TROISIÈME LEÇON
des injections salines intraveineuses (l). Messieurs,
Vous savez que j'ai l'habitude de considérer renseignement clinique comme essentiellement pratique, et de faire mon cours sur des malades examinés et interrogés devant vous. Mais ma première leçon est généralement consacrée à l'examen d'une question d'actualité, digne d'attirer votre attention.
T/année derni,ère, au moment de ma leçon inaugugurale, nous venions, depuis peu, d'éprouver une grande perte en la personne de Pasteur. J'ai voulu rendre hommage à cet illustre savant en vous énumérant les principales modifications que la thérapeutique médicale a subies, grâce à ses découvertes. Je vous ai rappelé que ses travaux ont eu pour conséquence d'imprimer une direction nouvelle au traitement d'un certain nombre de maladies, et notamment, des maladies infectieuses. J'ai ajouté que la découverte de l'action thérapeutique des sérums est quant à présent la plus remarquable application des doctrines nouvelles. Ces sérums — quelle qu'en soit la provenance, quel qu'en soit le mode de préparation — possèdent des propriétés générales plus ou moins marquées, mais toutes analogues, que, par abus de
(1) Leçon inaugurale du cours de 1896-97, recueillie par M. LenoLle, interne du service et publiée in Presse médicale, 9 déc. 1896..
langage, on a désignées sous le mon de propriélés toxiques. Quelques-unes d'entre elles avaient été mises en évidence à l'aide d'expériences faites sur les animaux, avant la découverte de la sérothérapie.
L'action dite toxique porte, en premier lieu, et peut-être avec une certaine;'' élection, sur le sang et atteint bientôt tous les éléments anatomiques. Il y a donc lieu de se demander si les divers procédés thérapeutiques, à l'aide desquels on peut susciter des modifications plus ou moins profondes du sang, ne possèdent pas des propriétés ayant une certaine analogie avec celles des sérums. De tous ces procédés, le plus actif est certainement l'injection intraveineuse de solutions salines. Je désire, comme complément de ma leçon inaugurale de l'année dernière, attirer aujourd'hui votre attention sur ces injections. L'étude vient d'en être mise à l'ordre du jour par la publication de faits intéressants, qui tendent à leur attribuer une action désinfectante générale.
Tout d'abord, permettez-moi de vous rappeler le point de départ de cette méthode de traitement. On paraît l'avoir un peu perdu de vue.
L'idée d'introduire dans les veines un liquide propre à diluer le sang remonte à l'épidémie de choléra qui décima l'Europe de 1830 à 1832.
En Russie, Hermann, après avoir reconnu que l'attaque cholérique produit un épaississement du sang, proposa d'injecter de l'eau dans les vaisseaux des malades. Il avait remarqué, en outre, que les déjections sont acides, et il attribuait cette acidité à la présence d'acide acétique dans le sang. Son collègue Jâhnichen, pour remplir les indications qui découlaient de cette
donnée, fit une injection d'eau, légèrement acidulée par de l'acide acétique, chez une malade agonisante. 6 onces de liquide furent injectées. A la suite de l'opération, le pouls reparut dans les radiales pendant un quart d'heure. La mort, imminente depuis vingtquatre heures, survint au bout de deux heures.
Cette expérience ne fut pas répétée.
A Berlin, en 1831, Dietîenbach tenta la transfusion du sang sans résultat.
Ce n'est qu'un peu plus tard, en 1832, que les médecins écossais posèrent nettement l'indication des injections intra-veineuses, et prouvèrent, par des succès, le bénéfice qu'on en peut attendre. En tête, il faut citer Thomas Latta, le véritable créateur de la méthode. O'Shaughnessy avait constaté la perte d'eau et des sels du sang. Latta, s'inspirant de ces recherches, se servit, pour ses injections, d'une solution dont il me paraît intéressant de rappeler la formule. Elle était ainsi composée :
Chlorure de sodium 3 à 5 gr. environ.
Sous-carbonate de soude Jb^TO —
Eau 3"S400 —
Le D' Lewins a indiqué une solution plus concentrée, dont il rapporte la formule à Latta. Elle renferme :
Chlorure de sodium 3 gr. environ.
