ce qui touche à la vitalité, et c'est encore le système nerveux que vous retrouverez alors qu'il s'agit de la coordination et de l'accomplissement de nos fonctions mécaniques. Peut-être môme ce second ordre de phénomènes est-il aussi admirable que le premier, par la multitude d'agents qui concourent simultanément à un même résultat. Oui, cette propriété qu'a le système nerveux de diriger d'une manière précise et sans aucune hésitation un acte mécanique tellement compliqué que l'analyse peut à peine le saisir, cette propriété, dis-je, confond tous nos calculs et nos prétentions scientifiques. Pour peu que vous y réfléchissiez, vous verrez que le moindre mouvement résulte d'une série de mouvements partiels , fondés sur les principes mécaniques les plus transcendants. Leviers, points d'appuis, puissances, tout est admirablement disposé.
Un exemple , et choisissons-le parmi nos actes les plus simples et les plus familiers.
Je saisis un objet avec la main. Dites-moi maintenant pour combien chaque muscle agit dans ce mouvement , combien de fibres y prennent part , quel degré de force chacune déploie, quelle somme de forces toutes réunissent? Vous n'essaierez même pas d'arriver à des données approximatives, tant le problème est compliqué.Un illustre mathématicien, Borelli, a tenté la solution d'une- partie de ce problème , en voulant estimer la force d'un muscle quand il se contracte : vous n'ignorez pas qu'il a complètement échoué. Remarquez
pourtant que la question telle que je la posais ne s'applique qu'aux agents musculaires ; que seraitce donc si nous avions parlé des leviers osseux , du glissement des surfaces articulaires, du jeu des différentes pièces qui entrent dans la composition de la main? Il est triste sans doute de ne point comprendre, en y réfléchissant, ce qu'on fait à tout instant , sans y réfléchir. Mais malheureusement nous en sommes là.
C'est surtout quand on s'arrête sur de petits êtres qu'on voit tout ce que te mécanisme animal a de parfait, de fini. Les poètes et les naturalistes ont àl'envi célébré l'industrieux instinct de l'abeille ; mais pourquoi se sont-ils tu sur les merveilles de son organisation? Il s'en faut pourtant que la fraction d'intelligence dont l'abeille a été douée, égale ses richesses physiologiques.
Ce que nous avons dit du système nerveux s'applique au cerveau, au cervelet, à la moelle épinière, et aux nerfs qui communiquent avec ces organes. Nous n'avons point prétendu parler de ce qu'on appelle communément le grand sympathique, ou système ganglionnaire. Je vous ai déjà prévenu que nous en étions encore aux conjectures , relativement aux fonctions de cet assemblage de ganglions, bien que de patients et laborieux àriatomistes aient suivi avec une extrême précision les moindres filets qui en émanent pour se rendre à diverses destinations. Nest-ce pas par une classification arbitraire et pour satisfaire à certaines idées théoriques, qu'on a scindé le système nerveux en deux grandes divisions, le système nerveux cé-
rébro-spinal et le système nerveux ganglionnaire ? Pourquoi ne pas confondre leur étude en une seule ? Quand nous voyons ces deux ordres de nerfs avoir ensemble tant de relations anatomiques, il n'est pas rationnel de se baser sur l'anatomie ellemême pour admettre deux classes de fonctions distinctes. Pourquoi, la physiologie , principale ou même seule autorité compétente, a-t-elleété à peine consultée? Quant aux explications proposées, sans les récuser ni les admettre, j'attends avant de me prononcer sur leur valeur. Comme les expériences que j'ai faites à ce sujet ne m'ont fourni aucun résultat bien marqué, j'en tenterai de nouvelles, et. j'espère arriver à quelque chose de moins, conjectural.
L'étude comparative du système nerveux serait peut-être un précieux moyen poûr arriver à la connaissance des fonctions de certains nerfs. Ainsi tel nerf, tel renflement est chez un animal à l'état rudimentaire qui chez un autre a son maximum de développement. Voyez alors en quoi ces animaux diffèrent , ce que l'un a en plus, ce que l'autre a en moins. Peut-être l'absence ou la présence de certaines fonctions sont-elles liées à ces particularités anatomiques.
