TRENTE-TROISIÈME LEÇON
DE LA LEUCOCYTHÉMIE (l).
Messieurs,
Je vais examiner devant vous, un malade atteint de leucocythémie, affection des plus intéressantes, mais assez rare, et que vous n'aurez qu'exceptionnellement l'occasion d'observer dans nos services hospitaliers.
Je vous rappellerai à ce propos les principales données relatives à cette singulière et grave maladie, en insistant surtout sur la partie anatomo-pathologique : les lésions du sang et des organes.
Notre malade reçu ces jours-ci (26 mai 1 889) au n" 1 de l'isolement est un jeune homme de vingt-huit ans, architecte. Sa situation est d'autant plus digne d'intérêt qu'il était obligé de gagner sa vie pour pouvoir faire les frais de ses études. Avant de vous le présenter, je vais vous donner quelques renseignements qui rendront notre examen plus profitable. Son frère est atteint de la goutte depuis une vingtaine d'années. Sa mère a une maladie nerveuse sur laquelle nous n'avons pu obtenir des renseignements. 11 est célibataire et n'a ni frère ni sœur.
Son passé pathologique est assez complexe. Né à M) Leçon recueillie par M. le R.Bensaude, cliel' de laboratoire.
i74 Dli LA LEUCOCYTIIÉMIE.
Bordeaux, il a élé bien portant pendant les premières années de sa vie. 11 n'a pas eu de fièvre éruptive. Cependant, dès l'ilge de cinq ans, il commença à soutïVir de l'estomac. 11 avait fréquemment de l'eml)arras gastrique, accompagné de fièvre et de troubles dyspeptiques, mais ces pbénomènes disparaissaient au bout de quelques jours par le repos et l'emploi de purgatifs. Dans l'intervalle de ces poussées, les digestions restaient pénibles.
A l'âge de vingt ans il contracte la syphilis. Il se traite activement par des injections de peptonate de mercure, par du sirop de Gibert et plus tard par de l'iodure de potassium. Ces médicaments ne font naturellement qu'aggraver les troubles dyspeptiques.
Le traitement antisyphilitique a été continué depuis sept ans avec des intervalles plus ou moins longs. Les accidents sont au début relativement bénins; ils se bornent à des poussées de plaques muqueuses et à des céphalées qui disparaissent dès que le traitement est repris.
Pendant qu'il fait son service militaire, les troubles gastriques redoublent d'intensité : il souffre alors nettement de dyspepsie. Après les repas il éprouve une sensation spéciale de tiraillement de l'estomac, avec ballonnement, mais sans douleurs vives.
A l'âge de vingt-trois ans (après le service militaire) il subit des examens qui le fatiguent beaucoup et augmentent encore les désordres gastriques. La sensation pénible devient plus marquée tout en n'étant jamais très douloureuse. Elle apparaît à dix heures du matin et vers quatre heures du soir, mais cesse après le repas. En outre, le malade souffre d'une constipation opiniâtre. Tous ces phénomènes se produisent
DE LA LEUCOCYTRÉMIE. 475
SOUS forme de crises durant une quinzaine de jours et s'accompagnant, paraît-il, pendant les derniers huit jours d'un état fébrile. Les crises sont séparées par des intervalles de même durée environ.
L'année dernière, l'une de ces crises a été combattue efficacement par des lavages de l'estomac et un régime lacté mixte. A. ce moment le médecin s'aperçoit que le foie est gros ; il ordonne du calomel et des pointes de feu sur la région hépatique.
C'est là. Messieurs, le premier signe reconnu de la maladie actuelle, mais, à en juger d'après le traitement prescrit, il est probable qu'il a été mal interprété.
En novembre 1898, les genoux de notre malade se tuméfient et deviennent douloureux. En même temps apparaissent au niveau des oreilles et des genoux des lésions cutanées, probablement d'origine syphilitique, dont l'aspect rappelle celui de l'ecthyma. Le traitement spécifique fait disparaître toutes ces manifestations.
Deux mois plus tard (janvier 1899) survient une angine avec de la toux, des céphalées intenses et de la fièvre. Ces troubles n'ont qu'une courte durée. Comme le malade veut se soutenir pour travailler, il abandonne tout régime et mange copieusement. Il se sent alors plus mal et s'aperçoit pour la première fois qu'il perd ses forces. Depuis cette époque il se trouve épuisé et ne peut presque plus travailler.
