CHAPITRE V
STROPHULUS.
Le strophnlus est une affeclion caractérisée par une éruption de papules assez volumineuses, distinctes les unes des autres, et accompagnées de démangeaisons assez vives. Désigné par beaucoup de médecins sous le nom de feux de dents, sa fréquence est assez grande et son histoire cependant peu connue. Les caractères différentiels qu’il présente nous ont fait établir deux variétés dans sa description : le strophulus simple et le strophidus prurigineux.
$ I. — Strophnlus simple.
Le strophnlus simple est une maladie qui se présente sous la forme de papules tantôt rouges, tantôt blanches, légèrement acuminées, et dont le volume varie entre celui d’une tête d’épingle et celui d’un gros grain de millet. La cuisson assez vive qui les accompagne force les malades à se gratter, à s’écorcher môme, et le suintement qui en est le résultat se concrète sous forme de croûtes blanches ou jaunâtres, très rarement noires. Le siège de prédilection de ces papules est ordinairement à la face, cependant il ti’est pas rare de les rencontrer ailleurs, sur le tronc et sur les membres par exemple.
Les dinércnts aspects sous lesquels so présente ce strophulus l’ont fait désigner des pathologistes sous des déno-
MALADIES CtlTAMîES ACCIDENTELLES, minations diverses. Ainsi ses [lapules sont-elles discrètes sans complication aucune, on l’a appelé stropliulus simple; sont-elles accompagnées d’un léger érythème, c’est le strophulus dit interstrictus ; quand elles sont rapprochées les unes des autres, c’est alors le stropliulus confertus; l’éruption n’a parfois qu’une durée éphémère et se rapproche en cela de l’urticaire, c’est le stropliulus volaticus. Enfin la couleur des papules a servi à multiplier les variétés et elles ont reçu des noms divers, suivant qu’elles étaient blanches ou rouges. Il suffit d’avoir indiqué ces différentes espèces pour nous éviter d’en faire la description.
Rarement le stropliulus s’accompagne de phénomènes généraux. Survenant fréquemment chez l’enfant à l’époque de la dentition, les symptômes qui se présentent alors sont sous la dépendance de ce dernier état; dans un âge plus avancé, il n’est pas rare de trouver l’éruption en coïncidence avec un embarras gastrique.
Le stropliulus simple est fréquent chez les enfants, surtout dahs les deux premières années ; il devient plus rare dans les années qui suivent, et ce n’est qu’exceptionnellement qu’on le rencontre chez les adultes. Le printemps, la chaleur de l’été paraissent être des causes prédisposantes, mais la maladie se développe le plus souvent sous l’influence directe d’une mauvaise digestion.
Le stropliulus dure rarement plus de quatre ou cinq jours et souvent même beaucoup moins, il est donc inutile de recourir à un traitement actif; conseillez tout au plus quelques boissons rafraîchissantes et quelques bains émollients. Si les démangeaisons sont trop vives, on peut les calmer par de la poudre d’amidon ou de lycopode, et s’il y a quelque*complication d’embarras gastrique, il peut y avoir indication à l’administration d’un léger purgatif.
STROl’HULUS.
§ 11. — Stropliuliis prurigineax.
Sous ce nom nous avons décrit depuis plusieurs années dans nos cours cliniques, une éruption qui nous paraît avoir quelque chose de spécial et qui est généralement confondue avec le prurigo. M. Bazin toutefois a également distingué cette maladie et l’a rattachée à la scrofule, en la désignant sous le nom de scrofulide boutonneuse bénigne; après avoir décrit cette maladie, nous nous réservons de discuter l’opinion étiologique de M. Bazin. Nous ajouterons qu’un de nos anciens élèves, M. Franquebalme, a choisi le strophulus prurigineux pour sujet de thèse en 1858, et en a donné une description exacte en reproduisant nos opinions sur ce point de dermatologie.
