HUITIÈME LEÇON
9 janvier 1839.
Sommaire. Examen d'une pièce pathologique.— Rhumatisme. —Bruit du souffle au cœur.— État particulier du sang.— Continuation de l'étude anatomique du système nerveux central— Appréciation de l'anatomie microscopique du cerveau.—Globules et fibres du tissu cérébral.— M. Ehrenberg.— Tubes rectîlignes, tubes variqueux et fluide nerveux. —Recherches microscopiques du professeur.— Objections adressées à M. Ehrenberg. -Travaux de MM. Burdach fils, Remak, et autres micrographes. — Tubes différents dans les organes de mouvement et dans les organes de sentiment.
Inexactitude des planches et dessins. — Expériences de M.
Leuret. — Résumé.
Messieurs,
Il est dans mon habitude de faire apporter ici les pièces pathologiques quf peuvent servir à éclairer certains points delà médecine, lors même que ces pièces ne rentrent pas dans la série des questions qui nous occupent pour le moment à ce cours. Je crois qu'il y a dé grands avantages à procéder ainsi. Ces digressions sont trop succinctes pour détourner votre esprit du sujet principal, el pourtant elles sulïisent pour ramener vos idées vers des
principes de physiologie que vous aviez déjà constates parles expériences, et auxquels il ne manquait plus comme dernière sanction, que le témoi,naFe des observations recueillies sur l'homme. Voici le cas dont je veux vous entretenir.
Une femme, âgée de trente-quatre ans , entre il y a huit jours à l'Hôtel-Dieu, atteinte d'un rhumatisme articulaire aigu. Elle était accouchée depuis six mois , sans qu'on eût été obligé de recourir à des manœuvres laborieuses; et au bout de trois semaines , sa santé paraissait assez bien rétablie Vers cette époque elle éprouva dans les articulations quelques douleurs vagues, qui disparaissaient et reparaissaient àjdes intervalles irréguliers; mais bientôt ces douleurs devinrent plus intenses, et la malade fut obligée d'entrer à l'hôpital. Son état était à peu près le suivant :
Expression de souffrance sur les traits et dans l'attitude générale. Coloration assez . vive de la face. Respiration forte, fréquente, plaintive. Pouls plein, se développant largement sous le doigt : ses battements s élèvent jusqu'à 1 1 0 et 1 20 par minutes. L'auscultation fait reconnaître un bruit de souffle très prononcé au premier bruit du cœur ; le second bruit est pur. Point de matité à la région précordiale : la, base et la pointe de l'organe paraissent venir heurter librement le thorax, sans trop ni trop peu d'impulsion. Aucun signe physique n'indique une hypertrophie du cœur, ou une accumulation de sérosité dans le péricarde. La malade dit ne point souffrir en ce point: tout son mal est clans le genou et le poignet droit où elle
ressent des douleurs aiguës, et où existe un gonflement notable avec rougeur et chaleur de la peau. Elle se plaint encore de pesanteur dans te bassin, de tiraillements dans les reins , et de brûlures à l'intérieur du vagin et vers la matrice. Le toucher nous fit en effet constater un engorgement des lèvres du museau de tanche, et une augmentation de volume du corps de l'utérus.
Le diagnostic était facile à porter. Nous avions affaire à un rhumatisme articulaire , compliqué de bruit de souffle au cœur, ainsi que cela s'observe fréquemment; il existait de plus vers l'organe de la gestation cet ensemble de troubles qu'on désigne . sous le nom de métrite puerpérale chronique.
La malade fut mise à l'usage du traitement que nous avons l'habitude de suivre en pareilles circonstances. Quelques tisanes sudorifiques avec l'acétate d'ammoniaque, des frictions huileuses et opiacées sur le point douloureux, le séjour et le repos au lit, une température douce de l'air environnant : à cela se borne en général notre médication. Je prescrivis aussi quelques injections calmantes dans le vaein afin de diminuer les douleurs utérines.