Sous-carbonale de soude ls'",70 —
Eau li",700 —
Thomas Latta préconisa la méthode des injections massives. Souvent, il injecta dans les veines 3 litres et plus, en une première séance, et l'opération fut renouvelée, à courte échéance, trois à quatre fois dans les vingt-quatre heures. Les doses employées furent
G. IIavem. — Clinique médicale- 3
considérables : Lalta a injecté, en douze heures, jusqu'à 9 kilogr. 240 ; en cinquanlc-trois heures, 10 kilogr. 630. Dans un fait de Weatherill, on pratiqua sept injections dans l'espace de treize heures, et la dose totale de liquide s'éleva h 7 kilogr. 980. Le malade fut guéri, et cette guérison semble due aux injections.
Ces tentatives furent généralement considérées comme audacieuses.
En France, on ne fit que de rares injections intraveineuses, parmi lesquelles je ne citerai que les trois essais infructueux de Magendie. Puis, après l'épidémie, le silence se fît sur cette méthode, et les auteurs classiques conseillèrent d'y renoncer.
Cependant, en 1855, Duchaussoy reprit la question et en fit l'historique ; mais il s'occupa surtout d'introduire divers médicaments directement dans les veines.
Enfin, en 1873, Dujardin-Beaumetz, à propos de la courte épidémie qui régnait alors, rappela la pratique des médecins écossais et pensa qu'il y aurait avantage à en faire de nouveau l'essai.
Malgré ces derniers traA'^aux, lorsque le choléra apparut en France, en juillet 1884, la question des injections intraveineuses était encore au point où l'avait laissée Latta en 1832. Je fus le seul, à cette époque, à reprendre une pratique, je ne dirai pas tombée dans l'oubli, mais abandonnée.
En m'appuyant sur des expériences que je rappelerai bientôt, je fis résolument des injections intraveineuses à tous mes cholériques algides. Le liquide dont je fis usage a la composition suivante :
Eau distillée lOOO grammes.
Chlorure de sodium pur 5 —
Sulfate de soude iO —
Je ne parlerai pas du manuel opératoire, fort simple, que je mis en œuvre.
La méthode de traitement comportait une dose moins forte que celle des Ecossais : 2 litres à 2 litres 1 /2 de liquide étaient introduits dans les veines. Les séances étaient aussi moins fréquentes et plus espacées ; elles n'étaient pas répétées plus de trois à quatre fois. Mais j'ai indiqué la possibilité de les multiplier (1).
Cette méthode a été depuis employée dans le choléra, en province, à l'étranger, en particulier, en Espagne et en Italie. Plusieurs de mes élèves, notamment MM. Lesage et Gaillard, en ont fait un fréquent usage.
Les injections salines intra-veineuses n'ont pas été pratiquées uniquement dans le choléra. Je dois, pour compléter cette étude historique, vous rappeler qu'elles ont été utilisées, dans ces dernières années, dans Vanémie ad vaciitim à la suite des expériences faites en France par MM. Jolyet et Lafont ; en Allemagne, par Kroneker et Sander,en 1879. Le but était, dans ce cas, de remplir les vaisseaux et de faire remonter la tension sanguine. J'ai démontré qu'en outre de ces effets en quelque sorte mécaniques, les injections intravasculaires possédaient de remarquables propriétés hémostatiques, en raison de la manière dont elles agissent sur le sang. •
En résumé, les injections salines ont été, jusqu'à présent, employées dans deux cas principaux :
1° Dans le traitement de l'algidité et du collapsus cholériques.
2° Dans l'anémie aiguë post-hémorragique. Je lais-
(1) Traitement du choléra. Paris, 1885.
..serai de côlé aujourd'hui cette partie du sujet (1).
Les choses en étaient là, lorsque, dans le courant de ces derniers mois, divers chirurgiens attirèrent tout à coup l'attention sur les applications de cette méthode dans le choc chirurgical et dans certains cas d'infection (Berlin (de Nice), Lejars, Jayle, Michaux, Pierre .]Delbet,Duret,TufRer, etc.). En même temps, les études expérimentales sur les animaux furent reprises.
Je yais, en raison de ces nouveaux travaux, examiner rapidement avec vous les deux questions suivantes : r Quels senties effets des injections intraveineuses sur l'organisme?
2° Peut-on admettre que les injections excercent une action désinfectante?