Enfin au commencement du mois de mai deux gommes se développent au niveau des tibias et, en même temps, le malade perd assez rapidement la vue du côté droit. Un oculiste consulté, déclare qu'il est atteint de chorio-rétini te maculaire ; il prescrit des
476 DE I,A LliUCOCYTIlICMlE.
injeclions d'huile biiodurée et de l'iodure de potassium h l'intérieur. Ce dernier médicament, mal supporté par l'estomac, est bientôt remplacé par do la benzo-iodlivdrine.
Le traitement antisypbilitique fait disparaître les gommes, mais n'a qu'une action passagère sur les troubles de la vue. Ceux-ci, après avoir d'abord diminué se sont aggravés ensuite et cette aggravation a coïncidé avec une recrudescence des troubles gastriques et un dépérissement général.
C'est pour cet ensemble complexe que le malade est venu me consulter.
Ainsi que vous le voyez, il est dans un grand état de faiblesse. C'est avec peine qu'il a pu venir à pied jusqu'à rampliitbéÊitre. Il est pâle, anémié mais non très amaigri. 11 porte aux jambes des traces de syphilides croûteuses et les cicatrices des gommes dont je vous ai parlé.
Les ganglions lymphatiques sont peu développés. On en trouve bien à la nuque, aux aisselles et aux aines, mais ils sont petits et assez durs comme dans la syphilis et ne forment nullement des tumeurs ganglionnaires.
La base de la poitrine est élargie, le ventre est uniformément distendu, mais sans circulation veineuse superficielle exagérée.
La palpation fait reconnaître une augmentation de volume du foie et dans l'hypochondre gauche une tuméfaction énorme de la rate dont la limite inférieure arrive à la crête iliaque, tandis que le bord interne atteint presque la ligne médiane.
Il n'y a pas d'ascite. L'estomac n'est pas dilaté. Les bruits du cœur sont bien frappés. On ne perçoit aucun
DE LA LEUCOGYTIIÉMIE. 477
souffle anémique dans les vaisseaux du cou. La température est normale. Les poumons sont indemnes. Enfin, un examen attentif ne révèle aucune altération du système nerveux.
En résumé, Messieurs, notre malade est un homme assez bien constitué, dyspeptique de longue date, présentant une grosse rate et un certain degré d'hypertrophie du foie. C'est au cours d'une syphilis, contractée il y a huit ans, que la maladie actuelle s'est déclarée.
Dès mon premier examen j'ai soupçonné la leucémie.
L'examen du sang a confirmé ce diagnostic Notre interne, M. ïhéohari a fait la numération des éléments du sang et a relevé les chiflres suivants :
2 juin. n juin-
N (nombre de globules rouges par mm^) 1 860 000 1 519 000
R (richesse globulaire) 1 662 280 1 180 746
G (valeur individuelle de chaque globule). . . 0,80 0,70
B (nombre des globules blancs [)ar mmJ) 372 000 437 000
La leucémie produisant souvent des lésions de la rétine, il était important d'examiner les yeux.
Il ressort de l'examen fait par M. Dreyer-Dufer qu'il existe des lésions tenant d'une part à la syphilis, d'autre part à la leucémie. Voici, en résumé, le résultat de son examen : On trouve d'abord la teinte spéciale bleu violacé du fond de l'œil que l'on rencontre dans les < iis de leucémie, de même que la stase veineuse, les liéraorragies en flammèche et la teinte spéciale grisâtre des exsudats rétiniens. Il existe, de plus, un scotome central et de la papillite de l'œil droit qui sont d'ordre syphilitique, de même que certaines lésions de vasculite de l'œil gauche : par places, à une certaine distance de la papille, on trouve la veine temporale inférieure
DE U LEUCOCYTHÉMIE.
accompagnée sur le bord d'un liséré blanchfilre de périvasculile.
Les modifications des urines ne concordent qu'en partie avec celles qu'on trouve habituellement dans la leucémie. On a, en effet, signalé dans cette affection la diminution de l'urée et l'augmentation de l'acide urique et de l'acide phosphorique. Chez notre malade, il y a bien un excès d'acide urique, mais nous trouvons en même temps une diminution d'acide phosphorique et une azoturie très marquée :
ANALYSE DES LUINES.
lei- juin 1899.
