NEUVIÈME LEÇON
De l'ischurie hystérique.
Sommaire. — Préambule. — De l'ischiirie hystérique. — Différences qui la séparent de l'oligurie. — Considérations générales. — Vomissements supplémentaires. — Historique. — Causes qui ont fait suspecter la réalité de l'iscliurie hystérique. — Distinction entre l'ischurie calculeuse et l'ischurie hystérique.
Observation. — Paralysie et contracture hystériques. — Hémianesthésie complète. — Hémiopie et achromatopsie. — Hyperesthésie ovarienne. — Rétention d'urine. — Tympanisme. — Attaques convulsives, trismus. — Apparition de l'ischurie hystérique. — Précautions prises pour éviter toute cause d'erreur. — Anuric totale. — Vomissements urémiques. — Balancement entre la quantité de l'urine excrétée et les vomissements. — Analyse chimique des matières vomies, des urines et du sang. — Suspension des accidents.
Retour de l'ischurie hystérique. — Nouveaux résultats de l'analyse chimique.
Gravité de l'anurie ordinaire et de l'anurie expérimentale. — Limite de la durée des accidents compatibles avec la vie. —, Influence de l'évacuation d'une quantité même minime d'urine. — Rapidité de l'apparition des symptômes dans l'ischurie calculeuse ; sa lenteur dans l'ischurie hystérique. — L'innocuité des accidents est en rapport avec la dose d'urine produite dans l'organisme. — Résistance des hystériques à l'inanition.
Mécanisme de l'ischurie hystérique. — Insuffisance de nos connaissances à cet égard.
Messieurs,
J'ai l'intention de reprendre et de compléter dans les conférences de cette année la série d'études que nous avions entreprises, il y a deux ans, et que sont venus brusquement interrompre les tristes événements que vous savez.
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Au moment où nous avons dû nous séparer, par une application de reclierclies préalables concernant les troubles irophiqiics liés à une influence du système nerveux, j'essayais, vous vous en souvenez sans doute, de montrer comment bon nombre d'afïections du système musculaire, jusque-là rattachées à une cause périphérique, sont, en réalité, subordonnées à des lésions siégeant dans certaines régions bien déterminées de l'axe gris spinal.
Ce groupe d'affections musculaires, que j'ai proposé d'appeler myopathies spinales ou de cause spinale, nous occupera d'une laçon toute particulière. Je reviendrai aussi sur le groupe si intéressant des scléroses de la moelle épinière et, entre autres, sur celle qui détermine l'ensemble symptomatique désigné sous le nom d'ataxie locomotrice pt^ogressive ' . Le sujet est loin (l'être épuisé, et j'aurai l'occasion de signaler, relativement à ces affections, plusieurs faits nouveaux ou connus d'une manière imparfaite et que des travaux entrepris dans cet hospice ont mis en lumière.
Je traiterai aussi des paraplégies - produites par une compression lente, de la méningite spinale chrojiiçLue ei de quelques maladies du cerveau et de la moelle épinière dont l'histoire a i'ié jusqu'ici très négligée.
Mais, avant de vous ramener vers ces questions ardues, je ne puis résister, Messieurs, au désir de mettre à profit un certain nombre de cas très remarquables d'hystérie qui se trouvent actuellement réunis dans nos salles. Il importe de saisir avec empressement cette bonne fortune, car, en raison de la mobilité propre à la grande névrose que je viens de nommer, les symptômes qui s'offrent aujourd'hui à un haut degré de développement pourraient être demain complètement effacés.
' Voyez : Leçons sur les maladies du système nerveux, t. Il, \" et 2« parties. * Chaicot, loc. cit., t. II, partie.
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Parmi ces cas, il en est un digne d'attention entre tous, qui fera l'objet de notre première entrevue : c'est, — si je ne m'abuse, — un exemple légitime d'une affection rare, très rare, et dont l'existence même est contestée par la plupart des médecins.
Il ne faut pas dédaigner. Messieurs, l'examen des cas exceptionnels. Ils ne sont pas toujours un simple appât pour une vaine curiosité. Maintes fois, en effet, ils fournissent la solution de problèmes difficiles. En cela, ils sont comparables à ces espèces perdues ou paradoxales que le naturaliste recherche avec soin, parce qu'elles établissent la transition entre les groupes zoologiques ou qu'elles permettent de débrouiller quelque point obscur d'anatomie ou de physiologie philosophique. .
C'est de Visclmrie hystérique que je veux vous parler. Dès l'abord, je dois entrer dans quelques explications au sujet de cette dénomination que quelques-uns d'entre vous entendent peutêtre prononcer pour la première fois.
A. Ischurle et impossibilité d'uriner, dans la langue technique, vous le savez, c'est tout un. La signification des mots ischurie hystérique, toutefois, est plus restreinte.
Il ne s'agit pas là de la simple réie?ition d'urine dans la vessie, fait vulgaire chez les hystériques. On sait que très communément, en pareille circonstance, pendant des mois, des années même, l'intervention de la sonde est nécessaire; mais alors, l'urine extraite de la vessie est abondante ou, tout au moins, son taux ne s'éloigne pas du chiffre normal.
Dans Vischurie des hystériques, l'obstacle n'est ni dans l'urèthre, ni dans la vessie. Il est plus haut, soit dans les uretères, soit dans le rein lui-même, soit plus loin encore; il y a là une question à juger. Le fait capital, c'est que la quantité d'urine rendue en vingt-quatre heures, à l'aide de la sonde, — car l'ischurie hystérique est presque toujours compliquée de réten-
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tion uréthrale, — cette quantité, dis-je, est notablement au-dessous du chiffre pliysiologique ; souvent même elle est réduite à zéro et, pendant plusieurs jours, il y a, en définitive, suppression absolue d'urine.
