HYPOTHÈSE DE LA SEMI-DÉCUSSATIOK
chiasma non pas un entrecroisement complet, mais bien ce qu’on appelle la semi-décussation. Cette hypothèse date de loin. On l’attribue généralement à Wollaston,mais la réalité est que Newton l’avait déjà émise, dès 1704, dans son Traité d'optique et qu'en 1723, Vater l’avait à son tour invoquée pour expliquer trois cas d’hémiopie qu’il avait observés (1). Je vous rappellerai en quoi elle consiste.
Parmi les tubes nerveux qui composent les bandelettes et les nerfs optiques, il y avait, comme il a été dit, à distinguer ceux qui s’entrecroisent dans le chiasma et ceux qui n’y subissent pas l’entrecroisement. Ces derniers (voyez Fig. 29, a', h) c’est-à-dire les tubes nerveux non entrecroisés occuperaient le côté externe dans la bandelette, dans le chiasma, puis enfin dans le nerf optique et dans la rétine ; tandis que, dans tous ces points, les faisceaux qui s’entrecroisent (&’, a)- occuperaient le côté interne. 11 résulte de cette disposition que les faisceaux non-entrecroisés de la bandelette gauche seraient aflrectés,par exemple, à la moitié gauche delà rétine de l’œil gauche, tandis que les faisceaux entrecroisés de la même bandelette fourniraient à la moitié gauche de l’œil droit ; la distribution des faisceaux de’ la bandelette optique droite s’opérant, bien entendu, d'après le même principe, mais en sens inverse.
En d’autres termes les faisceaux qui composent la bandelette optique du côté gauche seraient destinés à la moitié gauche (G G) de chaque rétine, et l’inverse aurait lieu (D D) pour les faisceaux nerveux provenant de la bandelette optique du côté droit.
Il ne faut pas oublier que cet arrangement des fibres nerveuses optiques est, anatomiquement parlant, tout hypothétique. Si, en effet, plusieurs auteurs, entre autres Hanno-
(l) Knapp. — Archiv. of scientific medecine, New-York, 1872.
HÉMIOPIE HOMOLOGUE UNILATÉRALE. 123
ver (1), Longet, Cruveilhier, Henle (2) et tout récemment encore M. Gudden (3) ont cru pouvoir lui prêter l’appui de preuves anatomiques, il en est d'autres, tels que MM. Biesiadecki (4), E. Mandelstamm (5) etMichel (6) qui, contradictoirement, et faisant appel à des arguments du même ordre, ont essayé de démontrer que les fibres nerveuses des nerfs optiques subissent dans le chiasma, même chez riiomme, un entrecroisement complet. On peut dire qu’en somme, à l’heure qu’il est, la question est loin d’être résolue.
On ne saurait donc voir, je le répète, dans la semi-décussation^ qu’une hypothèse ; mais c’est une hypothèse qui, incontestablement, bien mieux que toutes celles qu’on a essayé de lui substituer, rend compte des faits observés dans la clinique. En jetant les yeux sur le schéma que je vous présente, vous reconnaîtrez comment elle peut aisément servir à l’interprétation des divers modes de l’hémio- \t\Q{Fig. 29.)
Occupons-nous d’abord de Vhémiopie homologue unilatérale , la seule qui, d’aprèslesauteurs, pourrait se produire comme conséquence directe d’une lésion en foyer intracérébrale. Il est clair que, d’après la théorie, une lésion siégeant au point K, de manière à interrompre dans leur trajet les faisceaux de la bandelette optique gauche (& ô’),
(1) Ilannover. — • Bas Auge » Beitrüge mr Anatomie, Physiologie mid Pathologie disses Organs, Leipzig, 1872.
(2) Henle. — Nervenlehre. TJeber die Kreutmng im Chiasma nervorumoj)ticorum.
(3) Gudden. Archiv. fur ophthalmologie. 1874, t. 20. 2® abth.
(4) Biesiadecki. — • Veher das chiasma nervorum opticorum des menschen •and der Thiere. » Wiener Setzber. d. math, naturwiss. Classe. B. d 42. Jabrg. 1861, p. 86.
(5) E. Mandelstamm. — ‘Ueber schnervenhreuzung tmd Hemiopie (Archiv. fur ophlhalmologie, t. 16, 1873, p. 39).
(6) Michel. — TJeber den Pau des chiasma mrvorum opticorum. — Même recueil, p. 59. Taf. I, fig. iv.
Voir aussi Bastian. — The Lancet, 1874, July 25, p. 112.
