‹ Leçons sur les maladies du système nerveux faites a la Salpêtrière. [electronic resource]Chapitre 177 sur 203 · II. Traumatisme et paralysie agitante · texte numérisé non relu

II. Traumatisme et paralysie agitante

1. On sait que certaines affections, subordonnées à une malaladie diathésique, peuvent se développer à l'occasion d'une action traumatique, et se localiser dans les parties mêmes où la pression, la contusion, la foulure, etc., se sont produites. C'est le cas pour le i^liumatisme articulaire, aigu ou chonique, la goutte, ainsi , que M. Cliarcot l'a fait plusieurs fois ressortir ^ M. le professeur Verneuil et ses élèves ont, d'ailleurs, dans ces derniers temps, mis parfaitement en valeur tout l'intérêt qui s'attache à l'étude des faits de ce genre, pour le point de vue chirurgical.

On sait moins peut-être, que certains phénomènes locaux de l'hystérie se manifestent quelquefois de la même façon et sous ces mêmes influences. B. Brodie ne l'ignorait pas, ainsi , qu'en témoignent plusieurs passages de l'admirable petit livre intitulé : Lectures iUitstraiives of certain local itervous affections (London, 1837) ; il est, dit M. Gharcot, peut-être le premier auteur qui ait, d'une façon un peu explicite, appelé l'attention sur ces phénomènes d'à hystérie locale », comme il les appelle, développes par l'action directe d'un traumatisme. « Il arrive très fréquemment, écrit Brodie, que les symptômes locaux d'hystérie paraissent devoir être rattachés à l'action d'une cause extérieure, et comme l'action traumatique dont il s'agit est souvent très légère, en disproportion apparente avec les effets produits.

' Résumé d'une leçon faite à la Salpêtrière en décembre 1877. » Leçons sur les tiialadics des vieillards, p. 12o, •2-^7.

LE L'INFLUEN'CE DES LÉSIONS TRAUMATIQUES 447

ceux-ci sont souvent mal compris, mal interprétés ; ou les prend pour quelque chose de très différent de ce qu'ils sont en réalité.»

« Il n'est pas rare, ajoute l'éminent chirurgien {Loc. cit., p. o7) de voir, par exemple, une jeune femme, dont le doigt a été piqué ou pincé, se plaindre peu après le petit accident, d'une douleur qui, des doigts, s'étend par en haut sur la main et l'avant-bras. La douleur sera probahlement compliquée d'une action convulsive des muscles du bras ou encore d'une contraction continue des muscles fléchisseurs ou de la partie antérieure du bras, de telle sorte que l'avant-bras sera tenu courbé, d'une façon permanente, au moins tant que la malade restera éveillée, car le spasme est généralement relâché pendant le sommeil. »

a Une jeune fille de 11 à 12 ans s'était piqué l'index de

la main gauche avec la pointe d'une paire de ciseaux. L'accident fut suivi immédiatement d'une douleur occupant le trajet du nerf médian. Dès le lendemain, était survenue une contracture des muscles, par suite de laquelle l'avant-bras devint fixé à angle droit sur le bras. Quelques jours après, tous les muscles delà main et de l'avant-bras furent le siège de spasmes violents, produisant, dans la main et l'avant-bras, des mouvements convulsifs singuliers. Puis, survinrent des nausées et des vomissements et, pendant deux jours, tout ce qu'on introduisit dans l'estomac était immédiatement rejeté. Par la suite, les autres membres furent affectés de la même façon, et il devint impossible à la jeune malade de marcher ou même de se tenir debout. Par moments, se montrait une contraction du diaphragme avec menace de suffocation, ou encore une occlusion permanente de la mâchoire, déterminée par une contracture du muscle masséter, ou enfin une douleur de tête vive et qui, par son caractère, rappelait la douleur du doigt piqué Une intervention chirurgicale (p. 80),

tentée à plusieurs reprises, eut plutôt pour effet d'aggraver le mal... La guérison eut lieu cependant au bout de deux ans, spontanément. »

M. Charcot a fait allusion, dans sa leçon, à un certain nombre de cas qu'il a recueillis dans sa pratique, et qui mettent en pleine lumière l'intérêt théorique et pratique des observations de Brodie. Ces faits seront l'objet d'une publication ultérieure. Aujourd'hui nous nou.s bornons à l'exposé de deux d'entre eux, rapportés à titre d'exemple.