Volume 1510 en 24 heures.
Densité (à 23"). 1022
Pour 1000.
par 24 li.
Résidu fixe
Acidité (en HCl).
Chlorures (en
NaCl)
Urée
Azote total (en
Acide urique . . .
Acide phospho-
rique(enP-0°).
Albumine
Glucose
Dépôl
Masse molécu-
laire moyenne.
Az
Résidu
Ph^O^
5 juin 1899.
Volume 1260 en 24 heures.
Densité 1020
Pour 1000.
Par 24 h.
Résidu fixe
Acidité (en HCl).
Chlorures (en
NaCl)
Urée
Azote total [en
urée)
Acide urique. . .
Acide phospho- .
rique(enP20°).
Albumine
Glucose
Masse molécu-
laire moyenne.
Az
Résidu Ph-0'
L'analyse du suc gastrique présentait de l'intérêt en raison des troubles dyspeptiques dont le malade souffre depuis longtemps. Elle a donné les l'ésultats suivants (31 mai 1899) :
DE LA LEUCOCYÏUÉMIE. 479
Après 00'.
Aprùs 100'.
HCl libre II
O.OÎiO
HCl combin. org. C. . .
Chlorhvdrie H H- C. .
Chlore total T
Chlore minéral fixe F..
0,bl
assez abondantes.
Réactions de l'HCl.. . .
constatées.
constatées.
coloré
coloré
rien.
Liquide difficile à
Liquide peu
extraire, assez
abondant
abondant, malémulsionné.
bilieux.
De cette observation intéressante à plus d'un titre je rapprocherai, Messieurs, celle d'un homme que nous avons vu en 1894, au n" 28 de la salle Béhier. Ceux de vous qui suivent la Clinique depuis plusieurs années se le rappellent certainement.
Le malade était un manœuvre âgé de quarante deux ans.
Environ dix-sept mois avant son entrée à l'hôpital il eut, sur l'épaule droite et dans le dos, une éruption furonculeuse qu'il attribua au frottement de lourds sacs de charbon qu'il était alors employé à décharger. Mais, il remarqua, à la suite de cette indisposition, que ses forces faiblissaient, qu'il éprouvait de l'essoufflement pendant la marche ou au moindre effort, et que son teint pâlissait.
Quelque temps après, il ressentit dans le flanc gauche, un peu au-dessous de l'ombilic, une douleur pongitive, sorte de point de côté qu'exagéraient la fatigue et le travail. A plusieurs reprises, cette douleur
480 DE LK LEUCOCYTIIÉMIE.
parut s'amender soiis riiifliiencc d'applications de teinture d'iode, mais elle finit par devenir continue et elle persistait encore quand le malade fut soumis à notre observation.
En mars 1894 (7 mois avant son entrée), le malade commença à éprouver une sensation de gêne Intraabdominale et s'aperçut que son ventre devenait dur. En avril, il se sentit tout à fait incapable de continuer à travailler et entra à l'hôpital Tenon. Là, on fit l'examen de son sang; mais il ignorait les résultats de cet examen. On aurait parlé de rate déplacée et on lui aurait donné de la liqueur de Fowler. Le traitement aurait eu pour effet de le faire saliver et moucher. La dureté du ventre diminua, la douleur disparut, mais la faiblesse augmenta progressivement. En juillet, il fut envoyé en convalescence à Vincennes, où d'après le certificat de Tenon (tout cela était, comme vous le voyez, bien peu précis), on lui fit prendre du sirop de Gibert. A sa sortie de Vincennes, il continua le traitement antisyphilitique. Il essaya en vain de travailler et tomba dans la plus grande misère. La douleur de l'hypochondre gauche s'exagéra, le ventre devint de plus en plus dur, la marche en fut gênée. Le malade se décida alors à entrer à l'hôpital, et fut admis dans nos salles vers le milieu d'octobre 1894.
C'était un homme légèrement amaigri, ofTrant une pâleur toute particulière de la peau et des muqueuses, pâleur qui rappelait plutôt la teinte des anémiques que celle des cachectiques, mais qui ne s'accompagnait pas d'œdème.
