‹ Leçons sur les fonctions et les maladies du système nerveux [electronic resource]Chapitre 5 sur 21 · CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LEÇON

21 décembre 1838.

Sommaire. Procédés pour l'extraction du liquide cérébro-spinal sur l'animal vivant—Troubles produits par la soustraction du liquide.— Cas pathologiques d'absence du liquide. —Conséquences mécaniques de la présence du liquide- Facilité avec laquelle le liquide se reproduit après avoir été soustrait. -Pression qu'exerce le liquide sur le cerveau et la moelle— Le cerveau a deux mouvements. Leurmécanisme. —Rôle que joue le liquide dans les mouvements du cerveau. —Flux et reflux du liquide.— Du liquide chez les hydrocéphales— Expérience surla pression transmise au cerveau par le liquide.— Soustraction du liquide chez les hydrocéphales—Influence du liquide sur le volume et la configuration du crâne— Le liquide sert d'enveloppe protectrice au cerveau— Forme sphérique du crâne chez les hydrocéphales—Influence du liquide sur le volume et la configuration du cerveau— Hydrocéphalie interne.— Hydrocéphalie externe— Le liquide remplit tous les videsque l'encéphale laisse dans le crâne— Le liquide est plus abondant chez les vieillards par suite de l'atrophie du cerveau.— Diminution du liquide dans les cas d'hypertrophie du cerveau— Accidents résultant d'une trop grande quantité de liquide autour du système nerveux central.

Messieurs,

Nous avons terminé la séance dernière par une expérience qui a confirmé les faits que j'avais eu l'honneur de vous annoncer, et qui nous en fournit d'autres sur lesquels nous reviendrons dans un instant. Vous avez déjà eu preuve anatomique

d'un intervalle considérable entre l'organe cérébrospinal et son enveloppe osseuse : vous savez maintenant, par nos démonstrations physiologiques, que pendant la vie comme après|la mort cet intervalle est rempli par un liquide. Le procédé pour le recueillir sur l'animal vivant est bien simple. Il faut diviser les muscles cervicaux postérieurs, en ayant soin de ne pas donner'trop d'étendue à l'incision transversale, afin d'éviter les veines vertébrales dont la lésion fournirait une hémorrhagie souvent abondante qui gênerait l'opération. On arrive ainsi'au ligament occipito-atloïdien postérieur. C'est le point du rachis où l'on peut le plus facilement atteindre la dure-mère. Lesangbien abstergé, de peur qu'il ne s'en mêle au liquide, il suffît de pratiquer une petite ponction à travers le ligament pour voir ce liquide s'élancer hors du canal.

La première fois que je fus témoin de ce phénomène, ce fut en faisant une expérience sur les racines antérieures et postérieures des nerfs du rachis. J'y fis d'abord peu d'attention , mais le même fait se reproduisant chaque fois que je répétais les mêmes tentatives , il me fallut bien reconnaître que ce que je n'avais pris que pour une exception , une sorte d'accident, tenait au contraire à une disposition constante et normale.

Les effets produits par la soustraction du liquide céphalo-rachidien ne sont pas toujours semblables. Ainsi j'ai vu quelquefois les animaux tomber dans un état d'exaltation nerveuse si violent, que j'ai pu croire qu'ils étaient enragés, et que j'ai pris des précautions en conséquence ; cependant il n'en

était rien : au bout de trois ou quatre jours ils revenaient à leur état habituel. Je ne me rappelle pas avoir vu depuis plusieurs années des effets semblables à ceux-là : le plus souvent les animaux éprouvent ce que vous avez remarqué sur le chien qui a fait l'objet de notre expérience , c'est-à-dire que leurs mouvements cessent detre libres et assurés, qu'ils deviennent tristes , abattus , se couchent, et restent ployés dans une sorte d'engourdissemen t comateux . Cet état dure plusieurs heures, et ne disparaît qu'après la reproduction du liquide.

L'existence du liquide cérébro-spinal est liée d'une manière si intime avec les fonctions de l'encéphale, que son absence est le signe certain d'une disposition pathologique très grave. Voyez dans quelle circonstance le crâne ne présente à l'autopsie aucun intervalle entre la substance nerveuse et les méninges ? C'est quand il existe un état d'hypertrophie, ou que quelque accumulation sanguine, quelque tumeur accidentelle a fortement augmenté les dimensions du cerveau de manière que les circonvolutions et les anfractuosités n'offrent plus qu'une surface lisse et unie.