APPENDICE

Obs. I. — Vers le milieu du mois d'avril 1877, Mlle X.... en tombant de sa hauteur, se heurta le dos de la main droite contre un tabouret. Il s'ensuivit une douleur assez vive et un peu de gonflement. Deux ou trois jours après, le petit doigt de cette main commença à se fléchir d'une façon permanente, puis la flexion gagna successivement les autres doigts, et le pouce s'appliqua sur l'index et l'annulaire. A partir de cette époque, le poing reste fermé constamment, jour et nuit, même pendant le'sommeil le plus profond, contrairement à la remarque faite par Brodie, dans plusieurs cas de ce genre. La flexion des doigts, est tellement prononcée que la réduction est à peu près impossible, et que l'on est forcé d'interposer un linge, pour empêcher les ongles de blesser la paume de la main. Les tentatives de réduction, faites à plusieurs reprises, ont toujours été suivies d'une aggravation de la contracture. Les choses étaient exactement dans le même état le 31 mai, c'est-à-dire six semaines après l'accident, alors que M. Charcot vit la malade en consultation avec M. le professeur RichetetM. le docteur de Wailly. On constate ce jour-là que le poing est comme d'habitude énergiquement fermé, que le poignet est rigide lui aussi, comme les doigts, qu'enfin il existe une anesthésie complète occupant la main droite, le poignet et remontant jusqu'à la limite supérieure de la moitié inférieure de l'avant-bras. aussi bien en avant qu'en arrière. Le coude ne participe pas à la contracture.

Mlle X... n'a jamais éprouvé d'attaques de nerfs Elle est calme, d'un caractère égal, plutôt enjoué ; rien n'est changé dans sa manière d'être. Il n'existe chez elle aucune trace de douleur ovarienne. Deux fois les règles se sont montrées depuis le début de la contracture, sans incident particulier. Pas de modifications quelconques de la sensibilité en dehors des parties où l'anesthésie a été constatée.

Cinq jours après la consultation, sans l'intervention d'aucune circonstance digne d'être notée, la main de Mlle X... s'est ouverte tout à coup et a récupéré tous ses mouvements.

Obs. il — Le 17 avril 1877, la nommée Hortense X..., âgée de 27 ans, eut l'avant-bras droit serré entre un mur et un plateau tournant, sur lequel reposent les glaces à polir. Il s'ensuivit immédiatement, sur la partie soumise à la pression, une assez vive douleur, un gonflement avec ecchyniose, mais point de plaie. H... assure que, quelques instants après l'accident, une contracture dans la demi-flexion commença à se produire dans l'annulaire et le petit doigt de la main droite. Les jours suivants, les trois autres doigts de la même main furent envahis à leur tour par la contracture. Sous l'influence des résolutifs, le gonflement et l'ecchymose disparurent bientôt, mais la douleur et la contracture

DE L'INFUENCE DES LÉSIONS TRAUMvVTJQUES

persistant, la malade se décida à entrer à l'hôpital, service chirurgical de M. le D"" Leroy des Barres.

Au moment de l'admission qui eut lieu le 13 juin 1877, c'est-àdire deux mois environ après Taccident, on constate ce qui suit: Les quatre doigts internes de la main droite sont légèrement fléchis dans l'articulation métacarpo-phalangienne de manière à former avec la paume de la main, un angle obtus d'environ 130° à 130°. Les deux dernières phalanges de ces mômes doigts sont rigides, dans l'extension. Le pouce, quoique jouissant d'une certaine mobilité, n'est pas lui-même complètement libre: le poignet estrigide lui aussi, en somme, l'attitude rappelle celle de la main tenant méthodiquement une plume à écrire. Dans toute l'étendue du bras, de l' avant-bras et de la main, il existe d'une façon permanente une douleur qui s'exaspère de temps à autre spontanément. La douleur s'exaspère toujours et devient atroce lorsque la malade essaye d'exécuter un mouvement et aussi lorsqu'on vient à exercer la plus légère pression sur un point quelconque du membre. Elle est surtout vive lorsque la pression a lieu sur la race antérieure de l'avant-bras, particulièrement sur le trajet du nerf médian. Si l'on insiste, il s'ensuit une sorte de crise nerveuse qui, plusieurs fois, a amené une perte de.-*tonnaissance. Il n'y a ni rougeur, ni tuméfaction des parties douloureuses : l'ecchymose a depuis longtemps disparu.