Le strophulus prurigineux est caractérisé par l’apparition sur le corps de papules assez volumineuses, souvent discrètes, rarement confluentes; les unes sont de la couleur de la peau, les autres sont rouges et parfois même compliquées de taches érythémateuses. Ces papules sont le siège de démangeaisons très vives exaspérées encore par les complications qui surviennent, et qui, toujours plus fortes le soir,sont quelquefois assez intenses pour produire l’insomnie; les malades se grattent alors avec fureur et écorchent le sommet de quelques papules qui sont ensuite recouvertes de petites croûtes jaunâtres. En même temps, au milieu de ces papules, on voit se développer d’autres petites saillies également papuleuses, mais recouvertes à leur sommet d’une croûte noirâtre caractérisant le prurigo. Cette complication constante du prurigo nous parait être le caractère distinctif de cette variété. Ajoutons que d’autres éruptions peuvent encore venir consécutivement à l’irritation déterminée à la peau et qu’il n’est pas rare de voir en même temps des éry-
' MALAUIES CUTANÉKS ACClDKNTIiLLKS.
thèmes, des pustules d’ecLliyma se mélanger à l’éruption papuleuse et venir ainsi obscurcir beaucoup le diagnostic pour les médecins peu familiarisés avec les maladies de la peau.
Du reste, ce strophulus occupe de préférence les parties supérieures du corps, la figure et les membres thoraciques; on le rencontre quelquefois sur les cuisses, mais bien plus rarement sur les jambes.
Le strophulus prurigineux est une affection qui n’entraîne ordinairement que des symptômes locaux; tout au plus, quand il cause l’insomnie, produit-il un léger malaise, de l’inappétence et, par suite, un peu d’amaigrissement et de faiblesse. La durée de cette maladie est variable ; ainsi elle peut avoir une marche aiguë et disparaître au bout de quelques jours; mais comme elle dépend souvent de causes hygiéniques persistantes, on la voit souvent se prolonger pendant plusieurs mois. C’est ainsi qu’il n’est pas rare de la voir apparaître au commencement du printemps et disparaître seulement avec les premiers froids. Elle a, du reste, une tendance très grande à la récidive, et beaucoup de sujets la voient revenir chaque année pendant les niois les plus chauds.
Les complications qui accompagnent le strophulus et que nous venons de citer rendent quelquefois son diagnostic difficile. On sait que de toutes la plus fréquente, c’est sans contredit le prurigo. Or, il suffît de reconnaître les caractères des deux éruptions pour admettre leur mélange, et si d un côté vous voyez les papules du strophulus arrondies ou coniques, blanches ou rouges, recouvertes de minces croûtes jaunes, et de l’autre les papules du prurigo toujours plus petites, toujours recouvertes d’une croûte noire, vous pouvez admettre un strophulus prurigineux.
Le strophulus pourrait encore être confondu avec la va-
STROPHÜLUS.
riété d’eczéma décrite sous le nom A' eczéma rubrum. Quelquefois, en efl'et, on voit celte dernière éruption envahir la figure, les membres et surtout les plis articulaires; elle se montre sous forme de plaques rouges pointillées, surmontées de vésicules et accompagnées de démangeaisons. Il sera toujours facile d’éviter l’erreur en se rappelant la forme vésiculeuse de l’eczéma, tandis que la papule est l’élément anatomo-pathologique du strophulus.
Le lichen sera toujours d’un diagnostic facile ; en effet ses papules, au lieu d’être disséminées, sont rapprochées et confondues, et d’ailleurs il présente trois caractères distinctifs qu’on n’ohserve pas dans le strophulus, à savoir : l’exagération des rides de la peau, son épaisissement et sa rudesse au toucher.
Un diagnostic plus dilficile consiste à séparer le strophulus delà gale; dans ces deux maladies, en elfet, il y a des démangeaisons s’exaspérant le soir, on voit des papules de prurigo répandues sur une partie de l’enveloppe cutanée, et des pustules d’eclhyma viennent parfois compliquer le strophulus aussi bien que la gale. Examinez alors votre malade avec attention, et s’il ne porte aucune éruption papuleuse à la figure, vous pouvez presque du premier coup d’œil diagnostiquer une affection scabieuse, tant il est rare de voir l’absence de papules à la face dans le strophulus ; cependant vous n’aurez de certitude dans le diagnostic que quand vous aurez trouvé le sillon caractéristique de la gale et l’acare qu’il contient. Si les sillons sont douteux, cherchez des papules autour du mamelon chez la femme et sur la verge de l’homme. Songez en outre que les affections concomitantes de la gale ont presque toujours des sièges de prédilection, que le prurigo, par exemple, occupe suiiout l’abdomen et la face interne des cuisses, tandis que l’ecthyma siège plutôt aux fesses. A l’aide de ces signes vous arriverez toujours à distinguer la gale et le strophulus, et
MALADIES CUTANÉES ACCIUENTELLES.
VOUS pourrez reconnaîlre leur existence simultanée, si parfois CCS deux affections viennent à se compliquer.