Est-il besoin même d'invoquer ici le témoignage des faits pathologiques? Supposez qu'un individu se trouve avoir un organe cérébro-spinal parfaitement sain, sans liquide qui le sépare des enveloppes membraneuses et osseuses : le simple battement des artères de la base du cerveau, transmis à la voûte crânienne, n'imprimerait-il pas sans cesse à la substance nerveuse un fâcheux ébranlement ? Et comment exécuter le moindre mouve-

ment en avant ou en arriére, comment se pencher, se baisser, sans que la courbure du rachis ne comprime la moelle ?

Le peu d'adhérence de la dure-mère aux parois du canal vertébral permet à cette membrane des glissements fréquents , en harmonie avec les déplacements du liquide.

Un fait bien curieux c'est la facilité extrême avec laquelle le liquide se reproduit, et l'innocuité du contact de l'air sur le cerveau et la moelle après qu'il a pénétré par le rachis pour remplacer le liquide absent. Cet air doit séjourner quelque temps autour des organes jusqu'à ce qu'il soit i résorbé et remplacé par le liquide de nouvelle formation. Les animaux, cependant, n'éprouvent en général aucun trouble après les premiers jours qui suivent l'expérience. Si celui qui nous a servi la dernière fois paraît aujourd'hui souffrant, cela tient à ce que la personne que j'avais chargée de mettre à découvert l'intervalle occipito-atloïdien avait fait une trop grande plaie qui a fourni beaucoup de sang et ne s'est pas réunie : aussi ne serais-je pas surpris que chez ce chien le liquide ne se fût pas reproduit, du moins iavec ses qualités physiques, et qu'il y eût du pus iautour du cerveau et de la moelle, peut-être même dans les ventricules encéphaliques. C'est ce que nous pourrons bientôt vérifier, si, comme je le suppose , l'animal succombe.

Les troubles qui succèdent immédiatement à l'évacuation du liquide céphalo-rachidien ne peuvent dépendre que de l'absence même du liquide,

Magendie. Syst. nerv. I 5

puisqu'ils disparaissent graduellement à mesure qu'une nouvelle exhalation vient occuper sa place. Et, sachez-le bien, ce liquide qu'on mentionne à peine dans nos ouvrages classiques n'est pas seulement destiné à occuper les places vides dans le crâne et le rachis • il a un rôle plus important, celui d'exercer sur les masses nerveuses une pression continue et uniforme. La preuve en est aisée à donner.

Puisque le liquide s'élance du canal vertébral en formant un jet, il faut bien admettre qu'avant la ponction il y avait effort de ce même liquide pour sortir et résistance des membranes pour l'en empêcher. Le jet n'est que le produit de la cessation d'équilibre entre la résistance et l'effort. En vertu de la loi d'égalité de pression des liquides , vous vous expliquez à merveille une autre circonstance du phénomène. En effet, puisque le liquide: cérébro-spinal est également pressé et presse éga- ■ lement , dans toute l'étendue de son enveloppe ; osseuse , il ne cessera de couler que quand toutes; les parties seront revenues à leurs limites d'élasticité. Aussi voyez-vous le jet se prolonger quelques; instants , diminuer en même temps que la pression i diminue, et cesser avec celle-ci. Ce n'est donc pas; dans les premiers moments que l'air pénètre dans» le rachis : il n'y entre que quand les membranes? ont entièrement obéi à leur retrait élastique.

Quelle est la source mécanique de la pression! que supporte et que transmet le liquide céphalorachidien? Cette pression ne peut venir que dm système vasculaire. Entrons dans quelques développements.

On sait depuis long-temps que le cerveau est agité de deux mouvements ; l'un est isochrone au pouls, et dépend du choc transmis à la masse cérébrale par le cercle artériel qui repose sur la base du crâne; l'autre, qui doit seul nous occuper ici, coïncide avec les mouvements respiratoires , et trouve son explication dans les expériences que nous avons faites dans un précédent semestre sur la circulation veineuse. Vous vous rappelez, en effet, qu'au moment de l'inspiration, le thorax attire, par un mécanisme semblable à celui du soufflet, l'air et le sang, celui-ci dans les capillaires sanguins, celuilà dans les ramifications bronchiques , et que les veines voisines de la poitrine se vident et s'affaissent. Dans l'expiration, les choses se passent tout autrement : en même temps que l'air est rejeté au dehors, le sang est refoulé daUs ses vaisseaux, la circulation veineuse se ralentit , ou se suspend, ou enfin obéit à un mouvement de reflux. Cependant les artères continuent à verser le •sang dans les capillaires, et de là dans les veines. Deux causes concourent ainsi à dilater les veines pendant l'expiration , puisque d'une part elles se vident moins librement , et que dé l'autre elles reçoivent autant de sang.