Pendant cinq à six jours l'état de cette femme fut satisfaisant. Mais tout d'un coup la voilà prise d'un frisson violent, d'une fièvre ardente, d'un délire tel qu'elle vocifère et ne reconnaît plus personne. Le cœur se met à battre avec une telle fréquence qu'il n'est plus possible de compter les pulsations du pouls. Une large saignée pratiquée immédiatement ne procure aucun soulagement. Les symptômes s'aggravent avec une effrayante ra-
pidité et au bout de 36 heures la malade avait cesse d exister.
Qu'était-il donc survenu ? Une péricardite, une endocardite ? l'autopsie seule pouvait nous i apprendre. J étais d'autant plus curieux d'en connaître les résultats, que la marche de cette maladie était aussi insolite pour moi que sa terminaison. En effet je ne me rappelais pas avoir vu depuis plusieurs années mourir un seul de mes rhumatisants, et d'ailleurs, je le répète, il y avait dans cette succession rapide de symptômes de plus en plus graves, quelque chose qui me frappait d'étonnement et éveillait toute ma sollicitude. C'est hier que la malade a succombé. ' L'autopsie en a été faite ce matin par M. James, qui m'a remis avant' la leçon les pièces pathologiques que nous allons maintenant examiner.
D'abord le cœur s'offre à nous parfaitement sain. Son tissu a sa consistance normale ; ses parois, à leur face interne comme à leur face externe, ont la coloration qui leur est propre, et rien n'indique qu'il y ait eu là les moindres troubles dans la circulation capillaire. Même intégrité des valvules. Elles remplissaient librement leur jeu de soupape, car elles obturaient, en se redressant, la lumière des vaisseaux,et par leur abaissement livraientà l'ondée sanguine un libre passage. Vous ne trouvez donc, dans la structure anatomique du cœur, et dans la disposition des tuyaux qui en partent, aucune explication satisfaisante de bruil de souffle qui existait pendant la vie d une manière si manifeste. C'est donc autre part qu'il faut en chercher la source.
Serait-ce le sang qui , modifié darts sa composition chimique ou dans quelques-unes de ses propriétés physiques, aurait, parsonfrottementcontre les orifices du cœur,déterminécebruitparliculier? Je suis d'autant plus porté à accueillir cette explication que l'examen des autres organes confirme cette altération du sang.
Ainsi les deux poumons, surtout le gauche, sont gorgés de sang à leur face postérieure, et ont cessé dans ces points d'être encore perméables à l'air. On n'y reconnaît plus la vascularité et le moelleux du tissu pulmonaire.
La rate et le foie ont paru plus volumineux et plus lourds que d'ordinaire. En les comprimant on en faisait sourdre une quantité considérable d'un sang visqueux et noir.
Tout le système veineux était dans un état de réplétion qui mérite d'être noté. Il semblait qu'un obstacle siégeant dans le système capillaire, avait empêché le sang des veines de traverser ces infiniment petits vaisseaux pour arriver aux artères.
C'est surtout vers la matrice que les lésions anatomiques indiquent que le principal élément morbide qui avait pesé sur l'organisme, résidait dans le sang. Ce fluide , dans les larges sinus qui repré- . sentent l'orifice des veines utérines, s'est transformé en une matière purulente , semi-liquide, qu'on suit jusque dans l'épaisseur de la' matrice. Cet organe est' resté plus, volumineux qu'il ne devrait être. Est-ce là le point de départ de l'infection générale ? Le sang , altéré primitivement dans les sinus utérins, s'est-il de là répandu dans tout le
système vasculaire, charriant avec lui les matériaux morbides qui ont fini à la longue par vicier toute la masse sanguine ? Pareille origine n'offre rien d invraisemblable. Attendons cependant pour l'admettre sans restriction que de nouveaux faits aient prononcé, car un seul ne suffit pas pour établir une certitude.