Les effets physiologiques des injections salines ont été étudiés expérimentalement et sur l'homme.
Les premières expériences ont été faites dans le but de ranimer des animaux exsangues (Kroneker et Sander, Jolvet et Lafont, 1879). A peu près à la même époque, j'ai repris ces études et fait des recherches avec l'eau distillée et diverses solutions salines (1882). Je n'ai entrepris le traitement du choléra qu'après avoir fait de nombreuses expériences. Ces expériences se rapportent directement à la question, parce que je les ai pratiquées sur des animaux non saignés. Je vais vous rappeler les principaux résultçits que j'ai obtenus (2).
On peut, chez un chien, injecter, en une séance, une quantité d'eau distillée s'élevant du vingtième au douzième du poids du corps de l'animal sans provoquer
(1) Voir sur ce point, Leçons de thérapeutique. Les médications,
2« série, p. 329 et suiv., 1890.
(2) Traitement du c/io/éra,p. 41 et suiv., 1885. -Dusang,p.980, 1889.
d'autres désordres qu'une légère hémoglobinurie passagère, avec ou sans hématurie. Ces derniers accidents sont évités avec des doses moins fortes. On peut injecter de l'eau distillée en quantité égale à la moitié et même à la totalité de la masse du sang sans susciter d'autre phénomène pathologique notable que des variations de température. Pour produire la mort, il faut injecter, en une heure, une quantité d'eau distillée s'élevant à deux fois et demie la masse totale du sang.
La résistance des animaux est encore plus grande quand on se sert, au lieu d'eau distillée, de solutions salines — solutions chlorurées, ou bien chlorurées et sulfatées. — On ne voit survenir, dans ces cas, ni hémoglobinurie ni hématurie.
Au moment où éclata l'épidémie cholérique, pressé par le temps, je ne fis pas de recherches sur la limite de résistance aux injections. Je me suis préoccupé seulement de deux points : 1° obtenir une solution saline n'altérant pas les globules du sang ; 2" choisir cette solution de façon à faire acquérir au sang une constitution saline, capable d'amoindrir la transsudation au niveau de l'intestin. Je repris, à ce sujet, l'étude des solutions chlorurées sodiques et des solutions chlorurées et sulfatées. Je savais depuis longtemps que les solutions salines faites à un certain taux altèrent peu les éléments du sang. A l'époque déjà éloignée {1875) où je me suis occupé de la numération de ces éléments, j'ai étudié un nombre considérable de formules avant de fixer mon choix sur le liquide dont je fais usage. On ne peut pas trouver de solution chlorurée sodique, quel qu'en soit le taux, qui ne détruise pas ou n'altère pas quelques-uns des éléments du sang. La moins mauvaise est celle dans laquelle la propor-
tion de chlorure de sodium s'élève à, 9 ou 10 p. 1000. Les observations publiées récemment par M. Malassez confirment absolument celles que j'ai faites.Mais, pour pratiquer une numération, on est obligé de mettre une peli te quantité de sang dans une grande quantité de sérum.
Les conditions sont bien différentes quand on injecte une solution dans le sang : on mélange une quantité relativement petite de liquide avec une grande masse, et on introduit le liquide d'une manière progressive. Aussi peut-on se servir de solutions salines de 5 à 10 p. 1000 presque indifféremment. MM. Bosc et Vedel ont même trouvé récemment que l'eau ordinaire n'est pas nocive.
Les solutions chlorurées sodiques conservent donc suffisamment les globules rouges ; et elles sont d'autant plus recommandables, que le chlorure de sodium est le principal sel du sang. J'ai associé le sulfate de soude au chlorure de sodium pour atteindre le second but que je visais. Je ne crois pas sans intérêt de rappeler pourquoi mon attention s'est portée sur le sulfate de soude, qui est d'ailleurs aussi un bon préservateur de la destruction globulaire. Voici comment j'en rends compte dans mon opuscule sur le Traitement du choléra^ p. 67.
«Rabuteau avaitfait voir,qu'introduitdanslesveines, le sulfate de soude, loin de provoquer de la diarrhée, produit de la constipation.
Je fis donc des expériences avec la solution suivante :
Eau 1000 grammes.