Ceci pourrait être applicable aux vertébrés chez lesquels il est hors de doute que le système nerveux existe ; mais il n'en est plus de même des animaux non vertébrés. Admettons, ce qui n'est pas prouvé, que ceux-ci ont un système nerveux ; il restera toujours à démontrer que ce système nerveux est le même que celui que nous connaissons dans les ani-
maux supérieurs sous le nom de système nerveux cérébro-spinal ou ganglionnaire.
Même parmi les animaux vertébrés il n'est pas toujours facile de reconnaître les parties du cerveau qui se correspondent dans les différentes classes. Ainsi, chez les poissons, ces rapprochements sont loin d'être aussi aisés qu'on se le figure. Parce qu'on aura déclaré avec assurance que ceci est e lobe optique, cela le lobe olfactif , etc., etc., on ne devra pas être cru sur parole. En science il faut d'autres preuves que des assertions.
Vous saurez vous défier beaucoup de ces applications de laiiatomie à la physiologie. Le genre de vie des animaux , les milieux où ils sont plongés nécessitent des conditions de structures différentes pour chaque espèce, chaque classe, chaque individu, et que vous ne réussiriez point à rallier à un type homogène.
Messieurs, malgré toute la réserve que les convenances et l'autorité de noms respectables m'imposent , je ne puis laisser sans réponses certaines assertions qui me semblent avoir été émises et acceptées un peu légèrement. Je viens de vous dire que l'existence d'un système nerveux dans certaines classes d'animaux inférieurs est fort contestable. Eh bien ! des observateurs" fort habiles, établissent que ce système nerveux existe, et ils vont plus loin puisqu'ils arrivent à ne plus envisager ces animaux que comme formés tout entiers de substance nerveuse. Ce serait peut-être ici le cas d'appliquer ce dicton familier que qui veut trop prouver ne prouve rien. En effet, comment M. Oken a-t-il pu écrire
ces lignes que je traduis littéralement: « La sub- » stance nerveuse a commencé par la masse ner- ». veuse, c'est-à-dire par la chose la plus élevée, » par celle-là que les physiologistes ont considérée >^ comme étant la dernière à se montrer. » (Ceci n'est pas trop clair : ce qui suit l'est davantage), « L'animal tire son origine du nerf, et tous les » systèmes anatomiques ne font que se dégager >l ou se séparer de la masse nerveuse. L'animal nest qu'un nerf. » Singulier nerf, il faut en convenir, que celui-là où ni la disposition anatomique ni l'analyse chimique ne montrent la substance nerveuse !
Parlant de cette prétendue, origine première de l'animal, M. Virey n'hésite pas à assimiler, on ne sait pas trop pourquoi , la substance encore amorphe à la matière du sperme.
N'est-ce pas aussi pour féconder les idées de M. Oken que M. Carus a imaginé son système de polarisation de la substance nerveuse?
J'ai vu avec regret la facilité avec laquelle on s'est emparé de ces assertions entièrement hypothétiques, pour expliquer des phénomènes que nous ne comprenons pas, et que nous ne comprendrons jamais si nous nous égarons dans de pareilles routes. C'est bien assez déjà* que d'étudier le système nerveux qu'on voit , sans encore s'occuper d'un système nerveux invisible.
Quand il s'agit d'anatomie très délicate, d'objets assez déliés pour ne pouvoir être aperçus par l'œil nu, on est obligé de recourir au microscope. Il y a dans ce mode d'exploration quelques causes d'er-
reurs que je veux vous signaler afin que, prévenus, vous vous teniez sur vos gardes. Ce sera par là que je terminerai ces espèces de prolégomènes.