En examinant l'abdomen, on voyait au premier coup d'œil que l'hypochondre gauche était plus développé qu'à l'état normal. Par la palpation, il était facile
DE LA LEUCOCYTHÉMIE. 481
de constater l'existence d'une tumeur splénique qui partait du rebord costal gauche, remplissait l'hypochondre et envahissait le flanc, pour s'étendre en bas jusqu'au voisinage du pli de l'aine. En dedans, cette tumeur débordait la ligne blanche de trois travers de doigt au niveau de l'ombilic ; en arrière, elle se perdait dans la région lombaire. Le bord antérieur en était facile à sentir par la palpation ; il présentait une encoche au niveau de son tiers supérieur. La surface en était lisse, en général, mais présentait une dépression verticale qui la partageait en deux portions inégales, dont la droite formait une saillie plus prononcée et plus étendue que la gauche. La consistance de cette masse était ferme. La percussion permettait d'en déterminer exactement les limites supérieures et inférieures, mais elle fournissait transversalement des données moins précises que la palpation, quelques anses intestinales interposées entre la tumeur et la paroi au niveau de l'ombilic, donnant un son presque tympanitique.
En somme, la rate dont la configuration générale était conservée, était restée lisse, mais avait pris une dureté presque ligneuse.
Les fonctions digestives étaient sensiblement normales. L'appétit était bon, les digestions semblaient 1 faciles, les garde-robes étaient régulières. Toutefois, I pendant que le malade était soumis à notre observation, il avait rendu deux ou trois jours de suite des matières noires comme du goudron, il avait eu du raeleena.
L'examen du cœur et de l'aorte ne révélait rien de particulier. Dans les vaisseaux du cou, on trouvait un frémissement cataire à la palpation, et à l'auscultation un bruit de souffle continu avec renforcements. -
G. Hayem. — Clinique médicale. 31
482 DE LA LEUCOCYTHÉMIE.
Le malade accusait un peu de toux le matin. A l'auscultation, la respiration était pure ; à la base gauche, notamment, on ne trouvait ni frottements, ni râles, comme cela se voit parfois, lorsque la tumeur de la rate a provoqué de la pleurésie sèche.
Les masses musculaires étaient molles. Les réflexes étaient conservés.
La vue était bonne. La pupille droite était plus petite que la gauche et la cornée droite présentait une cicatrice, conséquence d'un traumatisme remontant à sept ans.
L'ouïe était affaiblie depuis déjà neuf ans.
Il y avait, enfin, deux signes négatifs de grande importance : le foie avait conservé un volume normal et paraissait intact ; les ganglions lymphatiques étaient absolument sains.
Le malade était le dernier de onze frères et sœurs, dont six étaient morts. Il semblait indemne de toute tare héréditaire et ne présentait aucun stigmate de tuberculose ni de syphilis. Il était marié et avait eu deux enfants morts en bas âge.
Son passé personnel était simple. Il s'était développé paraît-il, assez difficilement, au physique comme au moral. En effet, il n'avait marché qu'assez tard et avait eu de la peine à apprendre à lire et à écrire. Son intelligence était restée assez bornée, et il avait dû toujours faire des métiers de force, pénibles et peu lucratifs. Tailleur de pierre, puis cloutier pendant qu'il habitait Grenoble, il était arrivé à Paris en 1892, et était devenu manœuvre dans une usine à gaz. 11 avait toujours dû se contenter d'une alimentation grossière, quelquefois même insuffisante. Il n'était pas alcoolique; chiquait et fumait beaucoup, et prétendait avoir fait
DE L\ LEUCOCYTIIÉMIE. 483
quelques excès vénériens. Ses antécédents morbides se réduisaient à peu de chose : la variole en bas âge, une contusion lombaire à. treize ans, un ictère catarrhal à quinze ans. De plus, il avait souffert à deux reprises différentes de troubles gastriques. La première fois, à l'âge de trente-trois ou trente-quatre ans, il avait été pris d'accidents qui avaient suivi une mar- . che subaiguë ; la deuxième fois, en -octobre 1893, les troubles gastriques qu'il avait ressentis avaient été plus durables et avaient consisté en aigreurs et vomissements quatre à cinq heures après les repas.
