QUATRIÈME LEÇON
19 décembre 1838.
Sommaire. Du liquide céphalo-rachidien. Appréciation des procédés généralement en usage pour mettre à découvert le cerveau et la moelle épinière. - Manière d'ouvrir le crâne et le rachis.— Procédé du professeur pour recueillir le liquide cérébro-spinal. —Changement qu'apporte dans la distribution du liquide l'ouverture du crâne
et du rachis.— Considérations physiques sur le liquide.
Volume comparatif du canai vertébral et de la moelle.— Examen de planches anatomiques.— Mode de distribution du liquide autour de l'encéphale. —Confluents principaux du liquide.— Le liquide ventriculaire communique avec le liquide sous-arachnoïdien. — Entrée des ventricules.— Mode de distribution du liquide à l'intérieur de l'encéphale.— Siège précis qu'occupe le liquide. — Préparation pour montrer le siège précis du liquide. — L'arachnoïde diffère des autres membranes séreuses. — Expérience qui démontre l'existence d'un liquide à l'intérieur de l'axe cérébro-spinal.
Messieurs,
Tout ce que nous savons des propriétés physiques du système nerveux central nous représente sa substance comme extrêmement délicate, et susceptible d'être altérée par la moindre violence. Une pulpe friable, tenant le milieu entre les (issussolides et les tissus demi-liquides : telle estla nature de la matière cérébrale. Pour la débarrasser desesenve-
loppes, vous ne mettrez pas moins de soin que pour explorer l'intérieur d'une montre dont vous ouvrez doucement la boite ; car que sont les rouages d'une montre auprès des parties si merveilleusement impressionnables du cerveau ? Songez donc qu'il suffit sur le vivant que la tête heurte un peu brusquement un corps étranger, pour que des étourdissements, des défaillances , la mort même en soient la conséquence, et alors vous trouverez à l'autopsie des déchirures et des épanehements. Si de tels phénomènes se passent pendant la vie, que sera-ce après la mort où le cerveau est soumis entièrement aux lois physiques? Ainsi quelques précautions que vous preniez pour enlever le crâne sans léser la substance nerveuse , vous n'en prendrez jamais assez . Voyons maintenant comment on procède dans nos amphithéâtres.
Avec un fort bistouri on fait à l'endroit du crâne qu'on veut séparer une incision circulaire qui pénètre jusqu'aux os ; puis , fixant d'une main la tête sur un billot en fonte , on frappe de l'autre avec un gros marteau en fer à coups multipliés sur la voie qu'a dessinée l'instrument, La force de chaque coup doit être calculée de manière à briser le point frappé sans pénétrer dans la matière cérébrale. Quand toute la voûte du crâne est séparée du reste, on introduit entre les esquilles le crochet dont est armé le manche du marteau, et alors, par une traction brusque en arrière, on achève l'opération. Voilà ce qu'on fait partout aujourd'hui , et encore le fait-on avec une certaine prétention. On assure même, d'après le témoignage formel de Bichat, que
cette manière d'arriver au>cerveau est bien meilleure et bien plus dépourvue d'inconvénients que d'autres procédés plus rationnels.
N'est-ce pas au contraire à ces manœuvres barbares qu'est due l'ignorance où l'on a été si longtemps sur l'existence de dispositions anatomiques faciles à constater, par leur volume et leur aspect? Il n'y avait pas de médecin , il n'y avait pas d'élève qui n'eût vu s'écouler duliquide à l'ouverture du crâne, mais on s'en inquiétait fort peu. On notait cela plutôt afin d'avoir des observations complètes, que pour en déduire d'utiles renseignements. Et d'abord, comment aurait-on eu des notions exactes sur la quantité et la qualité de ce liquide, après qu'on l'avait agité avec la matière nerveuse et le sang chassé de ses vaisseaux ? Ce n'est pas, pardonnezmoi cette comparaison vulgaire, quand on a violemment secoué une bouteille qu'on peut apprécier le vin qu'elle contient.