M. le professeur Ehrenberg, de Berlin, vient de publier sur les animaux infusoires un ouvrage magnifique , enrichi de planches qui ne laissent rien à désirer pour le nombre et la perfection des dessins. L'histoire de ces animaux, leurs variétés de forme et de structure , leur classification , tout v est exposé avec une richesse d'exécution vraiment admirable. Mais à côté du mérite de cette publication auquel je me plàis à rendre justice, je me permettrai quelques réflexions que du reste j'adresserais à M. Ehrenberg lui-même. Ce savant micrographe est-il toujours resté dans les limites de l'observation ? Lorsque dans un animalcule imperceptible, espèce d'atome qui n'a pas plus d'un centième de millimètre de dimension, il aperçoit des organes semblables aux nôtres, ne peut-on pas se demander si ces détails sont aussi vrais qu'ils sont piquants? Ainsi la Monade aurait une bouche garnie de cils, et servant d'ouverture à une sorte de tuyau membraneux, muni de cinq à six poches, destiné à recevoir et à digérer des aliments. Les genres Parammie , Enchélide, Kolpode , offriraient aussi un tube intestinal flexueux et d'autres viscères. Plusieurs de ces infusoires ne seraient pas privés des sens spéciaux : ils auraient des yeux. LYy: datîna senta percevrait des sensations au moyen de filets nerveux, communiquantavec deux corps ganglionnaires situés au milieu des organes rotatoires. Cette disposition rappellerait celle du grand sym-
pathique chez les mammifères. Je le répète , je crains que M. Ehrenberg n'ait poussé un peu loin l'analogie. Voir dans un misérable infusoire une sorte de miniature de l'organisation humaine, c'est être par trop modeste. Et si un philosophe a pu accuser l'homme d'orgueil pour s'être comparé a la divinité , un philosophe ne pourrait-il pas nous reprocher un excès d'humilité pour chercher si bas notre image ? Restons à notre place , messieurs, et laissons l'infusoire à la sienne.
Je ne fais qu'effleurer ces données fondamentales, parce que nous aurons à y revenir plus en détail , quand nous traiterons des fonctions et des propriétés du système nerveux.
Si vous voulez avoir une idée générale de la disposition anatomique du système nerveux , vous devez choisir parmi les animaux ceux chez lesquels il est le plus développé. Au premier rang sont les vertébrés. Ce que nous avons à vous dire ici s'appliquera donc aux animaux de cette classe , et surtout à l'homme.
Ce qui frappe le plus dès l'abord , c'est la solidité de la boîte osseuse destinée à loffer la substance nerveuse centrale. Il semble que la nature ait été au devant des précautions les plus minutieuses pour mettre un organe aussi délicat à l'abri de toute violence extérieure. Le crâne sera arrondi, afin que les pièces qui le forment, agissant comme autant de voûtes, résistent avec une grande énergie à toutes les causes qui pourraient blesser ou contondre la pulpe cérébrale. Qu'un coup soit porté sur la tête , les os ne cèdent pas
comme céderait un os plat. Il y a là un mécanisme fort curieux. Le canal rachidien qui contient un organe non moins important, la moelle ëpinière, réunit également toutes les conditions possibles de solidité. Il n'est pas d'une seule pièce , mais il résulte de la réunionde plusieurs os, solidement articulés entre eux, afin de se prêter aux mouvements du corps, sans cependant que ces mouvements puissent jamais être assez considérables pour que l'organe médullaire soit lésé. Que d'obstacles rencontre un corps étranger avant d'arriver à la moelle ? En arriére, ce sont les apophyses épineuses qui le tiennent à distance ; sur les côtés, les apophyses transverses. On conçoit difficilement qu'il pénètre en avant, puisqu'il sera obligé d'abord de traverser toute la profondeur du cou ou de l'abdomen, et qu'ensuite il rencontrera le corps des vertèbres dont l'épaisseur est énorme. Par le nombre de ses pièces, tous les ébranlements communiqués à la tige osseuse sont décomposés et ne peuvent avoir, excepté dans les cas extrêmes, de fâcheux retentissement. Vous voyez donc que tout est prévu.