Quoi qu'il en soit je regarde comme un résultat tout à fait nouveau cette coïncidence du bruit de souffle avec intégrité du cœur et de son enveloppe fibreuse. Le plus souvent on a constaté des modifications dans le poli des feuillets séreux, dans la membrane des ventricules, les valvules, les orifices, ou dans l'épaisseur même du tissu cardiaque.
Revenons maintenant au sujet qui doit nous occuper pendant ce semestre. Vous me pardonnerez cette digression, car nous serions trop heureux d'en avoir ainsi souvent à faire pour des communications qui touchent de si prés à la physiologie et à la pathologie de l'homme.
Je vous disais, en terminant la dernière leçon , que la distribution des fibres nerveuses à l'intérieur de la masse cérébrale est beaucoup plus apparente que réelle, et qu'elle est le produit de la préparation qui a été faite pour la démontrer. Il est tout, simple qu'une matière molle comme le cerveau, ait pu se prêter à tant d'illusions. Aussi chacun a vu dans la structure de cet organe des particularités qui, comparées entre elles, se contredisent ou se détruisent. Aujourd'hui encore nous retrouvons la mêmedissidence d'opinions parmi des anatomistes fort habiles, et il est d'autant plus difficile de se
prononcer pour telle ou telle, que les dissections faites par chaque partie intéressée donnent raison à tout le monde. Sans parler des anciens travaux de fteil, de Gall, d'Herbert Mayo, etc., vous avez M. Leuret qui admet une disposition lamelleuse des circonvolutions; M. Fovillequi sculpte avecle doigt des plans de fibres superposées; M. Gerdy qui décrit la substance encéphalique comme formée par une réunion d'anneaux multiples. Je pourrais citer encore d'autres anatomistes modernes ayant leur méthode d'envisager le cerveau , qui ont publié ou publient maintenant de très beaux dessins. Mais je ferai à toutes ces descriptions le même reproche , c'est de reposer sur des procédés vicieux de démonstration .
Loin de moi, messieurs, la pensée de jeter le moindre blâme, la moindre défaveur sur les travaux qui,dans ces derniers temps, ont eu pour objet les sciences anatomiques. Moi qui me suis occupé d'anatomie toute ma vie et qui m'en occupe encore aujourd'hui parce que c'est une étude que j'aime et qui m'est nécessaire, j'aurais plus que tout autre mauvaise grâce à en faire la critique. Les réflexions que j'ai cru devoir vous soumettre ne s'adressent donc qu'aux résultats : quant au but, c'est avec bonheur quej'y applaudis.
Il est une autre anatomie du cerveau qui a eu en quelque sorte ses temps fabuleux, alors que les moyens d'investigation manquaient ou étaient insuffisants, mais qui de nos jours vient d'acquérir une précision admirable ; je veux parler de l'anatomie microscopique. J4ai pris l'engagement devous
en dire quelques mots avant daborder les fonctions de l'encéphale : nous consacrerons à cette étude la fin de cette leçon. Seulement, mon intention étant d'entrer dans peu de développements, je n'insisterai que sur les points que j'ai eu l'occasion d'examiner et de vérifier de mes propres yeux. Vous pourrez d'ailleurs, comme complément de ce que je pourrais omettre, consulter avec intérêt une sorte d'exposé synoptique que vient de publier M. Mandl, dans lequel il a résumé d'après leur ordre chronologique les idées des auteurs qui se sont occupé de ces questions.
Depuis les premiers observateurs jusqu'à ceux de nos jours , on s'est accordé à reconnaître dans la substance nerveuse des globules et des fibres. Plusieurs cependant ont pris pour des spires et des dentelures ce qui n'est que l'effet du rayon lumineux qui traverse un corps demi-transparent : d'autres ont vu des petites squames , des lignes noirâtres dans les tranches minces du cerveau qu'ils soumettaient au foyer. Mais ce sont là des illusions que nos instruments plus parfaits ont fait disparaître, et la seule disposition admise aujourd'hui par les rnicrographes , c'est la disposition fibreuse et globuleuse.