Cesphénoménes sont très apparentschez l'homme à la jugulaire externe. Us sont aussi réels, bien que moins manifestes, dans l'appareil veineux céphalorachidien que son voisinage du thorax soumet aux mêmes influences. Nous partirons donc de ce fait incontestable que les veines vertébrales et les veines encéphaliques doivent se gonfler et s'affaisser si

leurs parois le permettent, suivant que le thorax se dilate ou se resserre. Il ne nous reste plus maintenant qu'à déterminer quelle part elles prennent à ces mouvements dans leurs localités respectives.

Les veines, ou mieux , pour nous servir des expressions usitées, les sinus du crâne et du rachis diffèrent essentiellement par les propriétés physiques de leurs parois. Tandis que les sinus crâniens ont des dimensions déterminées, une capacité à peu près invariable, ceux du rachis se prêtent sans obstacle à des changements de volume. Tension et rigidité, tel est le caractère des premiers ; élasticité et souplesse, tel est le caractère des seconds. Quelles seront les conséquences de ces dispositions physiques ? vous les soupçonnez déjà.

A l'instant de l'expiration les sinus du rachis se gonflent ; mais ne pouvant refouler le canal osseux sur lequel ils sont fixés, ils pressent la duremère , et tendent à la rapprocher de la moelle. Nous savons qu'entre la moelle et ses enveloppes une couche de liquide est interposée : toute près-, sion exercée sur la dure-mère sera donc d'abord ressentie par cette couche. Que va devenir le liquide ainsi comprimé ? Il cherchera une issue dans les endroits où la résistance est moindre, La moelle, par la nature même de son tissu, ne peut céder, de sorte que le liquide trop à l'étroit dans le canal vertébral, remonte jusqu'à l'entrée du crâne. Pourrat-il y pénétrer ? Rien ne l'en empêche. Les sinus crâniens n'ont pas augmenté de volume, car leurs parois ont opposé. une barrière puissante à la force de pression du sang veineux, et elles se sonl à peine

laissé distendre. Le liquide encéphalique serait par conséquent moins comprimé que le liquide rachidien, ce qui ne peut être d'après les lois hydrodynamiques : il faut alors, pour que l'équilibre se rétablisse , que le trop plein du canal vertébral passe dans le crâne. CJest effectivement ce qui arrive. Une partie du liquide chassé durachis pénètre dans les ventricules cérébraux par l'entrée qui est libre ; l'autre s'introduit dans le tissu cellulaire sousarachnoïdien , et se distribue également à toute la

superficie de l'encéphale.

Le momentde l'expira tionarrive. Les sinus rachi-

diens se vident et s'affaissent, ceux du crâne changent très peu de volume. Ce sera encore le liquide qui remplira les espaces vides. Toujours en vertu de la loi d'égalité de pression, il retournera au rachis en suivant en sens inverse la route qu'il avait parcourue à l'instant de l'inspiration , pour entrer dans le crâne.

Ces flux et reflux du liquide sont très marqués quand les parois du crâne et du rachis sont enlevées : ils doivent l'être moins quand la boîte osseuse intacte supporte , sans les transmettre à l'organe cérébro-spinal, le poids de l'atmosphère.

Ainsi à l'opposé du liquide de l'œil , du labyrinthe et d'autres organes, le liquide céphalo-rachidien au lieu d'être immobile, est sans cesse agité de mouvements de flux et de reflux, soit qu'il passe du rachis dans le crâne, soit qu'il sorte du crâne pour rentrer dans le rachis.

Il y a fort long-temps que les médecins avaient reconnu que chez les enfants hydrocéphales , la

tension delà tête augmente quand ils font des efforts ou poussent des cris. Lors même qu'ils sont calmes, on voit à chaque mouvement respiratoire les dimensions du crâne subir de légères modifications par suite de la quantité variable de liquide qui presse sur les cavités et les enveloppes cérébrales. Vous avez maintenant la théorie de ces phénomènes.