Il me reste maintenant, Messieurs, à vous donner quelques renseignements complémentaires qui avaient été recueillies à l'aide des procédés spéciaux, employés en clinique.
On avait d'abord constaté que la température du corps était régulièrement normale : absence de fièvre.
La quantité des urines était variable, mais toujours supérieure à la moyenne physiologique ; elle avait parfois atteint 2 500 grammes dans les vingt-quatre heures. Cette polyurie irrégulière était accompagnée d'une soif qui était très capricieuse. Voici l'analyse des urines, faite par M. Carrion :
Volume des 24 heures 2200
Couleur Jaune ambrée.
Odeur Faible.
Aspect ; Louche.
Agitation Mousse peu persistante.
Dépôt Faible.
Réaction Acide.
Densité 1011
Acidité 1,650
Urée 36,075
Azote total 37,464
Clilorures 17,373
Acide phosphorique 2,923
484 DE LA LEUCOCYTIIÉMIE.
Acide uriqiie 0,435
Mucine Traces.
Peplones 0
Albumine Traces indosables.
Glucose 0
Indican Peu.
Acide libre 0
Pigments 0
Ainsi que vous 'le voyez, on ne retrouve pas non plus dans ce cas les caractères attribués aux urines des leucémiques.
Il y avait une augmentation de la quantité de l'urine et une diminution de l'acide phosphorique ; mais le taux de l'acide urique était inférieur à la normale.
L'examen du fond de l'œil n'avait révélé aucune altération de la rétine.
Le sang, dont la coloration était violacée, présentait les caractères d'une anémie intense du deuxième degré. Le nombre des globules rouges, trouvé dans trois numérations successives (21 octobre, 27 octobre, 3 novembre), avait été respectivement de 1 454 475, 2 542 000, 1 953 000, et la valeur individuelle de chaque globule en hémoglobine (G) de 0,60, 0,65, 0,73.
Le nombre des globules blancs était singulièrement élevé et avait augmenté progressivement : il était de 313 1001e 21 octobre, de 325 500 le 27 octobre et de 341 000 le 3 novembre.
Malgré une augmentation aussi considérable des leucocytes, la coagulabilité du sang était normale : elle avait lieu en huit minutes, à une température de 16 degrés ; le sérum et le caillot ne présentaient rien de particulier. A la surface du caillot se trouvait, cependant, une mince couche rosée, formée de globules blancs agglomérés.
DE LA LEUCOCYTHÉMIE. 485
Cette observation présente donc, Messieurs, beaucoup d'analogies avec celle de notre malade. J'ai tenu à vous la rapporter parce qu'il est assez rare de trouver, comme dans ce cas, une leucémie liénale pure, sans participation du foie, ni des ganglions.
Le diagnostic dans des cas de ce genre ne présente réellement aucune difficulté, et, cependant, l'examen du sang est si communément dédaigné que les médecins ne le font pas toujours . Il n'y a pas longtemps, j 'étais appelé à voir une malade atteinte de leucémie très avancée, avecsplénomégalie énorme. L'examen du sang n'avait pas été pratiqué, mais un chirurgien des hôpitaux, appelé en consultation, avait ouvert le ventre pour voir quelle était la nature de la tumeur occupant la région de la rate.
En vérité, on ne peut s'empêcher de trouver que les procédés d'examen clinique sont trop négligés. On ne peut pas dire, cependant, qu'il soit plus simple et moins fâcheux pour les malades, de faire une laparatomie exploratrice qu'un examen du sang par piqûre du bout du doigt.
La leucémie est une vaste et difficile question. Je n'en traiterai que le côté anatomo-pathologique et tout d'abord je m'occuperai de l'état du sang.
A lui seul il permet toujours de faire le diagnostic.
Vous savez. Messieurs, que cette affection a pour caractère essentiel une augmentation généralement considérable du nombre des globules blancs. On s'est beaucoup préoccupé de déterminer le taux des globules blancs permettant d'affirmer la leucémie. Les premiers observateurs ont voulu l'estimer en calculant
*86 DE LA LEUCOCYTnÉMIE.
le rapport dos globules blancs aux globules rouges. Pour qu'il y ait leucocythémie, ont-ils dit, et non plus leucocytose simple, il faut que ce rapport soit de 1 p. 50 et à plus forte raison au-dessus.