On se sert , pour ouvrir le rachis , de procédés non moins défectueux. C'est toujours le marteau en fer; seulement au lieu de briser directement les lames des vertèbres , on les casse avec une sorte de tronçon de sabre, à tranchant mousse, sur le dos duquel portent les coups du marteau. Quand l'instrument pénètre trop avant, il blesse la moelle et ses enveloppes, et le liquide s'écoule. Dans les cas les plus heureux, lorsque les membranes rachidiennes sont restées intactes, le liquide agité par le choc du marteau se mêle à la substance médullaire et s'engage dans des points où il n'existe pas normalement. On ne peut donc avoir ainsi que des
renseignements fort incomplets sur son volume et son siège.
C'est dans le but de remédier à ces inconvénients que j'ai du adopter des procédés particuliers pour ouvrir le crâne et le rachis. Voici comment je m'y prends.
Si je veux conserver le liquide et examiner sa distribution à la surface et dans l'intérieur du cerveau, j'enlève toute la voûte du crâne par une série de coupes faites circulai rement avec la scie. J'ai bien soin de n'entamer que l'épaisseur des os et de respecter la dure-mère . Cette membrane mise à nu , j'arrive sans obstacle au liquide. Dans le cas où je ne veux pas recueillir le liquide, et où il me suffit de juger de sa quantité par les dimensions des points qu'il occupait, je fais usage d'une grande scie, dont la lame est très- mince, et je coupe d'un seul trait toute l'étendue transversale du crâne et du cerveau. On a ainsi la tête séparée en deux moitiés, et on peut les examiner chacune isolément.
Pour le rachis je me sers de cette forte cisaille, appelée sécateur, dont les branches sont, vous le voyez, extrêmement longues, ce qui augmente beaucoup l'énergie d'action de l'instrument. J'introduis la lame la plus mince sous la vertèbre que je veux inciser, puis je rapproche les branches jusqu'à ce que la seconde lame, pressant la paroi osseuse du canal rachidien , achève la section . De cette manière, ni les membranes, ni le liquide^ ni la moelle ne sont altérés.
11 s'agit maintenant de recueillir le liquide et d'en évaluer la quantité contenue dans la cavité cérébro-
spinale. Comme tous les points occupés par le fil qmde communiquent entr'eux, il suffit pour l'obtenir de lui donner issue dans un endroit déclive ou sa pesanteur l'entraîne.
J'enlève avec préeaution les lames du sacrum et des dernières vertèbres lombaires. Arrivé à la duremère, je détache et nettoie soigneusement le prolongement membraneux des méninges, sorte deculde-sac destiné pendant la vie à s'opposer à l'issue du liquide. Le sujet est mis alors dans une position verticale. Une capsule étant disposée au-dessous de la gaine fibreuse, j'incise par un coup de ciseau ou de bistouri l'extrémité inférieure de cette gaine, et aussitôt le liquide s'écoule, souvent avec un jet, dans le vase destiné à le recevoir. Ceci est une chose constante, à moins toutefois qu'en faisant la préparation , vous n'ayez par mégarde perforé la duremère et l'arachnoïde, et par conséquent laissé échapper le liquide céphalo-rachidien.
Par cette opération , on recueille le liquide que contient le canal vertébral, en même temps que l'air y pénètre, par bulles successives et va le remplacer dans l'espace sous-arachnoïdien. Une partie du liquide renfermé dans l'intérieur et à la superficie de l'encéphale, s'écoule par le mêmeorifice, surtout si on a la précaution dannuer la tête, de manière à faciliter sa sortie ainsi que l'ascension de l'air. Mais de cette manière vous n'arriverez jamais à évacuer la totalité du liquide. Il arrivera pour la boîte osseuse ce qui arrive pour une barrique que l'on perce dans un point déclive pour en essayer le vin : celui-ci ne sort librement que quand la
bonde est enlevée. Faites une ouverture aux parois du crâne, l'équilibre de la pression atmosphérique sera rétabli, et le liquide, obéissant à son poids, commencera de nouveau à couler.
Au moment où le crâne est enlevé, vous voyez la dure-mère s'affaisser lentement à mesure que le liquide s'échappe par l'ouverture du rachis. Le phénomène du déplacement de la couche liquide qui enveloppe le cerveau deviendra plus apparent si vous incisez la dure-mère, sans intéresser le feuillet viscéral de l'arachnoïde. Vous apercevrez alors cette couche qui par sa distribution rétablit la courbure régulière du cerveau, disparaître graduellement et se diriger vers le rachis.