Chlorure de sodium 5 —
Sulfate de soude 25 —
Je doublai, avec ce liquide, la masse sanguine d'un chien de 10 kilos, (injection de 835 grammes, représentant 20 grammes de sulfate de soude). Après l'opé-
ration, l'animal fut pris de vomissements, puis d'une fièvre légère. Il resta constipé cinq jours. Une forte diurèse se produisit et l'urine renferma de grandes quantités de sulfate de soude. Une heure après l'injection, le sang de l'animal, recueilli dans un tube, se comporta comme à l'état normal. La séparation du sérum se fit facilement et avec rapidité; le sérum était clair. Les mêmes expériences, répétées plusieurs fois, furent toujours suivies des mêmes effets. »
Cependant, en raison de l'état des reins chez les cholériques, je crus prudent de réduire à 10 grammes la quantité de sulfate de soude dans la solution devant servir chez l'homme. Cette formule ainsi modifiée, employée nombre de fois, tant dans le choléra que dans d'autres maladies, n'a jamais provoqué ni destruction globulaire, ni aucun symptôme fâcheux, pouvant être attribué à l'action du sulfate de soude. C'est donc un peu à la légère qu'on a critiqué ma formule. M. Pozzi, dans un récent rapport lu à l'Académie de médecine, s'est demandé si le sulfate de soude ne modifie pas la vitalité des globules. Les faits observés chez l'homme permettent d'écarter cette objection, car presque tous les médecins qui ont pratiqué des injections intraveineuses ont employé la solution chlorurée-suif alée, et aucun d'eux n'a pu lui découvrir la moindre action nocive, soit sur le sang, soit sur l'organisme.
Ce qu'on peut dire, c'est que, lorsqu'on ne vise pas l'action constipante, on peut supprimer le sulfate de soude et augmenter la dose de chlorure de sodium. J'ai même recommandé l'emploi de la solution chlorurée sodiquepure pour les injections intrapéritonéales que j'ai pratiquées chez les malades dont les veines
40 DES INJliCTIONS SALINES INTIIAVEINEUSES.
M 'étaient pas accessibles à la canule, la solution dilorurée-sulfatée étant mal résorbée lorsqu'on l'introdiiit dans la cavité péritonéale.
Les cdets physiologiques des injections intraveineuses, pratiquées chez l'homme suivant la méthode précédemment indiquée, se dégagent nettement des observations des médecins écossais et des miennes, bien qu'elles aient été faites chez des cholériques. Ils sont surtout sensibles sur la circulation, la respiration, les sécrétions, la «èhermogenèse, etc. Je n'y reviendrai pas ; ils sont décrits en détail dans le livre que je vous ai cité.
Jusque-là, les expériences sur les animaux et les observations sur l'homme démontraient surtout que ces injections étaient inoffensives, qu'elles ne provoquaient pas de destruction globulaire, qu'elles pouvaient être supportées à haute dose et renouvelées sans danger dans un espace de temps relativement court. Évidemment, au point de vue physiologique, l'étude de ces injections pouvait être considérée comme insuffisante. Aussi a-t-elle été reprise par MM. Dastre et Loye (1888-89), auxquels on doit des notions intéressantes. Mais vous allez voir que leur travail — ils en conviennent d'ailleurs, — n'est qu'un commencement d'étude (i). Il a, en effet, uniquement pour but la fixation de la limite de résistance de l'organisme en fonction de la vitesse de l'injection et de la dose de liquide injecté, proportionnellement au poids du corps (le kilogramme pris pour unité). Or, si les conditions expérimentales choisies par ces physiologistes distingués pour produire l'acte qu'ils appellent le
(1) Dastre et Loye, Le lavage du sang {Arch. de p/ii/.s., lii août 1888) et Nouvelles recherches sur l'injection de l'eau salée dans les vaisseaux {Ibid., 1889, p. 233).
n.ES INJECTIONS SALINES INTRAVEINEUSES.
Invage du sang et des (issus sont favorables à la produclion de certains faits intéressants au point de vue de la physiologie générale, il n'en est pas moins vrai que l'inondation de l'organisme, portée à l'extrême limite de la tolérance, s'éloigne singulièrement des méthodes thérapeutiques, et cela, autant qu'une hémorragie provoquée dans le but de déterminer la résistance aux pertes de sang s'écarte d'une saignée pratiquée à un malade.