Les globules furent admis primitivement comme constituant la structure élémentaire du tissu nerveux : les fibres paraissaient n'être autre chose qu'un chapelet de globules unis ensemble par une liqueur visqueuse. Plus tard , les idées changent , et on reconnaît positivement des fibres nerveuses, dont l'existence est indépendante des globules;
seulement les uns, à l'exemple de Leeuwenhoëk, les regardent comme canaliculés ; d'autres, avec Monro, veulent qu'elles soient pleines. Disons quel est l'état actuel de la science sur ces questions.
C'est un fait hors de doute et à l'abri de toute contestation, qu'il existe dans la matière nerveuse des fibres et des globules. Il ne peut donc y avoir de désaccord entre les micrographes que sur la manière dont ces parties se comportent les unes par rapport aux autres.
M. Ehrenberg, dans son mémoire sur la. structure microscopique du système nerveux, établit que ce système est composé, dans toute la série animale, de tubes divisés en deux ordres : les uns droits, d'un diamètre uniforme dans toute leur longueur; ce sont les tubes rectilignes ; les autres onduleux , renflés de distance en distance par des ampoules sphériques; ce sont les tubes variqueux, ou articulés.
Les tubes rectilignes , plus gros en général que les tubes articulés, contiennent dans leur intérieur une matière visqueuse légèrement opaque , renfermant des globules qu'une expérience fort simple rend apparents. Placez entre deux lames de verre quelques fibres neryeuses, et pressez-les avec ménagement, vous verrez sortir de l'endroit où vous avez fait la section des globules dont le diamètre variera entre ^ et ^ de ligne. On peut ainsi vider complètement un nerf, et le réduire à son enveloppe tubuleuse. Les tubes rectilignes seraient, d'après M. Ehrenberg, destinés au mouvement]
et ne se rencontreraient que dans les nerfs et les parties du cerveau qui y président.
Les tubes variqueux paraissent disposés sur un plan parallèle. Ils sont remplis à l'intérieur d'une matière particulière, parfaitement transparente, sans traces de globules, que M. Ehrenberg appelle le fluide nerveux. Ils ont -1- à — de ligne de diamètre. C'est surtout vers la base du cerveau et au voisinage du ventricule que ces tubes ■ sont le plus apparents : à la périphérie des hémisphères, ils semblent confondus en une masse granuleuse, à travers laquelle rampent de petits filaments. Les renflements qu'ils présentent à des intervalles limités les font ressembler aux grains d'un collier qui ne se toucheraient point, et communiqueraien bentre eux par un canal. Nous venons de voir que les tubes rectilignes sont regardés par M. Ehrenberg comme appartenant aux nerfs du mouvement. Les tubes variqueux au contraire paraissent destinés à la sensibilité.
Je me suis occupé ces jours derniers presque exclusivementd'études microscopiques, etmêmejesensà la fatigue de mes yeux que j'aurais dû y mettre un peu plus de discrétion. Voici ce que j'ai observé.
Quand on place au foyer une petite masse de substance blanche, on voit qu'elle n'est pas uniquement composée par des tubes ; entre ceux-ci sont des globules de dimensions différentes; les uns sont plus gros, les autres plus petits, quelquesuns sont, presque imperceptibles. Ceci est d'accord avec les observations de M. Valenlin, qui appelle fibres primitives les tubes que je viens d'indiquer,
et couche interstitielle les globules mêlés aux fibres primitives.
On a adressé à M. Ehrenberg diverses objections. Ainsi ne pourrait-il pas se faire que les renflements des tubes variqueux fussent le résultat tout artificiel de la préparation que l'on a fait subir à la matière cérébrale, avant de la soumettre à l'examen microscopique ? Il a fallu la placer entre deux verres , l'écraser avec le compresseur de M. Pur- I kinje, et alors, la liqueur contenue dans l'intéf rieur des tubes a pu dilater inégalement leurs parois, se portant dans les points vers lesquels elle était refoulée. Delà des ampoules variqueuses. Comme ces ampoules n'offrent point une disposition constante, et qu'elles sont dépourvues de ce caractère de régularité que la nature met dans ses oeuvres, on a pensé que c'était à tort qu'on avait admis cette distinction des tubes rectilignes et des tubes articulés. MM» Tréviranus, Weber et Valentin se rangent- à cette opinion. Elle vient d'être reproduite tout récemment par M. Leuret qui dit avoir fait à volonté des tubes variqueux en soumettant à une pression graduellement croissante des tubes rectilignes.
