Y. — PRONOSTIC
Il ressort évidemment des distinctions que j'ai eu soin d'établir que les hémorrhoïdes internes n'occasionnent aucun dérang'ement de la santé et, conséquemment, ne présentent rien de fâcheux dans les trois circonstances suivantes :
1° Lorsqu'elles restent dans l'intérieur du rectum et ne produisent que les phénomènes passag'ers et peu g-ênants de la turg-escence ;
2" Lorsqu'elles forment, au moment de la défécation, un prolapsus à peine douloureux ou passag-èrement douloureux, qui rentre seul ou après quelques douces pressions;
3° Lorsque, avec ou sans prolapsus , elles donnent pendant la défécation une petite quantité de sang" variant d'une cuiller à café à une cuiller à bouche. Je n'accorde pas volontiers que ce flux et ce prolapsus soient salutaires, il me suffit qu'ils ne soient pas dang-ereux pour que je sois peu disposé à combattre l'opinion de ceux qui croient a leur utilité. Je me contente de dire, en pareil cas, que les hémorrhoïdes sont indifférentes, et que leurs avantag-es réels ne sont pas plus démontrés que ceux de bien d'autres maladies chroniques : les ulcères des jambes, l'eczéma, la fistule à l'anus, etc.
Lorsque les liémorrhoïdes internes sonl assez fluentes pour occasionner de l'anémie, et je parle ici: non pas de l'anémie très-prononcée , mais de l'anémie commençante, caractérisée par une lég'ère pâleur, une grande facilité à se fatiguer, une disposition à la syncope et aux palpitations , elles ne sont plus indifférentes et commencent à devenir fâcheuses. Ce n'est pas qu'elles compromettent la vie , ni même qu'elles occasionnent une g-rande g-êne, mais elles tiennent l'individu dans un état voisin de la maladie, et qui se caractérise par une diminution de l'énerg-ie physique et morale. Si c'est un homme, il ne peut ni faire de long-ues courses, ni porter de lourds fardeaux, ni supporter les veilles. Son tempérament et ses habitudes prennent de l'analog-ie avec ceux de la femme , chez laquelle le flux menstruel entretient certainement la débilité caractéristique. Si c'est une femme, elle trouve dans cette double perte sang^uine, celle des règ-les et celle des hémorrhoïdes, une cause d'épuisement plus g'rand ; sans doute elle peut s'occuper encore de ses travaux séden taires et intérieurs ; mais elle est souvent fatig-uée, facilement malade, et n'a pas la g-aieté et l'entrain des constitutions qui ne sont pas autant appauvries. J'ai interrogée plusieurs femmes devenues notablement anémiques par ces deux causes, et qui convenaient que leur santé était pour elles une source d'ennui.
Ajoutez que ces sujets (hommes et femmes), fatig-ués par les pertes de sang-, sont souvent tourmentés par la diarrhée, la dysentérie , les névralg-ies, les g-astralg-ies , toutes choses qui n'auraient pas lieu, si la source rectale des pertes sanguines était tarie.
Certainement les médecins qui ont parlé des avantag-es des hémorrhoïdes n'ont pas su observer cette anémie commençante, ou n'ont pas su qu'il fallait lui attribuer les troubles divers dont je viens de parler. S'ils l'avaient su, ils n'auraient pas aussi long-temps persisté dans leur opinion , que les hémorrhoïdes étaient salutaires. Une lésion n'est jamais salutaire quand elle fait perdre à celui qui en est atteint une partie de ses aptitudes physiques.
Quand l'anémie est au plus haut degré , celui dans lequel on voit une pâleur extrême , des palpitations habituelles, une dyspepsie continue, de l'œdème aux jambes, la maladie devient plus erave. Rarement elle est cause de mort; cela n'a g-uère lieu que dans les cas rares où elle se termine par une tuberculisation pulmonaire. Les sujets vivent donc, mais affaiblis et incapables d'efforts physiques et intellectuels, dans un état très-voisin de l'infirmité.
Les hémorrhoïdes internes sont encore une maladie fâcheuse , lorsqu'elles ont , avec ou sans
flux sang-uin, la forme procidente et douloureuse, avec lenteur de réduction. Sans dou te la vie n'est pas compromise encore, sans doute il n'y a pour cela aucun trouble des grandes fonctions, mais ce prolapsus est l'objet d'une préoccupation incessante. Le sujet craint les g-arde-robes en temps inopportun; il est oblig'é d'arrang-er sa vie pour cette fonction; il devient morose, hypochondriaque , sans compter que si l'écoulement de sang- est notable, l'anémie s'ajoute aux tourments causés par la douleur et la g-ône du prolapsus.
Ce serait une erreur que de considérer ces hémorrhoïdes-là comme salutaires. Elles ne sont même pas indifférentes. En admettant qu'elles ne finissent pas par abrég'er la vie, elles l'attristent du moins par une véritable infirmité.
Il est vrai qu'avec le temps et l'âg-e cette infirmité s'amoindrit. Le prolapsus devient moins g-ênant quand il a duré plusieurs années; il rentre de plus en plus aisément, soit parce que le sphincter est devenu de moins en moins résistant , soit parce que la sensibilité du sujet a été émoussée par les années. Une tolérance, en un mot, s'établit, qui rend l'infirmité beaucoup plus supportable; mais cette tolérance a été achetée par de long-ues années de souffrances ou de malaise.
11 va sans dire que les hémorrhoïdes internes excoriées et douloureuses à la manière des fissures
ilUoléranles sont encore très-fâcheuses, même lorsqu'elles sont solitaires. On est vraiment surpris de voir que de pareilles souffrances aient été quelquefois présentées aux patients comme un bénéfice. Elles constituent, selon moi, le don le plus cruel, et je ne saurais admettre que la Providence se serve de pareils moyens pour maintenir l'équilibre de la santé.
Rien à dire sur les hémorrhoïdes internes étrang*lées. C'est la forme certainement la plus fâcheuse, quoiqu'elle ne conduise pas non plus à la mort. Heureusement sa g-ravité est compensée par cette circonstance que la crise est souvent suivie, sinon d'une g-uérison entière du prolapsus douloureux et du flux, au moins d'une amélioration qui ramène les hémorrhoïdes à l'état indifférent que j'ai sig"nalé plus haut.