J'ai indiqué, il y a longtemps, les motifs pour lesquels on doit compter le chiflre absolu des globules blancs et, ayant trouvé dans un cas de cancer à marche rapide jusqu'à 70 000 globules blancs, j'ai mis en garde contre les appréciations fondées uniquement sur le chiffre élevé des globules blancs.
Le plus souvent, le nombre de ces éléments, surtout dans les formes chroniques, atteint 100 000 et au-dessus et peut dépasser 500 000.
Mais il peut y avoir leucémie, et non leucocytose, avec un nombre de globules blancs assez sensiblement inférieur à 70 000. En semblable cas, la leucémie peut néanmoins être reconnue. Elle est caractérisée, en effet, non seulement par un accroissement dans le nombre des éléments, mais aussi et surtout par une modification profonde dans les rapports des différentes variétés de ces éléments entre elles et souvent, en même temps, par l'apparition de formes anormales qu'on ne trouve dans aucune autre circonstance, tout au moins en aussi grand nombre.
Ainsi von Noorden a rapporté un cas où la proportion des globules blancs aux globules rouges était de 1 p. 200, ce qui fait seulement 20000 leucocytes pour 4 000 000 de globules rouges (l ) .
Il y a donc dans la leucémie des modifications à la fois numériques et qualitatives des globules blancs, et il serait, par suite, important de préciser la formule
(1) VON Noorden, cité par Eurlicu bILazarus, loc, cit.
DE LA LEUCOCYTHÉMIFï:. 487
hématologique permettant de la reconnaître, alors même que le nombre des globules blancs ne dépasse pas le taux de ces éléments dans les fortes leucocytoses. Nous verrons s'il est possible de trouver cette formule lorsque nous aurons décrit les lésions leucémiques du sang.
Celles-ci étant très variables, il est indispensable d'admettre divers types de sang leucémique.
L'augmentation numérique des globules blancs est due tantôt à une accumulation considérable de petits éléments, tantôt à des éléments de tailles diverses et notamment de grande taille. Cette distinction déjà faite par Virchow, qui le premier a reconnu les lésions du sang, a été depuis consacrée par un certain nombre d'observateurs. Pour la préciser, Ehrlich admet une leucémie lymphatique et une leucémie myélogène. La première serait due à une multiplication de tissu lymphoïde, la seconde à une multiplication de tissu myélogène.
Cet auteur fait remarquer que ces deux formes hématologiques ne correspondent pas aux formes cliniques admises d'après l'état des organes : ganglions, rate, foie, moelle des os, etc.
Ainsi, dans les cas de leucémie dite splénique, oùla. rate paraît être le seul organe atteint (comme dans l'observation du malade de la salle Béhier), les caractères du sang sont ceux de la leucémie myélogène. On peut, d'autre part, ainsi que Neumann l'a fait remarquer, avoir une leucémie à très grosse rate avec un sang à caractère lymphatique.
Ces marques sont exactes au point de vue clinique, mais nous verrons plus tard si les distinctions d'Erlich, fondées sur l'état du sang, correspondent à des lésion^
488 DE LA LEUCOCYTHÉMIE.
anatomo-palliologiques particulières à chacune des deux variélôs qu'il admet.
Contentons-nous de dire pour le moment que la division d'Erlich est peut-être plus précise que ne le comporte l'état actuel de nos connaissances sur l'origine des lésions leucocytaires. Il vaudrait peut-être mieux, ainsi que cela découlera des faits anatomiques, s'en tenir à l'ancienne division qui offre l'avantage de ne pas trancher certaines questions encore à l'étude. Cependant, nous allons suivre le classement d'Ehrlich dans l'exposé des altérations du sang.
La leucémie dite lymphatique se présente en clinique sous deux formes essentiellement différentes : l'aigui' et la chronique. Je laisserai, pour le moment, de côté la leucémie aiguë dont l'histoire toute contemporaine est cependant fort intéressante, mais nous ferait sortir de notre sujet.