La douleur exquise produite parles moindres contacts rendant impossible toute exploration un peu approfondie du membre, on se décide, 5 ou 6 jours après l'admission, à soumettre la malade à l'action du chloroforme. L'exploration pratiquée alors que le sommeil est devenu complet ne fait rien découvrir qui puisse rendre compte de douleurs si vives. On remarque que, bien que le sommeil provoqué soit très profond, les parties contracturées n'entrent pas dans un état de résolution complète ; à la vérité, on peut, non sans effort toutefois, étendre les doigts complètement ou les fléchir, mouvoir le poignet dans toutes les directions : mais à peine abandonne-t-on ces parties à elles-mêmes qu'elles reprennent leur attitude première.

Tous ces accidents, douleur et contracture avaient persisté jusqu'au commencement du mois d'août, sans modification quelconque, lorsque, un des premiers jours de ce mois, sans cause appréciable, la contracture disparut brusquement en même temps que la douleur; il était survenu une paralysie complète portant à la fois sur le sentiment et sur le mouvement et occupant, dans toute son étendue, le membre supérieur droit, où existe désormais une résolution complète. On s'aperçoit bientôt après que le membre inférieur du même côté est, lui aussi, paralysé du mouvement, comme le supérieur, mais à un moindre degré cependant bien que l'anesthésie y soit tout aussi complète. Celte dernière circonstance donne l'idée d'explorer l'élat de la sensibilité dans

Charcot, t. I, 4° éJit. 29

AITENDICE

toute l'étendue du corps; et l'on constate alors qu'il existe chez la malade une hémianesthésie droite, absolue, complète, portant à la fois sur la sensibilité générale et sur les sens spéciaux, vision et odorat y compris. On reconnaît aussi dans la région ovarienne droite l'existence d'une douleur très accentuée que la malade n'avait pas accusée jusque-là.

A partir de cette époque, un grand nombre d'autres accidents hystériques se manifestent successivement , l'hémianesthésie persistant telle qu'elle, ainsi que l'ovarie, sans variations : un jour, c'est une forte dyspnée, une respiration anhélanle avec menace de suffocation, un autre jour, ce sont des douleurs partant de la région précordiale et s'irradiant vers l'épaule gauche, ou encore une toux sèche et convulsive, une violente douleur fixée sur la tempe gauche, un autre jour enfin, il y a rétention d'urine. Pendant plus d'un mois, la malade a vomi après tous ses repas, ce qui ne l'empêche pas de conserver un certain embonpoint. Il n'a jamais existé d'attaque hystéro-épileptique régulière.

Il est très important de remarquer que K..., réglée à 18 ans, mariée à 20 ans et bientôt mère de 2 enfants, n'avait jamais éprouvé de maladie sérieuse jusqu'à l'époque où s'est produit l'accident qui l'a amenée à l'hôpital de Saint-Denis. Elle était très nerveuse, très irritable : mais jamais il ne s'était produit chez elle d'accidents à proprement parler hj^stériques.

Les phénomènes qui viennent. d'être décrits, à savoir : l'hémianesthésie, la paralysie, l'ovarie, les spasmes divers, etc., persistaient encore le 24 octobre, époque à laquelle M. Charcot, grâce à l'obligeance de M. le docteur Leroy des Barres, a pu examiner la malade.

Ce que Ton connaît, quant à présent, de plus important suice sujet de Vhystérie locale iraumatique peut se résumer, suivant M. Charcot, dans les propositions suivantes :

Une hyperesthésie cutanée plus ou moins exquise, des douleurs plus profondes localisées sur le trajet des troncs nerveux, ou paraissant quelquefois siéger plus spécialement dans une ou plusieurs articulations, une contracture permanente plus ou moins accentuée, tels sont les phénomènes qui se produisent immédiatement après ou peu après l'application de la cause trauraatique.Ces symptômes restent rarement limités à la région où celle-ci s'est exercée ; ils s'étendent rapidement aux régions voisines et peuvent môme occuper toute l'étendue d'un membre. Une fois établis, ils persistent fréquemment, tels quels, sans modification appréciable, avec imo ténacité désespérante, pen-

DE L'IKFLUENCE DES LÉSIONS TRAUMATIQUES 451

dant plusieurs semaines, plusieurs mois, voire plusieurs années. La moindre pression, le moindre frôlement, le moindre mouvement provoqué exaspèrent les douleurs et la contracture. Celles-ci s'exaspèrent encore de temps à autre, spontanément, sans aucune provocation extérieure, sous forme d'accès. Il s'y surajoute quelquefois, principalement dans le temps des exacerbations spontanées, dont il vient d'être question, du gonflement, de la rougeur, une élévation relative de la température des parties affectées. Il arrive, en général, que l'hyperesthésie et les douleurs font place, tôt ou tard, à une anesthésie plus ou moins absolue ; cependant la contracture musculaire persiste encore, néanmoins, au même degré que par le passé. Elle peut, toutefois, être à son tour remplacée par une parésie ou même une paralysie avec résolution des muscles.