Indépendamment des enveloppes osseuses, il en est de membraneuses, et celles-là remplissent aussi d'importantes fonctions,
La dure-mère est la plus résistante et la plus épaisse des membranes cérébrales. Elle adhère fortement aux os du crâne par des prolongements vasculaires et fibreux , qui assurent son contact permanent avec les parois osseuses. Aussi ne peut-
elle s'en écarter ni glisser d'un point à un autre. Enveloppe protectrice du cerveau, elle isole diverses parties de ce viscère par les prolongements sous forme de cloisons qu'elle envoie dans la cavité crânienne. Au rachis; la dure-mère adhère à peine aux vertèbres, et son mode d'adhérence varie suivant les points qu'on examine. En avant, ce sont des lames cellulaires et fibreuses; en arrière, des filaments minces, entremêlés de vésicules adipeuses: latéralement, elle est fixée par les gaines fibreuses qui enveloppent les nerfs spinaux jusqu'au trou de conjugaison. Les moyens d'union entre la duremère et les parois du canal rachidien sont tels que. tout en assurant une situation déterminée à cette membrane, ils lui permettent de se prêter aux différents mouvements de la colonne vertébrale et à ses variations de hauteur. Il n'y a aucune ligne de démarcation entre la dure-mère du rachis et celle qui enveloppe le cerveau. Dans son ensemble cette membrane représente un long sac cylitfdroïde terminé supérieurement par un renflement moulé sur le crâne.
Au-dessous de la dure-mère est l'arachnoïde. Rangée par Bichat dans la classe des séreuses,, cette membrane tapisse par son feuillet adhérent la face interne de la dure-mère qu'elle rend lisse et glissante. Mais par une disposition anatomique fort remarquable , son feuillet viscéral ne revêt point immédiatement l'organe cérébro-spinal, comme on le croyait avant nos recherches : bien plus il existe entre l'arachnoïde et la substance nerveuse un intervalle assez considérable, rempli
par un liquide. Ce liquide, quelle est sa nature, sa composition , sa distribution et ses usages ? C'est ce que nous examinerons*, bien que je ne me propose pas d'en faire l'histoire complète. Qu'il me suffise pour le moment de vous avoir signalé la présence d'un liquide, non pas dans îa cavité même de l'arachnoïde , mais sous le feuillet libre de cette membrane , autour de l'encéphale et de la moelle. Quand nous examinerons comparativement le volume du système nerveux central et la capacité delà boîte crânienne et vertébrale, vous verrez combien il s'en faut que cette capacité et ce volume soient dans d'exactes proportions. Cependant les ouvrages les plus estimés et les plus modernes consacrent encore cette erreur anatomique grave.
Voici de très belles planches que vient de publier M. Arnold. La moelle y est figurée remplissant exactement le rachis. Le professeur actuel d'anatomie de la Faculté, dans son ouvrage sur le système veineux rachidien , représente la moelle comme occupant toute la cavité vertébrale. Plusieurs autres anatomistes, et j'ai choisi avec intention ces deux noms parmi les plus distingués , ou bien ne disent rien du liquide cérébro-spinal, ou en parlent comme on parle en général des liquides contenus dans les cavités séreuses. C'est là, je le répète, une grave erreur. Sans attacher à ce liquide une importance exagérée, comme Sœmmering qui laisse a entendre que ce pourrait bien être le principe vital, la partie animée de l'organisme, je consacrerai quelques leçons à l'étudier, car nous y rattacherons bon nombre de phénomènes physioloei-
Magendie. Syst. nerv. I. 4
ques et pathologiques sur lesquels on n'a eu jusqu'ici que de très fausses idées.
