Féré. — La famille névropathique. Paris
Déjà, chez certains, de très bonne heure, vous constaterez une débilite mentale, ou parfois une activité cérébrale exagérée.
Vous pourrez noter aussi, mais encore plus tard, la déséquilibration des diverses facultés intellectuelles et morales. Tantôt, à un développement paraissant à peu près normal de l'intelligence correspondra une absence totale de sens moral (folie morale). Tantôt intelligence et sens moral sont simultanément lésés; tantôt on observe un développement partiel de l'intelligence. Presque tous ces sujets présentent une grande irritabilité de caractère, réagissent d'une façon maladive aux moindres émotions (délire émotif de Morel) ; beaucoup ont une grande instabilité d'humeur, qui les fait passer par des alternatives d'excitation et de dépression. La volonté est chez eux rarement indemne : ces dégénérés subissent aisément les suggestions, et ne savent point résister aux sollicitations, parfois très impérieuses, de leurs instincts.
Les impulsions ont chez quelques-uns une force irrésistible ; les idées, les craintes, les désirs se montrent sous forme d'obsessions plus ou moins tyranniques; des doutes, des terreurs pathologiques s'emparent de l'esprit. Ajoutez à cela que ces êtres sont la proie facile des névroses et des psychoses, et, en un mot, de toutes les maladies nerveuses.
Je ne vous fais qu'une brève énumération, parce que cela me conduirait trop loin, si je voulais vous détailler chacune des variétés que l'on peut rencontrer dans la dégénérescence héréditaire. Si vous voulez d'ailleurs être pleinement édifiés à ce sujet, lisez les beaux travaux de M. Magnan, en particulier les leçons publiées récemment dans le Progrès médical.
Il est cependant deux remarques que je tiens à vous présenter : la première, c'est qu'il ne faut pas vous attendre à rencontrer ces divers stigmates somatiques ou psychiques accentués chez tous les individus dégénérés. Souvent le tableau sera flou, très dégradé, et il vous faudra une certaine attention pour le reconnaître. La seconde, c'est qu'une longue habitude vous sera nécessaire, parfois une très grande patience, pour arriver à surprendre les signes psychiques. Nous nous heurtons ici
aux mêmes difficultés que je vous signalais tout à l'heure à propos de l'hérédité nerveuse.
Ce n'est pas spontanément, ce n'est pas même sans résistance, que le dégénéré vous fera l'aveu de sa tare, qu'il vous avouera ses doutes, ses anxiétés, ses impulsions, ses idées obsédantes. C'est alors qu'il vous faudra gagner sa confiance et vous armer de patience. Peut-être ainsi finirez- vous par savoir la vérité. Remarquez-le bien, il peut se faire que les stigmates physiques, les signes somatiques soient nuls ou à peu près; que tout se réduise à quelques stigmates psychiques (état de déséquilibration, d'émotivité), lesquels, d'ailleurs, peuvent se rencontrer chez un individu remarquablement intelligent.
En voulez-vous des preuves? X..., membre d'une des premières sociétés savantes de France, a eu de très bonne heure la crainte d'être empoisonné, si bien qu'il prépare ses aliments lui-même depuis longtemps; tel autre, homme éminent entre tous, a le délire du toucher pour certains objets; tel autre, esprit également fort distingué, a la crainte du couteau; un autre du rasoir, il ne se rase pas à cause de cela, etc. Je pourrais multiplier ces exemples indéfiniment, mais ceux que je viens de vous citer suffisent, je pense, pour vous édifier pleinement sur l'importance de la recherche des moindres signes psychiques, comme aussi sur la difficulté, dans certaines conditions déterminées, de les connaître.
C'est pour cela que l'état de dégénérescence, alors qu'il est très léger, qu'il est réduit à sa minime expression, passe si souvent inaperçu et que l'on considère telle ou telle affection icrveuse comme née en dehors de lui.