C'est surtout dans la maladie appelée Épine Jendue ou- spina bifida (car il semble qu'on est plus savant quand on se sert de mots étrangers à sa langue), qu'on peut s'assurer de l'influence exercée par la respiration sur le liquide céphalo-rachidien. Par suite de 1 ecartement des lames des vertèbres , les membranes méningiennes pressées sans cesse parle liquide, se laissent refouler vers la peau qu'elles amincissent, à peu prés comme le font les tumeurs anévrysmales , et apparaissent au dehors sous la forme d'un sac, réduit quelquefois au seul épiderme. Ce sac est rempli par le liquide. Il se montre le plus ordinairement à la région lombaire, endroit où le liquide est le plus abondant. Ses parois ont souvent la transparence d'une boule de cristal ; cependant il peut se faire que le liquide intérieur se trouble et devienne opaque par le contact de l'air, ainsi que j'en ai eu dernièrement un exemple chez un jeune enfant. Quoi qu'il en soit, cette maladie est extrêmement curieuse pour nous physiologistes, en ce qu'elle nous permet d eclaircir sur l'homme lui-même quelques particularités relatives au liquide céphalo-rachidien.

Ainsi le sac se gonfle pendant l'expiration : il

s'affaisse au contraire à chaque inspiration. C'est littéralement ce que nous voyons sur l'animal vivant , quand on a mis à nu l'enveloppe membraneuse de la moelle.

Comprimez la tumeur avec une main pendant que l'autre est placée sur la fontanelle supérieure, vous sentez distinctement le cerveau se distendre à mesure que le sac se vide.

Si vous comprimez un peu davantage , les fonctions du système nerveux se troublent, l'enfant tombe dans la somnolence , le coma ; il éprouve en un mot tous les accidents que vous développez artificiellement chez l'animal vivant, en augmentant le volume du liquide qui enveloppe l'organe cérébro-spinal. En appuyant sur les parois abdominales, le même effet est obtenu par suite du refoulement du sang veineux dans les vaisseaux du rachiset de la dilatation des sinus ; ceux-ci, comme nous l'avons vu, pressent le liquide et l'accumulent dans le crâne.

La ponction du sac chez l'enfant détermine les mêmes phénomènes que l'évacuation du liquide chez l'animal , c'est-à-dire qu'il survient de la faiblesse , des syncopes, l'anéantissement des forces musculaires ; c'est même un fait fort curieux que cette conformité d'accidents dans le cas où le liquide presse trop ou ne presse pas assez l'organe encéphalique. Ne serait-ce pas aussi à la diminution spontanée de la pression que supporte le système nerveux central , qu'il faut attribuer ces défaillances si fréquentes a la suite de la paracenthèse dans l'hydropisie abdominale ?

Vous voyez, messieurs , combien de connaissances pratiques se rattachent à l'étude du liquide céphalo-rachidien. Si on ignore jusqu'à sonlds! tence on est exposé à se méprendre sur le caractère d une foule de phénomènes qu'on observe à i eta7^ santé comme dans les maladies. Le simple lait de la pression exercée par le liquide nous a deja donné la clé de plusieurs circonstances physiologiques, et pourtant nous n'avons encore fait que I indiquer à peine.

Puisque le liquide cérébro-spinal distend les méninges , il doit exercer et il exerce réellement une grande influence sur le volume et la configuration de ia tête. Ainsi chez les fœtus , les points les plus faibles cédant davantage à l'effort centrifuge du liquide, deviennent les plus saillants , les plus résistants, forment les dépressions. C'est surtout dans les premiers temps de la vie intra-utérine, alors que la substance cérébrale n'existe pas, qu'on voi t manifestement, que la dure-mère, distendue par le liquide, sert de moule aux parois crâniennes. A cette époque le cerveau n'entre pour rien dans la forme intérieure du crâne. Mais peu à peu la quantité de liquide diminue, par suite de l'accroissement de la substance cérébrale, et bientôt cette substance est en contact avec la membrane séreuse qui l'entoure. Le crâne sera-t-il alors l'image fidèle de la superficie du cerveau? Non, car ce contact n'est pas immédiat , et vous trouverez à peu près constamment une couche de liquide, mince au niveau des circonvolutions , plus profonde dans le sillon des anfractuosités, qui régularise la surface céré-

brale, et l'empêche d'appuyer sur ses parois osseuses. Les points où l'encéphale et le crâne se correspondent le plus intimement sont la partie antérieure de la moelle, et la face inférieure du cerveau et du cervelet. Quant aux faces latérales et supérieures des hémisphères cérébraux , elles sont toujours distantes plus ou moins de la boîte osseuse par le liquide, et par conséquent elles ne figurent pas à sa face interne une fidèle empreinte.