Il reste cependant entre les circonvolutions de petites traînées de liquides qui occupent leur sillon de séparation. Pressez légèrement les hémisphères, et vous les ferez sortir, ou mieux, percez l'arachnoïde avec la pointe d'une pipette, et aspirez le liquide pour le verser ensuite dans un vase.
Le liquide contenu dans les cavités ventriculaires en a été chassé par un mécanisme fort simple. Les hémisphères s'affaissant sous le poids de l'atmosphère ont pressé le liquide des ventricules latéraux, et l'ont fait s'engager à travers les ouvertures de Monro , dans le troisième ventricule. Mais ce ventricule n'a qu'une capacité déterminée qui n'est point en rapport avec le volume du liquide qui y arrive ; aussi ce liquide est- il de nouveau contraint d'émigrer. Où ira-t-il ? son itinéraire est tout tracé. Ne trouve- t-il pas l'orifice de l'aqueduc de Sylvius ouvert pour le recevoir? Après l'avoir par-
couru, il parvient au quatrième ventricule, sort par l'ouverture que j'ai décrite et sur laquelle je reviendrai tout à l'heure, est entraîné par son poids dans toute la longueur du rachis, et tombe dans le sac membraneux où est appliquée la ligature. Celle-ci enlevée, il s'écoule, et vous le recevez dans un vase.
Si le retrait des ventricules latéraux n'a pas suffi pour évacuer la totalité du liquide, incisez leurs parois, et allez pomper avec la pipette jusqu'aux dernières gouttes.
La quantité de liquide que l'on recueille ainsi , varie suivant plusieurs circonstances que nous indiquerons en détail. Il en est une surtout que je dois mentionner dès maintenant, car elle pourrait vous embarrasser si vous n'étiez pas prévenus.
L'intervalle qui s'est écoulé entre l'autopsie et l'instant de la mort doit être pris en grande considération, puisque le liquide sera d'autant plus abondant que cet intervalle aura été moins long. Pour des raisons de sécurité individuelle que je suis loin de blâmer, on ne procède en général à l'ouverture des cadavres que vingt-quatre heures après le décès : déjà une partie du liquide a eu le temps de s'imbiber dans les parties voisines. Attend-on plus longtemps encore, soixante-douze heures par exemple, il n'en reste presque plus de traces. C'est pour avoir ignoré ces particularités toutes physiques, que des anatomistes fort distingués trouvant dans certains cas et ne trouvant pas dans d'autres le liquide céphalo-rachidien, avaient supposé qu'il n'était que le produit d'une exhalation morbide ou cada-
véiïque. Si on fait les autopsies très peu de temps après la mort, ainsi qu'on y est obligé dans certaines épidémies graves où la putréfaction s'empare en deux ou trois heures des cadavres , il n'est pas rare de trouver le crâne et le rachis remplis par le liquide. Vous ne vous méprendrez pas sur les causes qui déterminent cette abondance de liquide, ainsi que cela est arrivé à un médecin fort distingué qui avait proposé une théorie de la fièvre jaune basée sur cette" circonstance anatomique. Pareille erreur n'eût pas été commise, si l'histoire du liquide céphalo-rachidien était plus généralement connue.
Puisqu'une certaine quantité de liquide , plusieurs onces , est logée à l'intérieur du crâne et du rachis, il faut donc que le système nerveux central ne remplisse pas complètement toute la capacité de ces cavités osseuses. Ceci est de toute évidence. Le raisonnement y amène et l'observation directe le prouve.
Prenons d'abord le rachis et examinons la moelle: elle ne descend pas au-delà de la première vertèbre lombaire, bien que son canal membraneux et son canal osseux se prolongent beaucoup plus loin ; mais elle est continuée par un faisceau de filets nerveux connus en anatomie sous le nom de queue de cheval. A part la trivialité de cette dénomination, y a-t-il réellement quelque vérité dans la • comparaison qu'on a établie entre les crins de la i queue du cheval et les nerfs qui terminent la moelle? Aucune. Sur le vivant, les nerfs ne sont ni appliqués les uns aux autres, ni réunis en une seuïe
Magendie. Syst. nerv. I. 5
masse. Plongé et suspendu au milieu du liquide, chaque filet est disposé parallèlement aux autres, et baigné, iisolé, dans la'couche qui l'enveloppe. C'est surtout au voisinage du sacrum que la quantité de liquide augmente , ainsi qu'on le prouve directement en injectant dans le tissu cellulaire sous-arachnoïdien une injection coagulable.