Il était bon de reprendre cette étude expérimentale dans d'autres conditions. C'est ce que viennent de faire MM. Bosc et Vedel (1). Les résultats qu'ils ont obtenus ne sont guère que la confirmation de faits connus. Ils ont pu, chez le chien, avec des solutions chlorurées sodiques à 5-7 pour 1000, tripler la masse totale du sang, en injectant 86 à 261 centimètres cubes de liquide par kilogramme, avec une vitesse de 15 à 87 centimètres cubes par minute, ce qui démontre une fois de plus, la résistance extrême à ces injections. Retenez, toutefois, que ces chifTres n'ont pas de signification absolue, la résistance pouvant certainement varier suivant les espèces, et suivant les circonstances créées par les états morbides.
D'autres questions intéressantes ont encore été tranchées par les expérimentateurs que je viens de citer. Néammoins, l'action physiologique des solutions chlorurées sodiques reste encore incomplètement déterminée. J'espère que MM. Carrion etHallion arriveront à des résultats intéressants en suivant une voie nouvelle, ouverte par les très remarquables études de
(1) Bosc et Vi:i)i:l, Recherches expérimenlales sur les efTels et la valeur physiologiques des injeclions massives de la soluLion salée simple (iNaCl à 5 et 7 p. 1000) et de la solution saline composée (Chlorure de sodium et sulfate de soude à 7 p. 1000. Injections isolées et en série) (C. IL de la Soc. biolog., ii juillet 1896, p. 744).
M. Winter, touchanl l'équilibre moléculaire des humeurs, auquel le chlorure de sodium prend une part prépondérante (1).
J'arrive maintenant à un sujet qui intéresse de plus près la pratique : celui des eflcls thérapeutiques. Ces derniers sont absolument remarquables dans le collapsus cholérique, et beaucoup d'entre eux sont immédiats : le relèvement du pouls et des contractions cardiaques, le retour du consensus, la disparition de la cyanose, la reprise de certaines sécrétions, etc. D'autres sont consécutifs, et notamment la fièvre de réaction, puis la reprise de la miction, suivie de diurèse. Tous ces faits sont trop connus pour que j'y insiste. Ils sont malheureusement souvent passagers. Quand le malade retombe dans le collapsus, une nouvelle intervention est suivie des mêmes effets immédiats. Dans les cas heureux, la réaction est définitive.
L'indication de ces injections a été tirée de l'épaississement du sang dans le choléra. J'ai contribué à donner la mesure de cet épaississement, et fait jouer un grand rôle à la déshydratation dans la production du collapsus algide. Il est donc bien certain que, jusqu'à présent, on avait recherché les effets mécaniques des injections intraveineuses. L'emploi récent qu'on en a fait dans des états morbides autres que le collapsus algide, constitue une application nouvelle, mais n'est que l'extension d'une méthode connue.
En effet, le procédé de traitement des états infectieux, par les injections intraveineuses, est exactement celui que j'ai employé dans le choléra, et, le
(1) Cahrion et IIau.ion, Influence des injections inlravasculaires de chlorure de sodium sur la constitution moléculaire de l'urine (Soc. de biolog., 2b Juillet 1896) et sur le lavage du sang [Ibid., 5 déc. 1890).
plus souvent, le liquide injecté a été fabriqué suivant ma formule. L'idée de combattre par ce moyen une altération du sang, qui paraît être aujourd'hui l'idée dominante, n'est pas, non plus, aussi neuve qu'on semble le penser généralement. Déjà, à l'époque où l'on s'occupait activement de la transfusion du sang (1874), Liicke croyait qu'elle pourrait servir à la cure des états septicémiques et des pyohémies, et Kiister a publié des observations d'infection purulente guéries à la suite de cette opération. Berns a fait observer, à ce propos, que l'infection purulente peut guérir spontanément, et il a soumis l'opinion des auteurs précédents au contrôle de l'expérimentation. Les effets de la transfusion chez des lapins et chez des chiens, intoxiqués par des injections dans le tissu cellulaire de sang contenant des bactéries, ont été nuls. Chez ces sujets, la survie fut moindre que sur des animaux témoins. Je vous rappellerai aussi qu'Hilton Fagge (1874) a employé un des premiers, sinon le premier, les injections salines en dehors du choléra. Il a injecté dans la veine céphalique droite une solution de phosphate de chaux et de chlorure de sodium dans un cas de coma diabétique. 11 voulait combattre le dessèchement de l'organisme produit par le diabète, — mais plus tard, vous le savez, — Stadelmann est revenu à une pratique analogue (solution salée et bicarbonatée sodique), cette fois, pour combattre l'empoisonnement acide du sang.