Nous voici arrivés maintenant à la substance nerveuse 'elle-même. Que de travaux entrepris sur ce sujet, depuis Démocrite qui passait pour fou aux yeux des Abdéritains, parce qu'il étudiait le cerveau sur une chèvre, jusqu'aux immenses publications qui se multiplient de nos jours avec une inépuisable fécondité ! C'est M. Arnold , dont vous voyez sur cette table le magnifique atlas. C'est M. Leuret, qui fait paraître l'a natomie comparée du système nerveux , avec une modestie digne de son talent. C'est M. Bourgery qu'une louable ambition porte à compléter son superbe monument anatomique par la description complète et détaillée du système nerveux. Ce sont tant d'autres anatomistes , en France comme à l'étranger, dans une sphère plus ou moins élevée, qui rivalisent de zèle et d'ardeur pour apporter leur pierre ou leur grain de sable à l'édifice médical. La chimie organique n'est pas restée en arrière. Vauquelin, notre célèbre chimiste , avait déjà fait l'analyse de la matière nerveuse , et , après lui MM. John, Matteuci , Chevreul et autres encore s'en sont utilement occupés. Mais c'est surtout à M. Couerbe que nous devons le travail le plus complet sur la composition chimique de la substance cérébrale. J'aurai soin de vous en parler.
Pendant que tout s'agite autour de nous, que tout marche , que tout est en progrés , voudriezvous, messieurs, faire une halte honteuse ? Prenez garde que c'est à nous la plus belle part de l'en-
treprise. Que l'anatomie, que la chimie étudient la matière morte ! à la physiologie appartient l'étude de la matière vivante.
Je ne crois pas aller trop loin en disant que l'anatomie n'a jeté aucune lumière sur les fonctions du système nerveux. Elle a pu venir en aide de la physiologie ; montrer, par exemple , que si tel organe est troublé après la section de tel nerf, c'est que cet organe est en relation anatomique avec ce nerf; mais de là à dire d priori quelle sera la nature des troubles qui surviendront, il y a un intervalle immense.
C'est surtout quand on prend une fonction isolément que l'on reconnaît que les explications basées sur l'anatomie finissent là où commence le système nerveux. Ainsi, pour la vision., nous savons les usages de la cornée transparente, de !a choroïde , de l'iris, du cristallin et des diverses humeurs : toute la physique de l'œil repose sur l'anatomie. Mais voici le rayon lumineux arrivé à la rétine ; que se passe-t-il en ce point ? nous l'ignorons. Pourtant, nous connaissons tout aussi bien la disposition du nerl optique, sa jonction avec son congénère, son trajet au-delà du chiasma, sa fusion avec la masse nerveuse centrale, que ce qui constitue la structure de la coque de l'œil : la seule différence c'est que le problème est complexe. La partie physique pourra être éclairée par l'anatomie , mais la partie nerveuse , c'est-à-dire vitale, ne le sera aucunement.
Ceci posé, et vous voyez que nous avons bien de la peine à avancer, il s'agit de jeter un coup-
d'œîl sur ce que l'anatomie nous apprend de la texture générale du cerveau.
Isolé de ses membranes , le cerveau s'offre sous la forme d'une masse grisâtre , molle , dont la surface est sillonnée par un nombre considérable d'éminences et de dépressions. Ce sont les circonvolutions et les anfractuosités. Il suffit de couper une tranche de matière cérébrale pour voir que le cerveau est composé de deux substances, l'une grise qui en forme comme l'écorce, c'est la substance grise ou corticale ; l'autre blanche qui en est' en quelque sorte le noyau , c'est la substance blanche ou médullaire. La proportion comparative de ces deux substances est fort difficile à évaluer. Ai-je besoin d'ajouter que dans différents points de la masse cérébrale vous rencontrez des renflements de substance grise et de substance blanche qui ont reçu des noms différents ? Ce sont des détails trop connus pour que je les mentionne. Arrêtons-nous plutôt sur ce qu'on a coutume d'appeler les connexions du cerveau.