B. Il convient d'ailleurs, dans l'espèce, d'établir des catégories.
Voligurie, ou même la suppression totale d'urine, peut n'être qu'un phénomène passâ^ô'^r chez les hystériques et qui, du reste, comme l'a fait remarquer avec raison M. Laycock, pourra fréquemment passer maperçu. C'est ainsi qu'on observe quelquefois chez ces malades, surtout aux époques cataméniales, une suppression complète d'urine qui ne dépasse pas vingt-quatre ou trente-six heures. Peut-être y a-t-il en même temps un peu de malaise et d'accélération du pouls ; mais bientôt quelques cuillerées d'urine sont expulsées et tout rentre dans l'ordre * .
Les faits sur lesquels je veux fixer votre attention sont bien différents de ceux auxquels je viens de faire allusion. Ils offrent l'ischurie hystérique à son maximum de développement, à l'état de sy7npiôme permanent. Durant des jours consécutifs, des semaines, des mois, la quantité d'urine rendue en vingt-quatre heures peut être insignifiante, à peu près nulle. Parfois même, il y a, pendant une série de plusieurs jours, stippression complète d'urine.
Lorsque les choses prennent cette tournure, à la suppression se joint, d'une manière en quelque sorte obligatoire, un autre phénomène qui est pour ainsi dire le complément du premier : je veux parler de vomissements se répétant tous les jours et même plusieurs fois par jour, aussi longtemps que dure l'ischurie, et dont la matière présente quelquefois, dit-on, l'aspect ou
» Laycock. — A Trealisc on the Nenous Diseascs of Wonun. London 1840. p. 229.
UISTORIQUE ^'^
l'odeur de l'urine. Toujours est-il que, dans deux ou trois cas, l'analyse chimique a découvert, c^ans ces vomissements , la présence d'une certaine quantité d'urée.
En résumé, Messieurs, l'iscliiu-ie hystérique nous ofîrirait, dans l'espèce humaine, la reproduction plus ou moins exacte de quelques-uns des phénomènes observés chez les animaux dans les cas de néphrotomie et d'oblitération des uretères par une ligature.
Les expériences de Prévost et Dumas, et en particulier celles de MM. Cl. Bernard et Barreswil, nous apprennent, vous le savez, que, dans ces mutilations, il s'opère par l'intestin une élimination supplémentaire, dans laquelle on retrouve, suivant les uns, du cardonate d'ammoniaque provenant de la décomposition de l'urée (Cl. Bernard), suivant les autres, Vurée elle-même (Munck). Quoi qu'il en soit, tant que s'effectue cette élimination, les animaux ne paraissent guère souffrir, et c'est seulement lorsqu'ils s'affaiblissent et que l'excrétion supplémentaire n'a plus lieu qu'éclatent les accidents graves qui bientôt occasionnent la mort.
Vous saisissez les analogies et du même coup vous êtes frappés du contraste : les accidents cérébraux sont inévitables, à un moment donné, dans les cas d'expérimentation chez l'animal, tandis que chez l'hystérique, le balancement entre l'excrétion rénale et l'excrétion supplémentaire peut persister pendant des semaines, des mois, sans qu'il en résulte jamais aucun trouble appréciable dans la santé générale-. Mais je ne veux point m'arrêter, pour l'instant, sur ce point; j'y reviendrai par la suite.
Telle est. Messieurs, l'ischurie hystérique, au moins dans ce qu'elle a d'essentiel, d'après les rares auteurs qui ont admis son
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oxisleiicc, car, Je le r(?pète, la réalité de cet accident a été mise on doute. Vous ne le verrez indiqué dans aucun des traités ou des articles récents sur l'hystérie, môme dans les plus complets et les plus justement estimés. Il n'en est nullement fait mention, entre autres, dans le grand ouvrage de M. Briquet. En somme! parmi les auteurs contemporains, M. T. Laycock, professeur à l'université d'Edimbourg, est peut-ôtre le seul pathologiste qui, dans ses écrits, ait donné droit de domicile à l'isclmrie hystérique. Après avoir consacré à ce sujet une série d'articles où il relate deux observations originales, M. Laycock y est revenu dans son livre bien connu sur les Maladies nerveuses des femmes (1840). Partout ailleurs, si l'ischurie hystérique est mentionnée, ce n'est qu'en passant, à titre de renseignement, et non sans une pointe d'ironie à l'adresse des observateurs qui se sont laissé aller à prendre au sérieux ce préle7idu syrapiôme.
Il n'est pas sans intérêt, par contre, de noter que les physiologistes, Haller en tête, puis Carpenter et Cl. Bernard, ceux-ci toutefois sans rien affirmer, se sont montrés, sous ce rapport, beaucoup moms sceptiques que ne l'ont été, par exemple, Prout et R. Willis.
Jusque dans ces derniers temps, j'ai partagé l'incrédulité presque générale à l'égard de l'ischurie hystérique, prévenu d'ailleurs par les enseignements de mon maître Rayer, qui ne manquait jamais de s'étendre longuement sur les supercheries de tout genre dont les hystériques se rendent coupables. Et il n'hésitait pas à confesser que lui-même — qui était un observateur sagace et d'une grande pénétration, — il avait failli plusieurs fois en être victime. Depuis, mes opinions se sont quelque peu modifiées en présence du cas que je vais vous exposer tout à l'heure.
' The Edimhurgh médical and surgical Journal, 1838.