Tout en m'attaquant dans le choléra à la déshydratation du sang et des tissus, j'ai montré toute la part prise par les altérations du sang dans l'intoxication cholérique. J'en ai énuméré de nombreuses causes : perte d'eau et de sels par le sang et, par suite,
par les tissus, entraînement dans le sang de matériaux de désassimilation et rétention de ces matériaux par suspension dos sécrétions, diminution de la fonction globulaire, action des poisons sur le cœur et sur le système nerveux, et j'ai admis que la transfusion saline sert ù, combattre la toxémie par le réveil de l'hématose et des sécrétions et, d'une façon générale, de toutes les grandes fonctions. Je n'ai pas omis les poisons cholériques, désignés alors sous le nom de ptomaïnes, mais en faisant remarquer que nos connaissances sur ce sujet sont encore bien imparfaites.
Aujourd'hui, l'étude de l'infection a marché et l'idée dominante est que les grands symptômes des états infectieux (atteinte du système nerveux, adynamie générale et asthénie cardiaque) sont dus à l'action de toxines. Aussi voit-on souvent dans l'injection saline un moyen de laver le sang et l'organisme, de faciliter l'élimination de ces toxines. Mais c'est là une simple hypothèse.
Cette hypothèse pouvait être soumise au contrôle de l'expérimentation; on n'a pas manqué de le faire. Dans la voie ouverte par Berns pour la transfusion du sang, se sont engagés ceux qui ont voulu approfondir l'action antitoxique des injections salines.
M. Dastre et Loye voient, contrairement à leurs prévisions, que le « lavage du sang » n'empêche pas l'intoxication par le charbon, par la morve, par la maladie pyocyanique (1). Les animaux lavés succombent plus rapidement que les témoins. Comme les expériences ont été faites dans des conditions qui peuvent porter atteinte à la résistance des animaux, il était nécessaire de les
(1) Dastre et Loye, Le lavage du sang dans les maladies infeclieuses {C. R. de la Soc. de biologie, 6 août 1889).
reprendre dans des circonstances plus analogues à celles des opérations pratiquées dans un but thérapeutique. C'est ce qui a été essayé cette année même, dans les recherches faites par M. Chassevant (1) sur la strychnine, par MM. Bosc et Vedel (2) sur l'infection colihacillaire, par M. Delbet sur la strychnine et sur quelques autres poisons (3).
Avec la strychnine, les injections intraveineuses ne peuvent réussir que pratiquées avant l'apparition des phénomènes nerveux. Il faut donc qu'elles soient très précoces.
MM. Bosc et Vedel ont produit l'infection coli-bacillaire par introduction de cultures dans les veines. Ils ont vu que l'injection salée intraveineuse retarde l'évolu tion de la maladie et atténue les troubles généraux ; que plusieurs injections successives peuvent amener la guérison ; mais à la condition qu'elles soient immédiates et pratiquées le plus près possible de l'inoculation.
Ces diverses recherches expérimentales sont donc, jusqu'à présent, bien peu favorables aux transfusions intraveineuses, en cas d'empoisonnement par des substances alcaloïdiques ou par des poisons virulents. Mais on peut objecter qu'une question thérapeutique doit, avant tout, être jugée par l'observation chez l'homme. L'empirisme en thérapeutique précède la théorie. Voyons donc ce que démontrent les observations.
Frappé des résultats obtenus en 1884, j'ai pratiqué, en 1885, une injection saline intraveineuse chez deux
{!) Chassevant, Injections de sérum artificiel dans l'empoisonnement strychnique (C. fl. de la Soc. de biologie, 1896, p. 499).
(2) Bosc et Vkdkl, Traitement des infections expérimentales, etc. [Ibid., 25 juillet 1896).