Le pronostic du slrophulus n’est pas grave par lui-mème en ce sens qu’il ne menace pas l’existence des malades, cependant sa marche chronique, sa facilité à la récidive deviennent souvent pour ceux qui en sont atteints un véritable supplice.
L'étiologie du strophulus, très bien traitée dans la thèse de M. Franquehalme, va nous fournir d’utiles renseignements fondés sur un très grand nombre d’observations.
C’est surtout chez les enfants ou chez de jeunes sujets n’ayant pas encore atteint leur vingtième année, que s’observe cette affection ; en effet, sur soixante observations, nous n’avons trouvé que deux sujets qui eussent dépassé cet âge. Nous l’avons aussi rencontrée plus souvent chez des individus faibles, chez des femmes et surtout chez des jeunes filles chlorotiques et chez des sujets lymphatiques. Ainsi que nous l’avons déjà dit, M. Bazin considère même le strophulus comme étant de nature scrofuleuse et le décrit sous le nom de scrofulide boutonneuse bénigne. Nous croyons que notre collègue a un peu exagéré l’influence scrofuleuse, car si nous avons souvent rencontré la faiblesse de la constitution, souvent nous n’avons pu constater sur les malades aucun symptôme de scrofule.
(i’est surtout dans les classes pauvres, chez des sujets placés dans de mauvaises conditions hygiéniques et, par suite, ayant subi un appauvrissement de l’économie, que nous avons observé le strophulus; toujours l'éruption nous a paru augmenter par le travail et diminuer par le repos, souvent même nous l’avons vue débuter par les parties qui fatiguent le plus. Parmi les causes occasionnelles, la température joue un rôle des plus importants; en effet, c'est au printemps, avec les
strophulls. 77
liremieies cbcileurs (ju apparaît le stropliulus, il augmente avec l’élévation de la température et il disparaît avec les premiers froids. Le changement d’air, le séjour nouveau dans une grande ville, le non-acclimatement sont des causes efficientes dont on ne peut mettre la valeur en doute et dont nous avons constaté la fâcheuse, influence ; mais nous ajouterons surtout à toutes ces causes l’hahilation dans une
chambre trop petite, mal aérée, privée de soleil, et dans un air vicié par la respiration de plusieurs personnes.
Lestrophulus prurigineux est-il une affection contagieuse? On le croirait au premier abord, car on le rencontre souvent chez des personnes de la même famille et qui ont ensembledes rapports journaliers; toutefois cette contagion est plus apparenteque réelle, et si l’on réfléchit à l’étiologie de ceUe affection, on verra que tous ces malades sont placés dans les mêmes conditions, qu’ils ont les mêmes habitudes, la même nourriture, la môme hygiène. Un fait, du reste, qui vient à l’appui de notre idée de la non-contagion, c’est qu’il est rare, quand toute une famille est atteinte, d’ohserver le sirophulus sur le man dont la constitution est en général meilleure et qui est appelé par ses travaux à d’autres habitudes. Aussi nous pouvons affirmer, sans craindre un démenti, que les auteurs qui ont rapporté des exemples de contagion, ont commis des erreurs de diagnostic par suite d’observations inexactes.
Le strophulus prurigineux n’exige qu’un traitement as«ez s.mple, et .1 suffit, pour le voir disparaître immédiatement cleloigner les mauvaises conditions qui l’ont produit. Ainsi quand un malade est admis à l’hôpital, quel que soit le traiement employé, ilsuffit dequelques jours pour voir s’éteindre toute trace d’éruption. Mais on n’obtient pas de cette façon une guenson radicale, et l’affection récidive sitôt que le ma lade reprend ses anciennes habitudes. Il faut donc ou modi-
fier la constilulion ou changer complélemenl \p,s conditions hygiéniques. On arrivera lentement au premier résultat en donnant les toniques, les préparations de fer ou de quinquina, l’huile de foie de morue; tandis que la guérison sera considérablement accélérée, s’il est possible au malade de reprendre le genre de vie délaissé, de choisir une habitation plus saine ou mieux aérée, de retourner à son pays on d’aller à la campagne.
Le traitement local a peu d’importance, cependant en donnant des bains alcalins ou des bains sulfureux tous les deux jours, en saupoudrant les parties malades avec un mélange de poudre d’oxyde de zinc et d’amidon si les démangeaisons sont trop vives, on ramènera plus promptement la peau à ses conditions physiologiques.