AMBLYOPIE DES HYSTÉRIQUES
sommes plus particulièrement occupés des phénomènes qui ont trait à la vision. Et, dans mon service à la Salpétrière, M. le D’’ Landolt s’est livré à ce propos à quelques recherches dont les résultats méritent d’être exposés sommairement.
Il ne me paraît pas sans intérêt d’entrer dans quelques développements pour vous montrer que, même sous le rapport des troubles visuels, — et c’est là, vous le reconnaîtrez bientôt, une proposition grosse de conséquences, — les choses se passent chez les sujets atteints de lésions cérébrales en foyer, absolument comme chez les hystériques. On peut dire qu’en réalité, abstraction faite de sa mobilité proverbiale, l’amblyopie unilatérale des hystériques ne diffère par aucun caractère essentiel de l’amblyopie cérébrale croisée reconnaissant un point de départ organique.
Envisageons d’abord le cas de l’arablyopie hystérique.
1° Ici la diminution plus ou moins prononcée, voire même — ceci est beaucoup plus rare, — la perte absolue de la faculté visuelle de l’œil du côté correspondant à l’hémianesthésie, est un premier fait aisément saisissable.
2° Une étude plus minutieuse permet de constater les particularités suivantes : il n’existe, dans le fond de l’œil, aucune altération visible à l’ophthalmoscope. La papille et la rétine sont dans des conditions tout-à-fait normales. L’examen comparatif du fond de l'œil des deux côtés ne dénote aucune différence appréciable dans la vascularisation des parties.
Si l’ophthalmoscope ne décèle pas d’altération appréciable dans V aynblyopie des lij^stériques, il n’en est plus de
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même de l’exploration fonctionnelle, de l’interrogatoire portant sur les phénomènes subjectifs. Voici ce qu’apprend ce mode d’exploration.
3° L’acuité visuelle, étudiée d’après les règles ordinaires, se montre fréquemment réduite de moitié ou même davantage.
4° Il existe un rétrécissement concentrique et général du champ visuel.
5° Enfin une analyse délicate a permis de reconnaître certaines particularités qui méritent de nous arrêter un instant : Il s’agit du rétrécissement concentrique et général du champ visuel pour les couleurs.
Déjà plusieurs auteurs, M.Galezowski entre autres, avaient fait remarquer l’existence fréquente de l’aclirornatopsie et de la dyschromatopsie chez les hystériques. C’est sur ce point que portent particulièrement les observations faites par M. Landolt dans mon service.
Je vous rappellerai que, à l’état normal, toutes les régions du champ visuel ne sont pas, tant s’en faut, également aptes à percevoir les couleurs. Il est des couleurs pour lesquelles le champ visuel est physiologiquement plus étendu que pour d’autres et ces ditférences dans l’étendue du champ visuel se reproduisent toujours, chez tous les sujets, suivant la même loi pour chaque couleur. Ainsi, c’est pour le bleu que le champ visuel est le plus vaste ; viennent ensuite le jaune, puis l’orangé, le rouge, le vert ; enfin, le violet n’est perçu que par les parties les plus centrales de la rétine. Or, Messieurs, dans l’état pathologique qui nous occupe, ces caractères de l’état normal se montrent en quelque sorte exagérés à des degrés variés. En effet, les divers cercles qui correspondent, dans l’exploration, aux limites de la vision pour chaque couleur, se rétrécissent
AMBLYOPIB DES HYSTÉRIQUES. 119
concentriquement d’une façon plus ou moins accentuée suivant la loi reconnue pour l’état normal.
D’après cela, vous prévoyez sans peine les nombreuses combinaisons qui pourront se produire dans les cas d’hystérie où ce genre d’amblyopie est parvenu à un haut degré. Le cercle du violet pourra se rétrécir jusqu’à devenir nul; puis, la maladie progressant, ce sera le tour du vert, puis du rouge, puis de l’orangé. Le jaune et le bleu persisteront jusqu’à la dernière limite ; ce sont, en effet, l’observation le démontre, les deux couleurs dont la sensation, chez les hystériques, se conserve le plus longtemps. Enfin, au degré le plus élevé, il pourra se faire que toutes les couleurs cessent d’être perçues et alors les objets colorés n’apparaîtront plus, en quelque sorte, aux yeux du malade que sous l’aspect où ils se présentent dans une aquarelle s à la sépia ».
Telle est, Messieurs, la série des phénomènes que nous avons maintes et maintes fois constatés dans l’amhlyopie des hystériques. Eh bien, ils se sont tous retrouvés constamment, avec leurs nuances variées, dans plusieurs cas d’amblyopie croisée accompagnés d’hémianesthésie et relevant d’une lésion en foyer du cerveau que nous avons récemment étudiés à ce point de vue : même diminution de l’acuité visuelle ; même rétrécissement concentrique et général du champ visuel pour les couleurs, même absence de lésions pathognomoniques du fond de l’œil, appréciables à l’ophthalmoscope, etc. (1).
(l) De nouvelles recherches faites par M. Landolt dans mon service ont appris que le rétrécissement du champ visuel pour les couleurs, dans l’hystérie ovarienne avec hémianesthésie, se fait constamment sentir dans les deux yeux à la fois; seulement, il est incomparablement plus prononcé dans l’œil correspondant au côté frappé d’anesthésie. Cette même particularité s’est rencontrée dans tous les cas à’ hémianesthésie cérébrale reconnaissant pour point de départ une lésion organique, qui ont été examinés à ce point
HÉMIOPIE LATÉRALE HOMOLOGUE.
J’insiste particulièrement sur ce dernier caractère , parce qu’il permet de séparer nettement le trouble fonctionnel dont il s’agit, d’autres troubles visuels qui reconnaissent également pour cause une lésion organique intracrânienne. Je fais allusion ici à ces altérations du fond de l’œil, facilement reconnaissables à l’ophthalmoscope, que l'on désigne vulgairement sous le nom de papille étranglée, de neuro-rétinite et qui se montrent si fréquemment en conséquence de tumeurs encéphaliques quels qu'en soient la nature et le siège (1), à la suite de lésions variées agissant plus ou moins directement sur les bandelettes optiques.
En -vous faisant reconnaître, Messieurs, que l’amblyopie croisée est une conséquence des lésions en foyer du cerveau qui déterminent l’hémianesthésie, j’ai relevé un fait d’une importance majeure pour la théorie des localisations cérébrales. Mais il ne saurait vous échapper que ce fait est en contradiction formelle avec les données généralement répandues. En effet, si l’on en croit la théorie mise en avant dès 1860 par Alb. de Graefe (2), et qui paraît régner encore aujourd’hui sans partage, ainsi qu’en témoigne un intéressant travail publié récemment par M, le Schoen (3), ce n’est pas l’amblyopie croisée que déterminent les lésions absolument unilatérales du cerveau ; c’est un trouble visuel qui en diffère, à savoir : Vhémiopie latérale
de vue. En conséquence, le terme : amllyopie croisse, employé dans ces leçons, ne saurait être pris, absolument, au pied de la lettre, puisque l’obnubilation de la vue porte, à la vérité inégalement, sur les deux yeux.
(1) Voir sur ce sujet l’intéressant travail du D’’ Annuske : Die neuritis
optica lei twmor cerebri, \ü Archiv fiir 19, Bd. abth. 111, 1873.
(2) A. de Graefe. — G-azette hebdomadaire, 1860, p. 708. — Voir aussi : {Vortraege aus der V. Graefe' schen Kli/iik Monatsbl. f. Àugenhlkde, 1865, mai.
(3) Scboen. — Archiv der Reilkunde, 1875, V heft.