Jusqu'à Willis et Varole, les anatomistes s'étaient contentés de couper par tranches le cerveau de haut en bas, alin d'étudier la disposition de la substance grise et de la substance blanche : les objets qu'on apercevait étaient désignés par différents noms empruntés à leur forme , à leurs couleurs, ou aux idées théoriques alors en faveur. On ne cherchait nullement à établir quelle liaison anatomique pouvait, unir entre elles les diverses parties de l'encéphale ou de la moelle.
Willis imagina une coupe qui consiste à alta-
quer le cerveau de bas en haut, de manière à découvrir tout l'intérieur des ventricules ainsi que les parties qui en constituent le plancher et la voûte. Mais dominé par ses idées de plissement de la masse cérébrale , il ne poussa pas loin ses recherches, et se contenta d'aperçus grossiers.
Varole le premier entreprit non plus de simples coupes , mais la dissection minutieuse du cerVeau, en procédant de la base au sommet.
Vieussens alla plus loin. 11 voulut voir comment se comporte la substance grise par rapport à la substance blanche , et comment chacune de ces substances se comporte par rapport à elle-même dans les différents points où on l'observe. Ainsi , par exemple, il suivit les pyramides antérieures à travers la protubérance et les pédoncules cérébraux jusqu'au centre de substance blanche auquel il a donné son nom (centre ovale de Vieussens). Il regardait ce centre comme un point d'où s'irradiaient toutes les fibres nerveuses.
D'autres anatomistes s'étaient succédés, et leurs travaux n'avaient pas été sans éclat, lorsque parurent les recherches du docteur Gall et de Spurzheim. Leur méthode d'étudier le cerveau n'est pas nouvelle, car elle remonte jusqu'à Varole. La base fondamentale de l'ouvrage de Gall et de Spurzheim , c'est que des deux substances qui entrent dans la composition du cerveau, l'une sert de matrice à l'autre. Ainsi une portion de substance blanche ne pourra se renfler, augmenter de volume, qu'à la condition qu'elle traversera une couche de substance grise pour que celle-ci lui four-
nisse ses matériaux d'accroissement. Les pyramides antérieures , les pyramides postérieures et les faisceaux olivaires constituent les principaux appareils déformation. La pyramide antérieure est là comme la racine de chaque hémisphère cérébral. Après s'être entrecroisée avec la pyramide opposée, elle traverse la protubérance : là, rencontrant de la substance grise, elle se renforce, continue son chemin à travers le pédoncule antérieur, et arrive au corps strié. Nouvelle substance grise, nouveau renflement. La pyramide ne s'arrête pas en ce point, et elle gagne les circonvolutions où elle devient hémisphère. Les faisceaux olivaires et les pyramides postérieures vont de leur côté compléter ce que la pyramide antérieure n'a pu faire , et ainsi se trouve façonnée chaque moitié du cerveau.
Ce n'est pas tout. Gall et Spurzheim admettentdes appareils de réunion oucommissures. Ces commissures, destinées à faire communiquer entre eux les deux hémisphères et leurs compartiments, seraient formées par un système de fibres que ces anatomistes appellent faisceaux renirans ou convergeas. Le corps calleux, la voûte à trois piliers, la commissure antérieure et la commissure postérieure seraient les agents de excommunications sympathiques, comme les appelait Vicq d'Azir. C'est par les commissures que doit être expliquée l'unité du système nerveux.
Malheureusement pour ce système qui a eu un si grand retentissement , touies les propositions fondamentales sont des hypothèses , des créations d'esprit tout-à-fail arbitraires cl souvent contra-
dictoires. Sans les discuter une à une, ce qui serait facile, je veux seulement vous signaler un tait qui me semble anéantir tout cet échafaudage pseudo-scientifique.