Il en est du liquide cérébro-spinal comme de la liqueur amniotique, des méninges comme des enveloppes de l'œuf. L'organe nerveux central est garanti et protégé dans la cavité du crâne, comme le fœtus dans la cavité utérine. )

Si quelque partie du cerveau manque à se développer, la place qui lui était destinée reste occupée par le liquide, et la tête ne perd rien de la régularité de sa conformation.

Le volume du crâne indique souvent bien moins le volume de l'encéphale qu'il n'indique la quantité du liquide céphalo-rachidien. Vous verrez de ces enfants à front large, saillant, dont on admire les belles proportions de la tête : on se plaît à leur trouver une intelligence supérieure à leur âge, en harmonie avec leur cerveau que l'on croit très développé. Méfiez-vous de ces apparences mensongères: ces enfants sont peut-être des hydrocéphales. Leur cerveau n'a point suivi le développement du crâne; aussi pourrait-on avec plus de justesse leur appliquer le mot du renard de la fable : cerebrum non liabet.

Cette augmentation anormale du volume de la tête

peut dépendre de deux causes principales : ou bien les parois crâniennes ont moins de résistance que d'ordinaire, ou bien le liquide exerce une pression supérieure à celle qui doit lui appartenir. Ces deux causes peuvent encore exister simultanément.

Laformesphériquedela tête des hydrocéphales indique bien évidemment qu'elle est due à l'effort dilatant du liquide, qui presse également sur tous les points des parois crâniennes. Supposez une poche en caoutchouc, et poussez dans sa cavité assez d'eau pour mettre en jeu l'élasticité de son tissu ; elle cède d'abord dans les points les plus minces, mais bientôt les points les plus épais obéissent à l'expansion générale, et alors elle ne forme plus qu'une sphère à peu près régulière. Le mécanisme est le même pour le crâne de l'hydrocéphale. Lorsque le liquide est encore peu abondant, ce sont les fontanelles, les symphyses, qui deviennent saillantes les premières, parce que leur résistance est moindre : mais si la pression continue et augmente, la totalité de la tête obéit à la force expansive du liquide, et se rapproche de la forme sphérique.

C'est donc moins au cerveau qu'au liquide que sont dus dans ce cas le volume et la configuration du crâne.

Puisque le liquide presse sur les parois vertébrales et crâniennes, il est mécaniquement nécessaire que la pression s'exerce avec une égale force sur la substance nerveuse elle-même. Comme conséquence de ce fait, nous allons voir le cerveau modifié pareillement dans sa forme par le liquide.

Toute la masse cérébrale se trouvant placée entre deux forces comprimantes, Tune extérieure , l'autre intérieure, si le liquide augmente notablement de volume, vous observerez des effets différents suivant que cet accroissement a lieu dans les cavités ventriculaires ou à la superficie de l'encétphale. Dans ces deux cas le cerveau subit des modifications qu'il importe de connaître.

L'hydrocéphalie interne, qui est beaucoup plus ! fréquente que Y externe, reconnaît comme caractèires anatomiques l'accumulation du liquide dans iles cavités encéphaliques qui sont distendues outre i mesure, avec déchirure ou même destruction du 'septum lucidum. Il n'est pas rare alors de voir le (cerveau transformé en un véritable sac, dont les j parois ne sont autre chose que la matière céré- Ibrale distendue , amincie , déformée. Les circonvolutions pressées parle liquide contre les os du crâne, ^s'aplatissent et s'effacent. Quelques-unes se déplissent, comme dit l'école de Gall, et forment une sorte d'appendice surajouté aux cavités centrales. Il en test donc du cerveau, dans ce cas, comme dans les | premiers moments de l'existence : c'est une vaste I poche à parois minces, à surface unie.

Dans l'hydrocéphalie interne , il n'est pas rare de voir l'entrée des ventricules fermée par une imembrane qui ne permet point de libre communiication entre les cavités encéphaliques et l'espace 'sous-arachnoïdien. Quelquefois cependant l'ou- >verture est largement dilatée.