Ces accidents, développés à l'occasion d'une action mécanique, sont le plus souvent la première révélation de la diathèse hystérique jusque-là restée latente ; et, généralement, ils en constituent pendant longtemps l'unique symptôme, en ce sens qu'ils subsistent à l'état d'isolement, sans adjonction d'autres phénomènes nerveux. A ce double point de vue, on doit les considérer comme les équivalents de ces accidents névropathiques locaux de même ordre, mais développés cette fois spontanément, qui sont un des attributs les plus singuliers de Vhystérie infantile. Il n'est pas rare, on le sait, de voir chez les petites filles de 10 à 12 ans, par exemple, soit une toux nerveuse, soit un torticolis spasmodique, ou encore là contracture permanente des muscles d'une extrémité ou de tout un membre, une arthralgie enfin, simulant une arthrite ou une coxalgie, occuper la scène pathologique d'une façon à peu près exclusive pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, puis disparaître un beau jour, tout à coup, sans laisser de traces. Mais ce n'est là, fort souvent, qu'un répit, qu'une trêve. Quelques mois, quelques années plus tard, alors que ces phénomènes précurseurs sont peut-être complètement oubliés, on voit, à l'époque où s'établissent les fonctions sexuelles, l'hystérie ovarienne apparaître avec tout son cortège de phénomènes désormais classiques, à savoir : hémianesthésie sensorielle et sensitive, ovaralgie, crises convulsives caractéristiques, troubles particuliers dans le domaine psychique, etc., etc.

,^52 APPENDICE

D'autres Ibis 1' « hystérie généralisée » vient se surajouter à V « hystérie locale » sans intermission, sans temps de repos, et la relation qui existe entre elles deux est alors facilement mise on pleine lumière.

Ce qui vient d'être dit de Yhystérie locale infantile, on pourrait le répéter de tous points au sujet de l'hystérie locale déterminée par une action mécanique ; ce ne sont là, du reste, à proprement parler, que deux variétés d'une même espèce. II est très remarquable, en effet, que les traumatismes ne provoquent guère les accidents dont il est question que chez les sujets ■ jeunes et vierges encore de toute marque un peu prononcée d'hystérie généralisée. Lorsque l'hystérie ovarienne s'est développée et établie avec tout son appareil de symptômes, les lésions mécaniques ne paraissent plus produire les mêmes effets. Telle est, du moins, la conclusion qui semble résulter des observations recueillies par M. Charcot, et, à ce propos, il cite le cas d'une malade de son service, la nommée Geneviève L... Cette femme', aujourd'hui âgée de trente-cinq ans, atteinte depuis longues années d'hystéro-épilepsie avec anesthésie généralisée, est souvent prise à la suite de ces attaques et dans les intervalles qui les séparent de contracture des membres qui persistent pendant plusieurs jours. Plusieurs fois, en tombant à terre dans une attaque, elle s'est cassé les os d'un avant-bras, d'une jambe. Or, jamais ces fractures n'ont été l'occasion du développement de douleurs ou de contractures'-. La consolidation s'en

• Voir robservalion complète de Geneviève dans ^Iconographie photographique

de la Salpê trière. , . ■ „i,„,

2 Les fractures peuvent, comme les piqûres et les contusions, provoquer chez les sujets prédisposés le développement de Thystérie locale ; c'est ce dont témoigne robservation suivante empruntée à Brodie. [Loc. cit., p. 58.) Femme de trente ans environ admise à l'hôpital Saint-Georges, pour une fracture simple des deux os de Pavant-bras. Il n'y eut rien d'anormal dans la fracture, si ce n est que la malade se plaignait d'une douleur extrême au niveau du point lèse et peu « Peu a douleur s'étendit au bras et jusqu'à Faisselle, puis au même cote du cou et de la tête Le plus petit mouvement du membre, même l'action de soulever l'avantbras au-de?sus de l'oreiller sur lequel il reposait, occasionnait de -^ol^':' t leurs et une action convulsive du membre, bientôt suivie de ce qu'on pourrait appeler un état de syncope hystérique. La fracture se consolida comme dans le conditions ordinaires ; mais les symptômes nerveux persistèrent pendant plusieurs semaines et cédèrent graduellement. H est à remarquer que, deux ans auparavant cette femme avait éprouvé des symptômes nerveux analogues à l occasion d une lésion légère du coude.

Page 1