Malgré l'autorité de semblables observateurs , je ne sais si l'objection n'est pas trop absolue, car il m'a semblé distinguer des renflements sans qu'on pûtaccuser l'écrasement de les avoir produits. C'est surtout le nerf acoustique qui m'a offert cette disposition de la manière la moins équivoque: ses longs tubes, étalés sous le microscope, occupent tout le champ du foyer, et présentent distincte-
Mugendie. Syst. nerv. I. 10
ment des nodosités qui peuvent être difficilement attribuées à la préparation.
Ces tubes sont-ils composés d'une enveloppe différente de la matière nerveuse proprement dite? M. Ehrenberg admet des parois distinctes qui isolent la liqueur interne du tissu environnant, et sont reconnaissables à deux lignes parallèles limitant latéralement l'étendue du diamètre de la cavité.
H me semble bien difficile d'admettre que les tubes aientuneenveloppespéciale; on conçoitmieux que ce soient de simples canaux creusés dans l'épaisseur de la matière nerveuse. Toujours est -il que c'est là un point fort difficiifô à éclaircir. M. Burdach fils explique de la macère suivante les lignes dans lesquelles M. Ehrenberg veut voir la limite externe des parvis des tu ta : « chaque fibre primitive est cylindrique, mais par suite de l'évacuation de la liqueur contenue dans son intérieur, il survient au centre une dépression, et par conséquent les parties latérales plus épaisses se laissent moins facilement traverser par la lumière. Leuropacité n'indiquedonc pas une structure particulière. » M. Burdach pense également « que les fibres ne sont pas pourvues d'une gaine propre et d'une cavité véritable, mais qu'elles représentent des cylindres pleins dont la partie centrale, plus fluide que l'écorce , s'échappe sous le compresseur, et que la quantité de matière sortie détermine seule les dimensions du tube dont la cavité se trouve ainsi formée de toute pièce. »
M. Remak, dans son mémoire sur la structure du système nerveux, prétend que les tuyaux pri-
mitifs des nerfs renferment dans leur intérieur, non pas une masse liquide ou huileuse , mais une
. espèce de ruban , strie à sa surlace , composé de plusieurs fils élémentaires qui ont des nœuds la-
l téraux. L'enveloppe externe du ruban médullaire
i n'est donc autre chose que la coque du tube pri-
; mitif.
Toutes ces opinions et d'autres encore que je I pourrais mentionner, tournent autour du fait capital signalé par M. Ehrenberg. Nous ne nous arrêtons pas à les discuter, car elles n'ont que des relations fort indirectes avec les sciences physiologiques et médicales. Ne négligeons pas cependant d'être au courant de toutes ces recherches , car il n?est pas impossible qu'un jour elles trouvent leur application. C'est ainsi qu'un de mes collaborateurs au Collège de France, M. le docteur Glugée, aujourd'hui professeur à Bruxelles , vient de publier un intéressant travail sur l'étude microscopique du cerveau malade, et a commencé une ère nouvelle pour la pathologie de ce viscère.
Mais pour que nous puissions retirer des résultats avantageux de ces précieux moyens d'investigation, il faut savoir nous arrêter où s'arrête Fanatomie elle-même, et ne rien préjuger sur des fonctions qui nous sont inconnues. C'est en Allemagne surtout que prennent naissance tant de milliers d'hypothèsesqui embarrassent la marchedes études. Un fait vient à peine d'éclore , qu'on se hâte de le généraliser. Je voudrais qu'on évitât, jusque dans des termes, toute idée hasardée, tout sens mal défini ou qui pourrait offrir quelque équivoque.