L'hydrocéphalie externe s'observe moins souvent. lEUe est caractérisée par une collection abondante de

liquide à la superficie de l'encéphale, sans dilatation des ventricules, qui même paraissent affaissés sous le poids de la pression que le liquide exerce. Le cerveau est petit, ramassé sur lui-même, bien que les dimensions du crâne soient considérables. La tête tend alors à prendre une forme sphérique.. Quand on enlevé les parois crâniennes , et qu'oni incise avec précaution la dure-mère, le feuillet libre : de l'arachnoïde se présente soulevé par une couche liquide qui le tient distant à plusieurs lignesde lai surface cérébrale. Quelle erreur, si on eût voulu i juger de l'état du cerveau par l'inspection du crâne! !

Indépendamment de ces dispositions congénia-les, il en est d'autres qui sont le produit des maladies ou de l'âge. La nutrition du cerveau est soumise, comme celle des autres organes, aux alternatives d'accroissement et de diminution qui font sans cesse varier la quantité du liquide cérébro-spinal.

Chez les phthisiques (et ce mot exprime avec une effrayante vérité l'épuisement de tout l'organisme), l'encéphale a pris part à Témaciation générale , et est loin d'avoir le volume nécessaire pour remplir la totalité du crâne. Ouvrez la tête avec les précautions que je vous ai recommandées. Vous verrez qu'entre le cerveau et la dure-mère existe un intervalle de plusieurs lignes, rempli de liquide , et que la pulpe nerveuse est décolorée comme par l'effet d'une longue macération. Vous pourrez recueillir jusqu'à trois onces de liquide dans le canal céphalo-rachidien.

Chez les personnes qui ont succombé à cet état qu'on appelle la paralysie des aliénés, le liquide

s'accumuleen quanti té considérable, et peut-être estce à son abondance qu'il faut attribuer l'extinction successive de toutes les facultés intellectuelles, et l'affaiblissement de tous les actes qui appartiennent jla vitalité. Ainsi ces malheureux ne peuvent parler, se mouvoir, exprimer leurs besoins, témoigner leurs jouffrances, se mettre en relation avec leurs semblables. Sans désirs comme sans regrets , sans ïffections, leur existence toute matérielle les rapproche de la condition de la brute. Ce cerveau qui le pouvait plus servir à la pensée, vous le trouvez i l'autopsie réduit à la moitié de son poids ordinaire, snveloppé dans une couche épaisse de liquide. Notez que les phénomènes propres à la paralysie les aliénés peuvent se développer spontanément (ans qu'il y ait eu autrefois le moindre dérangenent dans les fonctions de l'intelligence. J'ai dans nés salles une femme qui en offre tous les caractères. Elle a cet embarras de la langue, ce tremblenent de la voix, ce petit traînement de pied qui i>ont , pour un œil exercé, des signes de diagnostic nfaillibles. Vous pouvez être sûrs que les malades mi présentent de semblables phénomènes, surtout i un haut degré, ont dans la cavité céphalo-rachilienne plus de liquide qu'il ne convient pour le ibre exercice des facultés cérébrales.

Ne croyez pas que l'examen anatomique vous nontrera quelque particularité dans le cerveau de 'aliéné paralytique, qui vous permettra de le différencier de celui qui appartient à l'individu sain ? 2e serait une erreur. Vous trouverez seulement comme cause de paralysie, une quantité plus con-

sidérable de liquide : quant à l'aliénation elle- même, comment lui reconnaîtriez-vous comme point de départ une altération physique de la substance nerveuse, puisque souvent les aliénés, atteints de maladies aiguës, recouvrent quelques heures avant de mourir la liberté et l'intégrité de leur raison ? Une modification matérielle du cerveau ne pourrait ainsi s'évanouir.

Dans la vieillesse, vers 70 et 80 ans, le cerveau et le cervelet s'atrophient , les circonvolutions se flétrissent et se renversent, de sorte que les anfractuosités acquièrent une notable profondeur. ïl devra donc se former un vide entre la surface de ces organes et les parois du crâne; cependant l'observation montre qu'il n'en est pas ainsi. L'espace delà cavité crânienne qui n'est point occupé par l'encéphale, l'est par le liquide qui s'enfonce également dans l'intervalle dés circonvolutions. Cette remarque avait déjà été faite parle célèbre Cotugno, et j'ai eu maintes fois l'occasion d'en vérifier la justesse à une époque où ni moi ni les autres médecins ne connaissions le travail du physiologiste italien. L'état particulier que l'on connaît sous le nom de démence se'nile présente cette disposition dans toute son évidence et même son exagération. Plus le vieillard est maigre, plus l'espace intra- crânien que remplit le liquide est considérable : il offre quelquefois plus d'un pouce d'épaisseur.