La matière grise, d'après ces anatomistes , est la matrice, en d'autres termes, la mère de la matière blanche. Pourquoi donc la matière blanche préexiste-t-elle à la matière grise? Depuis quand l'enfant donne-t-il le jour à sa mère? C'est cependant ce qui résulte des principes de Gall et de Spurzheim, puisque chez les embryons, on ne voit dans le cerveau que de la substance blanche et pas de substance grise; ce n'est que plus tard que la substance grise commence à paraître.Et ici, comme toujours, j'apporte des preuves. Examinez ce cerveau d'un embryon de deux mois et demi dont j'a i coupé par le milieu un hémisphère : vous n'y apercevez aucune trace de substance grise ; il est en totalité constitué par la substance blanche. Comment donc s'expliquer les idées de formation de la substance blanche par de la substance grise ? L'objection me paraît sans, réponsei
Il ne faut donc jamais admettre en principe une chose non prouvée. En agissant autrement vous voyez à quoi on s'expose.
La plupart des anatomistes qui se sont occupés depuis Gall de la structure du cerveau , ont marché dans la voie qu'il avait ouverte, et ont cherché comme lui à établir au sein de la substance nerveuse des points spéciaux d'où partiraient et où aboutiraient les fibres cérébrales. Bien que je n'aie point pour objet de vous faire l'anatomie du sys-
teme nerveux, j'aurai peut-être l'occasion de revenir sur leurs travaux.
Qu'il nie suffise pour aujourd'hui de vous faire remarquer que pour l'étude du cerveau, comme pour celle de tout autre organe, il faut procéder simplement par l'observation sans se laisser guider par une idée préconçue. La disposition des cavités cérébrales, des éminences, des dépressions , s'expliquera naturellement pour peu que vous suiviez les diverses évolutions que subitla masse encéphalique depuis rinstant de sa formation.
Ainsi dans les premiers temps de la vie intra-utérine, les hémisphères sont représentés par une m embrane mince recourbée sur elle-même en forme de grand sac au centre duquel existe une We cavité
Plustardcettemembranes'épaissitetrecouvre complètement diverses parties qui jusqu'alors étaient à découvert. L'apparition du corps calleux, qui n'est d'abord qua l'état de vestige, indique la séparation du cerveauendeuxmoitiés.Dans cette période, la surface interne du cerveau est unie, sans inégalités; mais bientôt de légères dépressions, depetites saillies se dessinent par suite de la rétraction de divers points de la membrane nerveuse. Attendez un peu et ce seront les anfractuosités et les circonvolutions. Enfin le corps calleux, le corps strié et les couches optiques acquièrent leur complet développement. Ce qui n'était d'abord qu'une pulpe diffluente et homogène devient cet admirable ensemble qui constitue le cerveau.
Vous comprendrez facilement maintenant par quel mécanisme se forment les ventricules céré-
braux. Ceux-ci ne sont que des cavités secondaires, résultant de la division en plusieurs compartiments de la cavité unique constituée par le renversement et la réflexion de la membrane des hémisphères. Nous vous dirons bientôt par quelle voie ces ventricules communiquent entre eux , et comment le liquide distribué à la surface de la masse cérébro-spinale pénètre dans leur cavité.
Il est facile de prouver que les circonvolutions sont le produit de l'adossement de la membrane des hémisphères , quand celle-ci s'est divisée en une multitude de plis, par suite du retrait inégal de sa substance. D'abord l'examen du cerveau aux diverses époques de la vie embryonnaire, montrela succession régulière de ces diverses phases. Ensuite si vous cherchez à opérer le déplissement de ces circonvolutions , vous voyez que leur partie centrale est la moins résistante , et que de légères tractions les divisent en deux lames d'une égale épaisseur, comme si ces deux lames étaient simplement accolées.
Je vous en ai dit assez pour vous faire comprendre ce qu'il nous importait de connaître avant d'attaquer l'étude du liquide céphalo-rachidien. Il nous reste maintenant à vous démontrer l'existence de ce liquide, le lieu qu'il occupe, les déplacements auxquels il est soumis. Nous retrouverons à l'extérieur de l'encéphale et de la moelle des dispositions physiques en harmonie avec la présence de ce liquide, et, en même temps que nous décrirons son itinéraire, nous ferons une description abrégée des lieux où on l'observe.