Ainsi, par exemple, je n'approuve pas M. Ehrenberg d'avoir nommé fluide nerveux la liqueur qu'il a rencontrée dans les tubes rectilignes. J'aurais préféré toute autre expression, pourvu qu'elle ne réveillât aucun souvenir d'anciennes erreurs.
La matière contenue dans les tubes circule- 1elle, ou est-elle stagnante? Ici rieu à répondre tant que l'expérience n'aura pas prononcé.
Une question bien autrement importante, ce serait de savoir si réellement ces tubes rectilignes sont affectés à d'autres usages que les tubes variqueux. Aujourd'hui que toute la physiologie du système nerveux est dominée par ce grand fait que les organes du mouvement ne sont pas les mêmes que ceux du sentiment, il serait très intéressant de trouver des caractères anatomiques qui servissent à différencier les agents de ces diverses fonctions. M. Ehrenberg croit avoir trouvé la solution de ce curieux problème. Il dit positivement que les tubes rectilignes ou à globules sont les organes du mouvement, et les tubes variqueux le organes de la sensibilité. Je voudrais que cela fût prouvé, et qu'en analysant quelques fibres nerveuses prises au hasard dans une partie quelconque du corps, on pût affirmer que telles appartiennent au mouvement, telles à la sensibilité. Mais malheureusement ces prétentions paraissent un peu prématurées. Ainsi il y a des animaux qui sont bien évidemment doués de sensibilité, et chez lesquels on ne rencontre pas de tubes variqueux. D'ailleurs les expériences qui ont servi de base aux opinions de M. Ehrenberg
ont été fortement contestées par MM. Tréviranus, Valentin et Ernest Burdach. J'ajouterai de plus que quand on examine sans idées préconçues les différentes parties du système nerveux, on ne peut admettre que les choses soient aussi manifestes et aussi simples que le professeur de Berlin les indique dans son mémoire.
Si on s'imagine que tous les tubes sont rangés les uns à côté des autres, on sera dans une grande erreur. Il est vrai qu'en prenant une toute petite masse de cerveau , on trouve quelquefois plusieurs tubes adossés, les uns cylindriques, les autres variqueux, mais je n'ai jamais vu de ces faisceaux de tubes pareils à ceux que vous voyez figurés sur ces planches. C'est là, je vous en ai déjà fait la remarque, l'inconvénient des dessins. D'abord, il est des personnes qui mentent en planches comme elles mentent en paroles. Ensuite, sans avoir de mauvaises intentions, il est si facile d'allonger ou de dilater un peu le tube pour le rendre apparent, qu'on le rend quelquefois méconnaissable. J'ai la certitude qu'ici la fidélité de la description a été sacrifiée à l'agrément du coup-d'œil. Croyez-moi , rapportez-vous-en le plus que vous pourrez à vousmême, et méfiez-vous de ces dispositions anatomiques qui ont passé par le crayon de l'artiste.
Je puis affirmer, d'après les observations microscopiques auxquelles je me suis livré assiduement depuis quelques jours, que ni la substance blanche, ni la substance grise, ne présentent des tubes disposés régulièrement comme sur ces planches. J ai rencontré aussi une quantité de globules bien autrement considérable qu'on ne le dit généralement.
La conformation et la disposition des globules et des tubes varient à l'infini suivant les points du système nerveux.
Si vous prenez la substance grise, vous y trouvez desglobules de diverse nature et. d'un volume inégal. Les petits sont beaucoup plus nombreux que les gros. Parmi les gros , il en est qui sont formés dune seule masse, d'autres au contraire de la réunion de globules beaucoup plus grêles : quelques-uns sont assez volumineux pour en contenir plusieurs petits dans leur intérieur. Je ne me rappelle pas avoir aperçu dans la substance grise de tubes variqueux. Il est vrai que quelques micrographes prétendent que les tubes de cette substanceoffrent de légers renflements, mais ce seraient plutôt de simples inégalités que des nodosités véritables.