Ainsi le cerveau , comme les viscères contenus dans la poitrine et le bas-ventre , peut diminuer de volume ; mais la nature a dû se servir d'un artifice tout particulier pour que cet organe

soit toujours dans des rapports déterminés de pression avec la boîte crânienne. Il ne pouvait en être de l'encéphale renfermé dans une cavité à parois inflexibles comme des autres viscères, puisque ceux-ci, par l'effet de la pression atmosphérique, entraînent avec eux les parois molles et flexibles de leurs cavités respectives. Le liquide vient occuper l'espace abandonné par le cerveau, car il ne doit exister de vide nulle part, et le crâne n'a pu suivre en s'afïaissant le retrait du tissu cérébral.

Il est impossible que ces faits aient échappé aux anatomistes habitués à faire des ouvertures de cadavres. Ne sait-on pas que souvent la tête rend un son creux quand on enlève la voûte du crâne avec le marteau ? C'est que déjà une partie du liquide s'est imbibée dans les tissus voisins, ce qu'on reconnaît facilement aux plis nombreux que forme la dure-mère mise à découvert. Il est évident que cette membrane était tendue davantage et que son état de laxité est une conséquence physique de la diminution du volume du liquide. Si jusqu'à nos recherches on avait négligé cette disposition,

i c'est que , dans l'impossibilité de l'expliquer, on

; aimait mieux la passer sous silence.

Le cerveau augmente-t-il au contraire de volume, le liquide diminue en proportion. On

; a noté la sécheresse, l'aridité des méninges, dans

i les cas d'hypertrophie cérébrale qu'on a eu l'occasion d'observer, et cela seconçoij;, puisque la masse nerveuse remplissant la totalité du crâne refoule le

1 liquide vers le rachis et le fait se résorber. Vous serez frappé, quand vous ferez des expériences ,

de la facilité prodigieuse avec laquelle le liquide cérébro-spinal est exhalé ou absorbé, suivant les conditions physiques où vous le placez.

Parmi les signes précurseurs des congestions et des hémorrhagies cérébrales on a signalé les étourdissements, les bourdonnements d'oreilles, les tendances à l'assoupissement. Souvent dans ces cas la saignée a procuré de bons résultats. Il serait possible qu'en diminuant ainsi le volume du sang, on agît en même temps sur le liquide céphalo-rachidien, en activant l'absorption veineuse, et je ne serais pas surpris que quelquefois les troubles cérébraux dépendissent autant de la compression exercée sur le cerveau par le liquide, que de l'abondance du sang qui y afflue. Les personnes à constitution apoplectique ont de l'embonpoint,par conséquent leur cerveau naturellement volumineux n'est séparé des parois crâniennes que par une couche très-mince de liquide. Que la circulation cérébrale, devenue spontanément plus active, augmente encore le volume de l'organe, le liquide pressé dans l'espace sous-arachnoïdien transmettra à la pulpe nerveuse l'effort que lui oppose le crâne. Des accidents se déclarent : vous saignez; en d'autres termes, vous empêchez autant de sang d'arriver au cerveau et vous facilitez l'absorption de la partie surabondante du liquide céphalo-rachidien. Débarrassé de ces deux causes physiques, le cerveau reprendra bientôt ses fonctions qu'une augmentation de pression avait momentanément troublées ou suspendues.

Ce qui fait le danger des accroissements spon-

tanés de volumes auxquelles l'encéphale estexposé, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, c'est l'obstacle que les parois du crâne opposent à l'expansion de son tissu. Aussi la nature a-t-elle mis un intervalle entre cet organe et son enveloppe osseuse, pour qu'il pût sans inconvénients subir quelques variations de volume.

Je vous en ai dit assez pour vous montrer quelles relations physiques existent entre l'organe cérébrospinal et le liquide qui l'enveloppe. C'est à vous maintenant à en faire d'utiles applications. J'aurai encore quelque chose à ajouter pour compléter l'histoire de ce liquide ; j'espère la terminer entièrement dans la prochaine séance.

Magendie. Syst. nerv. I.

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