HÉMIOPIE HOMOLOOUB UNILATÉRABE.
ceux qui s’entrecroisent dans le chiasma (&’) et ceux qui ne s’y entrecroisent pas (&) aura pour effet d’affecter la moitié gauche de chaque rétine (G G), ou en d’autres termes soit d’obnubiler, soit de supprimer complètement toute l’étendue du champ visuel du coté droit (hémiopie latérale droite), h' hémiopie latérale gauche surviendrait au contraire, à la suite d’une lésion affectant de la même façon la bandelette optique du côté droit.
Fig. S9. Schéma destiné à faire comprendre les phénomènes de Vhémiopie latérale et de Vamblyopie croisée. — T, Semi-décussation dans le chiasma. — T Q. Décussation en arrière des corps genouillés. — CG, Corps genouillés. — a’, b, Fibres non entrecroisées dans le chiasma. — b’, a, Fibres entrecroisées dans le chiasma. — J, a', Fibres provenant de l’œil droit rapprochées en un point de l'hémisphère gauche LOG. — LOD, Hémisphère droit. — K, Lésion de la bandelette optique gauche produisant l’hémiopie latérale droite. — LOG, Une lésion en ce point produirait l’amblyopie croisée droite. — T, Lésion produisant l’hémiopie temporale. — N, N, Lésion produisant l’hémiopie nasale.
Ainsi parle la théorie, et de fait, nombreux sont les exemples qui démontrent qu’en réalité l’hémiopie latérale
FORMES DE L’hÉMIOPIE.
est la conséquence d’une lésion portant son action sur l’une des bandelettes optiques (1). L’eflfet restera le même, quel que soit le siège occupé par la lésion sur la bandelette, depuis l’origine de celle-ci dans les corps genouillés, jusqu’à sa terminaison dans le chiasma. L’hémiopie latérale devra se produire d’ailleurs non- seulement par le fait d’une lésion propre à la bandelette elle-même, mais aussi, à titre de phénomène de voisinage, en conséquence de lésions — hémorrhagies ou tumeurs — développées dans les parties qui sont en rapport plus ou moins immédiat avec ce tractus, telles que, par exemple, l’étage inférieur du pédoncule cérébral {pes) ou encore pulvinar.
Les autres modes de l’hémiopie ne sont pas d’une interprétation plus difficile. Une lésion, une tumeur par exemple, située en T, c’est-à-dire sur la partie médiane du chiasma, de façon à intéresser seulement les fibres optiques entrecroisées (a, V), devra paralyser la moitié gauche (G), de la rétine de l’œil droit ainsi que la moitié droite (D) de la rétine de l’œil gauche et déterminer, par conséquent, ce qu’on appelle l’hémiopie temporale. M. Saemisch a pu dans un cas de ce genre annoncer, pendant la vie du malade, que tel était, en effet, le siège de la lésion et l’autopsie est venue justifier pleinement ses prévisions (2).
Au contraire, l’hémiopie dite nasale, caractérisée par la suppression de la partie médiane du champ visuel se produirait si le cours des fibres directes a' ,13, était seul interrompu, au niveau du chiasma, par exemple, en conséquence de lésions occupant symétriquement de chaque côté, les points N,N. C’est là, on le conçoit, une combinaison qui doit se présenter très-rarement. Il en existe cependant quelques exemples; un, entre autres, décrit avec soin par
(1) Voir entre autres le cas de E. Muller dans ArcUv. fur opUholmolog. VIII. Bd. 1, S 160.
(2) Voir aussi E, Muller in Meissner's Jahresherkht, 1861. S. 458.
12(5 HÉMIOPIE HOMOLOGUE UNILATÉRALE.
M. Knapp (1). Il s’agissait, dans ce cas, d’une compression produite sur les points indiqués par les artères cérébrale antérieure et communicante postérieure, augmentées de volume et indurées par le fait de l’altération athéromateuse.
Je n’insiste pas plus longuement sur ces formes de l’hémiopie, qui, quant à présent, ne nous intéressent pas directement, et j’en reviens à l’hémiopie latérale. Ce genre de trouble visuel, c’est là un fait qui paraît bien établi, est le résultat obligatoire de la lésion d’une des bandelettes optiques ; est-il également, comme on l’afflrme généralement, la conséquence nécessaire d’une lésion qui rencontrerait les fibres nerveuses optiques, au-delà des corps genouillés ; (G, G,) dans leur trajet profond, intra-cérébral (en L O G, L OD)? A mon sens, la clinique et l’anatomie pathologique contredisent cette assertion, présentée tout au moins d’une façon trop absolue et je ne puis que répéter ici, ce que je disais tout à l’heure, à ce propos : Je ne crois pas qu’il existe, quant à présent, une seule observation montrant inévitablement l’hémiopie latérale développée en conséquence d’une lésion intra-cérébrale, endeliors de toute participation des tandelettes optiques, tandis que les faits existent où une lésion de la partie postérieure de la capsule interne ou du pied de la couronne rayonnante a, en même temps que l’hémianesthésie, déterminé l’amblyopie croisée, trouble visuel bien différent de l’hémiopie.