J ai rencontré dans la substance blanche des tubes articulés remplis d'une liqueur visqueuse , mais je n'ai point vu qu'ils affectassent une direction particulière et déterminée. Cependant voici comment s'exprime M. Leuret dans son Anato-
MIE COMPARÉE DU SYSTEME NERVEUX (t. 1 , pag . 1 72) ï
« J'aienlevé-deux centimètres environ de la moelle » épinière d'une anguille récemment tuée, je les » ai placés sur le compresseur, puis, par le sillon » spinal, j'ai pénétré jusque dans le canal cen- » tral, et renversant à droite et à gauche les bords » du sillon, j'ai étalé cette moelle comme un ruban. » Alors j'ai simplement rapproché les deux pla- » ques de verre du compresseur, de manière à » maintenir entre elles le ruban étalé, mais non
I écrasé. A l'aide d'un grossissement de roulement „ cinquante fois, j'ai vu des libres, des granules et 1 des vaisseaux sanguins partout où la substance | examinée était transparente ou demi-transpa- I rente. Les fibres étaient parallèles à la longueur » delà moelle, les granules confus , les vaisseaux S sanguins bien visibles. Le sillon fulcral, trèsfaci- » lement reconnaissante, était formé par l'adosse- ), ment des fibres parallèles ; aucune fibre ne le ,, traversait pour aller d'un côté au côté opposé. » En serrant la vis destinée à rapprocher l'une „ de l'autre les" deux plaques du compresseur, la » moelle mieux étalée et déjà écrasée en quelques » endroits, n'a plus eu d'opacité nulle part , et j'ai » pu voir partout la môme structure que celle dont » je viens de parler. » J'ai cité textuellement ce passage, afin que vous puissiez répéter l'expérience telle qu'elle a été faite.
M. Leuret dit donc avoir vu dans la moelle épinière des fibres rectilignes et parallèles ; pour moi je n'ai pas été assez heureux pour les apercevoir. Mais s'il est un homme de conscience 3 qui mérite d'être cru sur parole, cet homme c'est M. Leuret. De ce que je n'ai pas rencontré ce qu'il assure avoir observé, je n'en conclus pas que ses observations sont inexactes. Non, certainement , c'est que je me trouvais probablement dans des circonstances différentes. Ce que M. Leuret a écrit et figuré, il l'a vu, et j'y ajoute une entière* confiance.
D'après le même observateur, il existerait une notable différence entre la matière contenue dans les tubes nerveux des vertébrés et ceux des inver-
tébrés Chez ces derniers, cette matière consiste
2Z T. feUX dans le(ïuel se 1globules. Chez les autres , c'est une substance homogène, blanche, qui a une consistance huileuse Je ne vous ai point parlé des travaux de M. Langenbeck, parce que les résultats qu'il a obtenus ont beaucoup d'analogie avec ceux de M. Ehrenberg. J'omets aussi de mentionner d'autres micrographes, malgré l'intérêt attaché à leurs recherches. Vous en savez assez actuellement pour avoir une idée de l'état de la science' dont je m'étais proposé de vous faire un exposé rapide- et non une histoire détaillée.
Nous aurons bien de la peine, messieurs, à établir quelques relations physiologiques entre la structure et les fonctions du système nerveux. Je crains que les idées si séduisantes de M. Ehrenberg sur la distinction possible des nerfs du mouvement et du sentiment par la simple inspection du microscope, ne justifient pas long-temps la faveur avec laquelle elles ont été généralement accueillies. Déjà des hommes du plus haut mérite les attaquent et élèvent contre elles de puissantes objections. Je ne puis qu'applaudir à une lutte qui consiste en un mu tuel échange d'observations patientes et consciencieuses. Pour nous, nous continuerons de vérifier par l'expérience les résultats qui auront été annoncés, afin que notre enseignement, tout en embrassant les faits déjà connus, suive l'impulsion des idées et concoure aux progrés de la science.