Voici une préparation qui montre jusqu'à l'évidence le volume comparatif de la moelle épinière et du liquide du rachis. Elle est facile à répéter. Après avoir enlevé une des lames des pièces du sacrum , on a fait une ponction à la dure-mère pour évacuer le liquide. Le liquide écoulé, on a injecté dans le canal vertébral, par la même ouverture, une certaine quantité de gélatine liquéfiée par la chaleur, puis on a appliqué une ligature, pour retenir l'injection et lui donner le temps de se solidifier. Le temps convenable expiré, on a mis à nu, par le procédé indiqué précédemment, toute la masse nerveuse cérébro-spinale que vous avez actuellement sous les yeux.
Vous voyez parfaitement sur cette pièce que la cavité médullaire des méninges est remplie en partie par la moelle, en partie par la matière injectée. Chaque racine , chaque vaisseau , chaque nerf est entouré d'une sorte d'atmosphère gélatineuse; c'est surtout au niveau de la queue de cheval que l'épaisseur du faisceau nerveux est le moins considérable. L'injection en ce point forme une couche circulaire de deux à trois lignes.
Il n'y a que peu d'intervalle entre la face antérieure de la moelle et le rachis, depuis letrouocci-
pifal jusqu'à la deuxième vertèbre lombaire : une disposition inverse a lieu pour la face postérieure qui en est distante de plusieurs lignes.
Voici plusieurs planches , dont j'ai préparé moi- . rnêmeles pièces, et qui n'ontpas encoreété publiées. Elles représentent le diamètre de la moelle, dans ses diverses régions , et les espaces occupés par le liquide. Ceci me rappelle une singulière méprise ou plutôt fraude commise par des libraires de Bruxelles qui ont publié une édition de mon précis de physiologie. Me trouvant dernièrement en Belgique, ils vinrent m'en apporter un exemplaire. Quelle ne fut pas ma surprise devoir qu'ils avaient substitué aux planches à\\ premier volume qui représentent diverses coupes du cerveau, une planche de l'atlas de M. Jules Cloquet qui est en opposition directe avec mes idées, puisqu'elle figure la moelle remplissant la totalité du canal rachidien; ces messieurs avaient trouvé plus commode et plus économique d'utiliser quelque fonds de magasin que de se donner la peine de reproduire mes dessins.
La distribution du liquide à la surface du cervelet et du cerveau est plus compliquée. Afin de faciliter son étude, supposons-le partir d'un point, et suivons-le dans tout son trajet. Le point de départ sera, si vous le voulez, le trou occipital.
A la hauteur du trou occipital, au-dessous du cervelet, existe une couche considérable de liquide qui se change en une lame mince en contournant en arrière le cervelet pour gagner la face supérieure de cet organejusqu'aux tubercules quadrijumeaux.
En cet endroit, nouvelle accumulation de liquide
au milieu duquel baigne la glande pinëale. C'est laque Bichat plaçait son prétendu canal sur lequel nous reviendrons.
De ce point le liquide se répand dans toutes les directions en avant , en arrière et latéralement ; il gagne la superficie des hémisphères cérébraux , s'enfonce dans les anfractuosités jusqu'aux dernières limites des scissures qui séparent les lobes et les lobules. Partout il accompagne la pie-mère. Cette distribution du liquide est évidente sur ce cerveau injecté avec de la gélatine et du vermillon. Quand j'incise avec le bistouri la substance cérébrale , on voit sur chaque tranche des lignes rougeâtres qui ne sont autre chose que la matière d'injection qui s'est solidifiée dans le sillon de séparation des circonvolutions.
A la base du crâne , le liquide forme une couche épaisse qui s'étend de la protubérance annulaire qu'il baigne, dans l'espace compris entre les pédoncules du cerveau. L'artère basilaire, séparée du plan osseux par une lame de liquide, est moins exposée à être comprimée par la masse cérébrale.
Une remarque importante à faire, c'est que tous les nerfs encéphaliques baignent dans le liquide jusqu'au moment où ils traversent les trous destinés à leur passage. Cette disposition est surtout bien caractéristique pour la cinquième paire. Le liquide accompagne le nerf acoustique et le facial jusqu'au fond du trou auditif interne, où peut-être il communique par imbibition avec le vestibule.