Cela étant, comment comprendre dans une vue schématique cet effet d’une lésion cérébrale, tout en reconnaissant le fait incontestable de l’hémiopie, conséquence d’une lésion des bandelettes optiques?
Pour en arriver là, il suffirait d’apporter au schéma vulgaire de la semi-décussation une modification légère. On admet communément que les fibres nerveuses provenant
(l) Archiv. of scientific and practical medicine, 1873, p. 293.
HYPOTHÈSE ANATOMIQTJE. 127
de l’œil droit et de l’œil gauche qui composent chacune des bandelettes optiques, continuent leur trajet au-delà des corps genouillés, sans nouveau remaniement jusque dans la profondeur de l'hémisphère du coté correspondant, et cette vue s’accorde avec l’idée régnante qu’une lésion des fibres nerveuses optiques, dans leur parcours intra-céréhral, équivaut à une lésion de la bandelette optique et produit conséquemment l’hémiopie.
Je propose d’admettre, au contraire, que seuls les faisceaux de la bandelette qui se sont entrecroisés dans le chiasma, {a, b) effectuent leur trajet profond, tels quels, sans entrecroisement nouveau ; tandis que les faisceaux directs subiraient, eux, au-delà des corps genouillés, avant de pénétrer dans la profondeur de l’hémisphère, (L O Cf, L O D), sur un point indéterminé de la ligne médiane, peut-être dans les tubercules quadrijumeaux (T Q), un entrecroisement complet. Il résulte de cet arrangement que les faisceaux a' réunis, par exemple, en un point de l’hémisphère gauche L O G, représentent la totalité des fibres provenant de la rétine de l'œil droit, et que les faisceaux &, a, représentent la totalité des fibres provenant de l’œil gauche. Le parcours des fibres optiques, d’après cela, en ce qui concerne leur trajet profond, se trouve en quelque sorte ramené au type de l’entrecroisement complet et l’on comprend que dans un appareil ainsi constitué, tandis qu’une lésion de la bandelette optique produit l’hémiopie latérale, au contraire, une lésion située profondément dans l’épaisseur de l’hémisphère produira l’amblyopie croisée.
Je vous apporte cette hypothèse pour ce qu’elle vaut ; elle ne repose, quant à présent, sur aucune donnée anatomique. Elle fournit, quoi qu’il en soit, si je ne me trompe, un moyen facile de se représenter sous une forme très-simple les faits assez complexes révélés par l’observation clinique.
OxNZIÈME LEÇON.
Origine des parties cérébrales des nerfs optiques.
Sommaire. — Rapports entre l’amblyopie croisée et l’hémianesthésie sensitive résultant d’une lésion de la capsule interne.
Origine cérébrale des nerfs optiques.
Couronne rayonnante de Reil. — Faisceaux rayonnants cortico-optiques : Fibres antérieures (racine antérieure de la couche optique) ; — Fibres moyennes (expansions latérales) ; — Fibres postérieures (expansions cérébrales des nerfs optiques). — Rapports anatomiques entre les expansions cérébrales des nerfs optiques et les fibres centripètes de la couronne rayonnante (hémianesthésie sensitive).
Bandelettes optiques. — Origine de la racine externe (couche optique, corps genouillés externes, tubercules quadrijumeaux antérieurs). — Origines de la racine interne (corps genouillés internes,' tubercules quadrijumeaux postérieurs) .
Connexion entre les amas de substance grise et l’écorce grise de l’encéphale : faisceaux rayonnants cortico-optiques.
Effets des lésions des tubercules quadrijumeaux antérieurs.
Faits d’hémiopie latérale supposés d’origine intra-cérébrale.
Messieurs,
J’espère être parvenu à mettre en relief l’existence de Vamblyopie croisée, comme symptôme de lésions occupant la partie postérieure de la capsule interne ou les irradiations correspondantes du pied de la couronne rayonnante.
Du même coup, j’ai essayé d’établir que la proposition de de Graefe, à savoir que l’hémiopie homologue serait — à l’exclusion de l’amblyopie croisée — le seul trouble fonctionnel de la vision pouvant résulter d’une lésion d’un des hémisphères cérébraux; j’ai essayé, dis-je, de montrer