(3) P. Dfxbet, Recherches expérimentales, etc. {Ibid., 6 juin 1896, p. b89).
malades : l'une atteinte de collapsus typlioïdique, l'autre d'infection puerpérale. Je n'ai obtenu aucun résultat. La dernière malade avait une endocardite infectieuse. Ces essais ne m'ont pas encouragé dans cette voie et je ne les ai pas publiés.
Les faits relatés récemment par divers chirurgiens concernent des cas assez différents les uns des autres. Dans beaucoup d'entre eux, les malades étaient dans un état analogue à celui du collapsus cholérique, et il semble que l'action mécanique de l'injection ait été le résultat le plus frappant. C'est ce qu'a remarqué M. Tuffier.
Les injections ont-elles produit, de plus, une action désinfectante ou antitoxique ? Dans la discussion qui a eu lieu à l'Académie de médecine, à la suite du rapport de M. Pozzi, plusieurs praticiens très expérimentés ont pris la parole pour faire les réserves les plus expresses touchant la valeur de ces injections dansles septicémies.
La question est pendante ; elle est loin d'être tranchée. Mais, avant que la clinique se prononce, je vais vous présenter quelques considérations nouvelles sur l'action des injections intraveineuses, considérée en général.
Cette action me paraît beaucoup plus complexe qu'on ne l'imagine. Elle soulève des problèmes qui, n'ayant pas été aperçus, sont loin d'être résolus.
On semble croire qu'un liquide salin, n'altérant pas sensiblement les globules rouges, ne produisant pas d'hémoglobinémie, est un liquide de dilution simple du sang. On a même appelé la solution chlorurée sodique à 5-7 pour 1000, sérum artificiel ou sérum j)hijsxologique. Certes, on a raison de se préoccuper de la conservation des hématies. Mais il n'y a pas de solution saline qui puisse être considérée comme un li-
quide de dilution du sang, un liquide physiologique. Il n'existe pas de semblable liquide. Il faudrait se servir, pour ne produire aucune modification cellulaire, d'un plasma vivant et d'un plasma emprunté à un animal de la même espèce. Le sérum n'est déjà plus du plasma et jouit de qualités particulières et profondément modificatrices. Chose importante à remarquer : malgré la constitution équimoléculaire des sérums, établie par les belles recherches de M. Winter,le sérum d'un animal agit souvent chez un animal d'une autre espèce de manière à amener la mort en quelques instants. Un sérum d'animal est donc un agent perturbateur et, par suite, thérapeutique des plus puissants. L'injection saline, et notamment l'injection chlorurée sodique, est certainement moins altérante du sang et, par suite, des éléments anatomiques que les sérums. Mais elle l'est, cependant, à un degré marqué, et probablement variable suivant les circonstances dans lesquelles on la fait intervenir. Cela est bien facile, d'ailleurs, à comprendre — bien plus facile pour l'eau salée que lorsqu'on emploie un sérum. En allongeant le sang avec de l'eau salée — quel que soit le taux de la solution, — on change brusquement la constitution chimique du sang, et immédiatement on fait entrer l'organisme en travail pour rétablir l'équilibre chimique rompu dans cette partie importante de l'organisme. Les émonctoires doivent contribuer pour une large part à cette réaction; mais, pendant qu'ils fonctionnent, tous les éléments anatomiques sont impressionnés ; d'abord les éléments du sang, puis, très certainement aussi, tous ceux de l'organisme auxquels le sang altéré est apporté immédiatement par les vaisseaux. J'en ai fourni une preuve
intéressante et péremptoire, il y a longtemps déjà. J'ai fait voir que toute injection intraveineuse altère au moins une des propriétés du sang, à savoir celle que possède ce liquide de se coaguler (la coagulabilité). Quand il s'agit d'eau distillée ou d'eau salée qui, en apparence, ont peu d'effet sur cette propriété, on peut mettre l'action en évidence par un artifice. Un sang dont la coagulabilité est modifiée peut ne pas se coaguler tant qu'il continue à circuler dans les vaisseaux, et se prendre en masse lorsque la circulation est interrompue en un point. Or, après les injections salines qui laissent intact, en apparence, le sang circulant, le sang en stagnation se coagule. Cet effet ne peut s'expliquer que par une altération des matières albuminoïdes ou de la manière dont s'en fait le groupement, altération à laquelle prennent part les éléments figurés : globules rouges, leucocytes, hématoblastes. D'ailleurs, les globules peuvent être légèrement modifiés sans être détruits.