Les fosses temporales et orbitaires , la face inférieure des lobes antérieurs du cerveau , sont
enveloppées par le liquide qui se mêle sur les côtés avec celui de la superficie des hémisphères.
Une couche épaisse de liquide occupe, sur la ligne médiane, le bord antérieur du mésocéphalejusqu en avant des chiasma des nerfs optiques, et enveloppe la tige pituitaire dans toute sa longueur. Les nerfs olfactifs sont également plongés dans le liquide jusqu'à ce qu'ils s'engagent dans les trous de la lame criblée.
Il existe donc dans le crâne, entre la pie-mère et le feuillet arachnoïdien, une couche de liquide d'une épaisseur inégale, destinée à occuper tous les vides et toutes les lacunes que laisserait la substance nerveuse. J'appelle confluents les points où ce liquide s'offre en plus grande abondance. Il y en a cinq principaux :
Le premier, le plus considérable de tous, est situé au-dessous et en arrière du cervelet, au niveau du calamus scriptorius.
Le deuxième est comprisentre la glande pinéale, les tubercules quadrijumeaux, le cervelet et le corps calleux.
Le troisième se voit au devant du pont de Varole, entre les pédoncules cérébraux.
Le quatrième se rencontre au-dessus du chiasma des nerfs optiques , et au-dessous du plancher du quatrième ventricule.
Le cinquième , si toutefois il mérite le nom de confluent, est pair. Il répond à la petite masse liquide qui, au-devant du sommet du rocher, baigne à droite et à gauche le ganglion de la cinquième paire.
Voilà pour la distribution du liquide céphalorachidien à la surface de la moelle etde l'encéphale; mais ce n'est pas tout : il nous faut maintenant déterminer par quel point précis ce liquide pénètre dans les ventricules. Puisque ces cavités communiquent librement les unes avec les autres, si nous trouvons une ouverture par laquelle le liquide s'introduit librement dans l'une d'elles, nous saurons aussitôt comment il peut et doit les remplir toutes.
Etd'abord personne, que je sache, nes'aviserait de révoquer en doute la présenee d'un liquide dans les ventricules cérébraux. Ii ne se passe pas d'autopsie sans qu'on en signale une quantité plus ou moins considérable, depuis une ou deux cuillerées jusqu'à plusieurs onces. Le, seul point en question, c'est donc de savoir quel est l'orifice de communication entre le liquide de l'extérieur et le liquide de l'intérieur de l'encéphale.
Si on écarte en le soulevant le bulbe rachidien du cervelet, on voit, sur la ligne médiane, au niveau du bec de la plume, une excavation anguleuse qui termine le quatrième ventricule. J'ai nommé cette ' ouverture entrée des ventricules , à cause de ses usages. Elle est limitée en avant par la base du calamus , en arrière par leminence vermiforme inférieure du cervelet , sur les côtés par les plexus choroïdes de cet organe et par la valvule de Tarin. Excepté dans quelques cas pathologiques que j'ai signalés, cette ouverture est constante.
Sa forme et ses dimensions sont variables chez les individus. Je l'ai vu assez large pour permedre
l'introduction du doigt; mais cette disposition coïncidait avec une abondance extrême de liquide. Le plus souvent l'ouverture représente une fente lozangique ou irrégulièrement circulaire, traversée par des filaments vasculaires de la membrane première qui unit le cervelet à la moelle allongée. Les artères cérébelleuses inférieures rétrécissent quelquefois le diamètre de cette ouverture.
Voici une planche qui représente une dilatation énorme de l'entrée des ventricules. Le dessin en a été fait sur un sujet mort hydrocéphale.
Cette autre planche vous offre une disposition opposée ; c'est l'oblitération complète de l'orifice de communication chez une femme aliénée que j avais eue dans ma salle à la Salpétrière. Y a-t-il ici quelque rapprochement à établir entre les troubles de l'intelligence et cette circonstance anatomique? Ce serait à examiner, et même la chose ne semblé pas tout-à-fait impossible quand on pense aux désordres fonctionnels qui surviennent à la suite d'une modification dans les propriétés du liquide céphalo-rachidien. Or, dans le cas qui nous occupe, la quantité de liquide emprisonnée à l'intérieur du cerveau avait peut-êire éprouvé quelque altération par suite de son défaut de renouvellement et de son isolement.