La forme lymphatique chronique est la plus rare des deux formes chroniques. Je n'en ai encore rencontré que 4 cas : l'un deux a été rapporté dans mon livre Du sang ; les trois autres ont été étudiés avec M. Lion et seront l'objet d'un travail spécial. Les caractères du sang sont sensiblement les mêmes, que l'affection soit aiguë ou chronique ; ils consistent dans une augmentation des leucocytes mononucléaires clairs et dans une diminution des grandes formes (polynucléaires et éléments à grosses granulations).
L''étude des cas chroniques nous a montré, à M. Lion et à moi, les principaux faits suivants ;
L'augmentation des leucocytes est très variable : dans l'un de nos trois cas, elle se chiffrait seulement par 37 000 éléments environ, tandis que dans un autre,
DE L\ LEUCOCYTHÉMIE. 489
on comptait jusqu'à 500000 globules blancs, c'est-àdire un des plus forts chiffres qu'on puisse trouver.
Dans tous les cas, la proportion des mononucléaires est tellement grande par rapport aux autres formes, qu'elle représente 97 à 99 p. 100 des leucocytes.
Les éléments multipliés ont presque tous, à l'état sec, des caractères analogues à ceux des mononucléaires clairs normaux. Ce sont des corps arrondis ou ovalaires mesurant en moyenne 11' à 14 p,, et dont les plus volumineux ne dépassent pas 19 p., (Pl. III, fig, 2.) Ils sont constitués par un disque clair, non granuleux, renfermant un noyau relativement volumineux, central ou un peu excentrique, sans réticulum visible et fixant les colorants avec peu d'intensité. Les polynucléaires sont très peu nombreux, non seulement d'une manière relative, mais aussi absolue.
Les éosinophiles sont très peu abondants et non hypertrophiés; on ne voit pas d'éléments à granulations basophiles. On ne trouve pas de grands mononucléaires à granulations neutrophiles, mais dans presque toutes les préparations, on remarque des éléments ressemblant à des myélocytes de petite taille. Il est vrai que je n'ai pas pu, à l'aide du tri acide, y faire apparaître des granulations neutrophiles. Mais les préparations sur lesquelles j'ai opéré n'étaient pas récentes et je ne serais pas étonné si, à l'aide d'observations nouvelles, on parvenait à trouver des petits myélocytes parmi les mononucléaires qui caractérisent cette variété de leucémie.
Dans les cas dont nous parlons, l'anémie n'était que du 2" ou du 3° degré. Dans un cas, les globules rouges à noyau faisaient défaut, dans un autre, on en trouvait quelques rares spécimens, et en-
•4-90 DE LA LEUCOCYTHÉMIE.
fin dans un troisième, ils étaient assez abondants.
Existe-t-il, à côté de ces faits h mononucléaires clairs, une variété de leucémie caractérisée par une accumulation de mononucléaires opaques, c'est-à-dire de lymphocytes proprement dits? Ce genre de lésion semble avoir été vu par Virchow, Blache, Isamberl, Robin, à en juger d'après les termes descriptifs employés par ces observateurs. Mais l'examen du sang a été fait dans ces cas anciens d'une manière trop imparfaite pour qu'on puisse se prononcer sur ce point. J'ai retrouvé dans ma collection une des préparations se rapportant au cas publié dans mon livre. Bien que cette préparation soit mal conservée, il est facile d'y voir que les éléments multipliés appartiennent au groupe des mononucléaires clairs. Dans le seul fait publié en Allemagne, du moins à ma connaissance, c'est-à-dire dans celui de Grawitz, il s'agit encore de la même lésion hématique. L'auteur désigne les éléments multipliés sous le nom de grands lymphocytes, mais la description qu'il en donne, ainsi que la figure qui les représente ne peuvent laisser aucun doute (1).
11 faudra donc attendre de nouvelles observations avant d'admettre l'existence de la lymphocytose proprement dite (2).
(1) Ernst Gkawitz, Klinische Pathologie des Blutes, S. 123. Berlin, 1896. On trouve également dans Limbeck [Grundriss einer klinischen Pathologie des Blutes, léna, 1896) une figure (pl. Il, fig. 7) se rapportant à la même altération du sang.
(2) Depuis que cette leçon a été faite, le mémoire auquel il y est fait allusion a été publié. 11 a pour titre : G. Hayem et G. Lion, A propos de trois cas de leucocythémie à globules blancs mononucléaires (^BulL de la Soc. méd. des hôpitaux, séance du 9 mars 1900).