Toute injection dans le sang doit donc produire une profonde perturbation dans l'organisme et non un simple lavage. A cet égard, la pratique des injections salines se rapproche de l'emploi des sérums. Elle peut être considérée comme capable de produire de grands effets thérapeutiques. On ne saurait donc trop encourager les études qui se poursuivent en ce moment.
Ce sujet est de la plus haute importance pratique, puisque nous n'avons eu à enregistrer que des déceptions lorsque nous avons voulu faire de l'antisepsie interne à l'aide des agents médicamenteux.
Les médicaments, y compris les antiseptiques, perdent chaque jour du terrain en thérapeutique médicale. 11 faut espérer que la sérothérapie, et que les pratiques
qui s'y rattachent, même de loin, nous fourniront des armes plus sérieuses.
En tout cas, les injections intraveineuses ont, dans certaines circonstances, donné d'excellents résultats. C'est le moyen par excellence de la médication que j'ai appelée « sthénique ». Après avoir contribué à faire connaître la valeur thérapeutique de ces injections, je serais très heureux de voir la méthode que j'ai préconisée trouver des applications nouvelles plus étendues.
Addendum. — J'ai décrit, dans mon petit livre sur le Traitement du choléra, la technique des injections intraveineuses. Celle-ci est très simple ; je n'y reviendrai pas. Mais comme dans ces dernières années, on a proposé divers instruments pour obtenir un liquide aseptique, je désire appeler votre attention sur un des plus pratiques. 11 a été imaginé par deux de mes élèves, MM. Hallion et Carrion. En voici la description :
Cet appareil (fig. 1) comprend les pièces suivantes: 1 " une ampoule de verre disposée de manière à être aisément suspendue à une hauteur convenable ; 2° un tuyau de caoutchouc qui est adapté à une effilure inférieure de cette ampoule, et qui a deux mètres de long ; 3° une aiguille de platine stérilisée, qui termine ce tuyau et qui est contenue dans un tube à essai stérilisé, d'où il est facile de la dégager en temps opportun ; 4° une pince à vis placée sur le tuyau et qui permet d'en faire variera volonté la lumière intérieure, et par conséquent le débit.
La pièce la plus originale de l'appareil (fig. 2 et 3) est un (c bouchon-robinet » qui occupe le goulot supérieur de l'ampoule de verre. Cette pièce est constituée par un bouchon de caoutchouc dont la tubulure centrale
G. Hayem. — Clinique médicale. 4
reçoit un tube de verre coudé, capable de pivoter sur son axe. En lui faisant exécuter ce mouvement de pivot,
on peut h volonté intercepter t^^L ou établir une communication
s^as» entre le contenu de l'ampoule
et l'air extérieur. Comme cette communication se produit à travers une bourre d'ouate filtrante, le liquide est remplacé, à mesure qu'il s'écoule du récipient, parde l'air filtré, aseptique.
On peut ainsi, sans qu'il puisse se contaminer, fractionner le contenu de l'appareil en plusieurs injections successives. Il suffit pour cela,
Fig. 1 . — Appareil à injections Carrion-Hallion.
Fis. 2.
Fig. 3.
La flgure 2 représente le bouchon-robinet ouvert.
Dans la figure 3, on a fait accomplir au tube de verre une demi-rotation de 0 en F, en vertu de laquelle l'orifice latéral du tube a cessé de répondre à l'excavation du bouchon, et s'est appliquée hermétiquement au caoutchouc.
entre deux injections, de fermer le bouchon-robinet ainsi que le tuyau de caoutchouc, et de flamber
l'aiguille.
J'ajoute qu'au lieu de suspendre l'appareil de telle
DES INJECTIONS SALINES INTKAVEINEUSES. oi
sorte que le liquide s'en écoule par son propre poids, on pourrait aussi, l'appareil étant placé à une hauteur quelconque, adapter une poire de caoutchouc au tube du bouchon-robinet, et, celui-ci étant ouvert, produire dans l'ampoule une pression suffisante pour en expulser le contenu.