Voulons-nous maintenant suivre le. liquide depuis son point de départ, l'entrée des ventricules, jusqu'à ce qu'il arrive aux ventricules latéraux audelà desquels il ne peut.aller, c'est fojrt aisé. Rappelez vous ce que nous vous avons dit à propos du procédé qu'il faut employer pour le recueillir; vous
mm la marche du liquide toute tracée, excepté qu elle a heu en sens inverse.
Ainsi le liquide entre d'abord dans le ventricule du cervelet, glisse sous la valvule de Vieussens qu'il soulève, puis s'engage dans l'aqueduc de Silvius Cette expression d'aqueduc est fort remarquable par sa justesse, car elle désigne à merveille les fonctions du canal qui fait communiquer le quatrième avec le troisième ventricule. Quand on songe que cette dénomination remonte à plusieurs siècles, il faut bien admettre qu'anciennement on avait'eu quelques notions sur 'la présence d'un liquide dans les cavités cérébrales , et sur quelque chose d'hydraulique dans les usages de ce conduit. Il n'y a pas, je le répète, de terme mieux choisi.
Le liquide sortde l'aqueduc de Silvius par Yanus; ici l'expression est moins heureuse; aujourd'hui on ne l'emploie presque plus. Cette ouverture n'est autre chose que l'orifice antérieur de l'aqueduc qui vients'ouvrirau-dessous de la commissure postérieure dans le troisième ventricule. Reçu dans cette cavité, le liquide en presse les parois , et est en rapport supérieurement avec la voûte , et en avant avec la lame de substance grise qui ferme en ce point le ventricule. La commissure molle des nerfs optiques est jetée, comme une sorte de pont, dans l'épaisseur de la couche liquide.
Du troisième ventricule, le liquide passe de chaque côté dans les ventricules latéraux , en traversant l'ouverture placée derrière le pilier antérieur de la voûte ? et connue généralement sous le nom
de trou de Monro. C'est dans la grande cavité des lobes cérébraux que le liquide a été le plus fréquemment noté par les médecins , et cela s'explique si on songe à la largeur de ces cavités et à 1 etroitesse de l'orifice par lequel le liquide aurait pu s'échapper.
Vous pouvez vérifier sur ce cerveau , injecté par le canal rachidien, avec de la gélatine, l'exactitude de ma description. L'entrée des ventricules est remplie de la même matière que celle qui enveloppe la superficie du cerveau et de la moelle. Le quatrième ventricule, le troisième et les ventricules latéraux sont également détendus par l'injection solidifiée; seulement comme les cavités encéphaliques n'ont pas été toutà fait débarrassées duliquide, on y aperçoit, concurremment avec la gélatine, quelques petites collections aqueuses. Ce sont les restes du liquide qui n'avait pu être évacué.
Maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur la manière dont le liquide se répand autour du système nerveux cérébro-spinal, et pénètre dans les cavités encéphaliques, indiquons avec précision le siège qu'il occupe.
S'il en était de l'arachnoïde comme des autres membranes séreuses, il n'y aurait aucune incertitude sur l'endroit où se trouve le liquide : ce serait dans la cavité même de la membrane , entre ses deux feuillets. Mais, par une disposition exceptionnelle, qu'aucun anatomiste n'avait signalée, le liquide est en dehors de l'arachnoïde. Afin de ne laisser subsister aucune objection relativement au siège du liquide, j'ai indiqué la préparation sui-
vante qui me semble préférable à toute démonstration verbale.
On enlève avec précaution les lames des vertèbres ainsi que les parois latérales et supérieures du crâne. La dure-mère rachidienne et cérébrale se trouve ainsi mise à nu dans toute sa face postérieure. On fait ensuite une petite incision à l'extrémité inférieure du sac formé par les méninges, de manière à n intéresser que la membrane fibreuse et le feuillet séreux qui la tapisse. Aussitôt on voit saillir à travers l'ouverture une tumeur transparente , fluctuante, contenue dans une enveloppe très mince. Cette tumeur, c'est le liquide qui sort par le point où la résistance est moindre ; cette enveloppe, c'est le feuillet viscéral de| l'arachnoïde qui s'oppose à l'écoulement du liquide. Faites attention que çà ne peut être que ce feuillet , puisque l'autre fait intimement corps avec la dure-mère, et qu'il a nécessairement été incisé en même temps que cette membrane. On pourrait en rester là, car cette seule expérience suffit pour montrer jusqu'à l'évidence que le liquide qui environne la moelle est placé autour de cet organe, dans le tissu circulaire sousarachnoïde , et non dans la cavité même de l'arachnoïde. Mais afin de pousser encore plus loin les preuves , et de donner une idée juste de la disposition et des dimensions de la feuille séreuse qui revêt le liquide sous-jacent, j'achève ainsi la préparation.
Une petite ponction est faite à la hernie aqueuse de la dure-mère , et en laisse écouler le liquide ; puis on insuffle à sa place, au moyen d'un tube, de
l'air, autant que le canal peut en contenir. Après avoir appliqué une ligature au-dessus de la perforation qui vient detre pratiquée aux méninges, on incise la dure-mère dans toute la longueur du rachis et du crâne, puis on la renverse à droite et à gauche afin de laisser voirie feuillet arachnoïdien distendu par l'air. Vous sentez avec quelle délicatesse il faut agir de peur de blesser l'arachnoïde, i Cette membrane ainsi mise à découvert , il est de toute évidence que ses dimensions ne se mesurent pas sur le volume de l'encéphale et de la moelle, mais qu'elle est disposée de manière à contenir à la fois et l'organe cérébro-spinal et le liquide au milieu duquel il est plongé.
Ainsi le liquide est placé entre la pie-mère et l'arachnoïde, dans l'espace sous-arachnoïdien.
On a des idées tellement arrêtées sur les membranes séreuses depuis le mémorable traité de Bichat, que bon nombre d'anatomistes se refusent encore à admettre que tel soit le siège du liquide céphalo-rachidien. Je vous citerai à cet égard, comme un fait curieux, ce qui est arrivé à M. Tiedemann lors du dernier voyage qu'il fit à Paris. Il me pria de lui répéter diverses expériences et centre autres celles qui ont rapporta la place occupée par le liquide , ajoutant qu'il était impossible qu'il fût situé en dehors de l'arachnoïde, puisque cela serait en opposition avec les lois des membranes. Ce ne fut qu'après un certain nombre d'autopsies que ce savant professeur convint que réellement les choses étaient telles que je les avais annoncées. 11 était si persuadé que le liquide était
logé dans la cavité même de l'arachnoïde, que mes premières préparations, bien que concluantes, ne le convainquirent pas entièrement. Il supposait que peut-être le feuillet viscéral de l'arachnoïde avait été ouvert par mégarde, et qu'ainsi le liquide s'était introduit dans le tissu cellulaire sous-jacent. Cependant les preuves furent tellement manifestes, qu'il finit par se rendre à l'évidence.
Ainsi , messieurs , on ne peut trop se tenir en garde contre certaines idées philosophiques, basées sur ce qu'on appelle si ambitieusement les lois de l'organisme. Comme chaque membrane a ses usages et ses propriétés spéciales , on ne peut appliquer à tous ce qui n'est applicable qu'à plusieurs. Je ne connais rien de plus préjudiciable à la science que de vouloir généraliser quand même.
Nous terminerons cette leçon par une expérience sur laquelle nous reviendrons en détail dans notre prochaine réunion. Je veux seulement que vous emportiez aujourd'hui la preuve qu'il existe pendant la vie une certaine quantité de liquide dans le canal rachidien , et que ce liquide tend à s'échapper dès l'instant où il se trouve une issue.
( Sur un chien dont les muscles de la région postérieure du cou ont été préalablement enlevés, le professeur montre l'intervalle occipito-atloïdien mis à nu ; puis , enfonçant dans la duremère la pointe acérée d'un petit bistouri, on voit s'échapper un liquide limpide qui sort par jets saccadés , mais qui s'arrête au bout de quelques secondes. A mesure que le liquide s'écoule, l'animal
cm
;hancelle, puis il tombe dans un état d'hébétement et d'immobilité. On rendra compte dans la prochaine séance de ce qu'il aura éprouvé. Le liquide se sera probablement reproduit, et la plaie des méninges cicatrisée).