L'état de dégénérescence, souvent très difficile à révéler, à reconnaître, sort de son état latent dans certaines circonstances que je vous indiquais, il y a un instant, en parlant des facteurs qui révèlent la prédisposition. Supposez ces hommes, ces femmes, d'aspect extérieur tout à fait normal, aux prises avec des chocs moraux, des chocs traumatiques, des maladies générales susceptibles de retentir sur le système nerveux. La réaction suivra de plus ou moins près, parfois immédiatement,
parfois au bout d'un temps plus ou moins long. Gomme on l'a remarqué bien des fois, comme tous les auteurs en ont rapporté des exemples, supposez dix individus du même âge, réalisant, en apparence, les mêmes conditions pbysiques et intellectuelles, subissant la même frayeur, le même traumatisme moral ou physique, dans un même accident de chemin de fer par exemple; trois seulement, je suppose, contracteront des affections nerveuses, l'un une hystérie traumatique, l'autre une paralysie agitante, le troisième une neurasthénie. Les sept autres restent indemnes. Pourquoi? Parce que chez les trois premiers la prédisposition héréditaire, la maladie qui sommeille, était là, n'attendant qu'une occasion propice pour éclore.
Notez-le bien, tout est prétexte à l'état de dégénérescence pour se manifester. Les états pathologiques les plus divers : infections, intoxications endogènes ou exogènes, troubles de la nutrition, maladies des reins, du cœur, etc., toutes ces affections sont autant d'agents provocateurs qui révèlent la dégénérescence latente et déterminent, grâce au terrain pathologique sur lequel ils agissent, des accès délirants formidables, des manifestations nerveuses insolites, des idées obsédantes, qui ne se montrent pas, dans les conditions ordinaires, chez des sujets non tarés. Parfois même, ces états pathologiques, les infections par exemple, trouvant un système nerveux dont la résistance est amoindrie, ne se bornent pas à produire des troubles fonctionnels, elles déterminent des lésions souvent irréparables. Ce n'est pas tout, il n'est pas toujours besoin de ces facteurs pathologiques pour faire éclore les manifestations de la dégénérescence; quand la prédisposition nerveuse due à cette dernière est suffisamment intense, elle peut être éveillée par des phénomènes physiologiques tels que la puberté, la menstruation, la grossesse, l'accouchement, la lactation, la ménopause, etc., etc. Vous le voyez, la réaction d'un individu, en face de la douleur physique ou morale, en face de la maladie, de l'intoxication, en face des modifications physiologiques normales, voilà le vrai critérium auquel vous reconnaîtrez l'état de dégénérescence; celui-là ne vous trompera pas, si vous avez bien présentes à l'esprit les considérations que je viens de développer devant vous.
Il me reste maintenant à délimiter aussi exactement que possible la place qui revient à la dégénérescence en pathologie nerveuse et mentale, et à préciser en quoi consiste essentiellement l'hérédité. Ce sera l'objet de notre prochaine leçon..
(Suite.)
Sommaire. — Classification des divers états de dégénérescence, d'après Morel, Magnan, Vallon.
Exemples cliniques montrant la dégénérescence chez les descendants, en conséquence de la tare névropathique des générateurs.
Signification anthropologique de la dégénérescence. Théorie tératologique. L'expérimentation montre que le défaut de ressemblance dans la descendance se retrouve aussi bien dans les familles tératologiques que dans les familles pathologiques. En dernière analyse, la dégénérescence résulte d'un trouble de l'embryogenèse, d'un trouble de nutrition.
Conception tératologique des maladies familiales et héréditaires. Elle explique la genèse de nombreuses maladies nerveuses. Exemples à l'appui. Interprétation des cas isolés.
L/hérédité est un attribut de la cellule.
Messieurs,
Je vous disais en terminant ma précédente leçon que, sans tomber dans les exagérations de certains auteurs, une vaste place doit être réservée à la dégénérescence dans le domaine de la pathologie nerveuse et mentale.
Les aliénistes depuis Morel ont cherché à classer ces divers états de dégénérescence. Morel avait proposé trois catégories de dégénérés : l°les idiots; 2° les imbéciles; 3° les débiles. Magnan se base sur le développement des facultés intellectuelles pour admettre quatre classes : 1° les idiots; 2° les imbéciles; 3° les débiles; 4° les dégénérés supérieurs. Chez les idiots, la vie cérébrale est presque nulle, l'activité purement automatique ; les imbéciles
1. Leçon du 8 février 1895 recueillie par M. J. Charcot, interne du service.
sont caractérisés par le développement rudimentairc des facultés psychiques; leur faiblesse intellectuelle les rend incapables de se diriger et de subvenir à leurs besoins; ils sont cependant susceptibles d'une certaine éducation; chez les débiles, les facultés intellectuelles les plus élevées (jugement, réflexion, etc.) sont insuffisantes, mais un grand nombre d'entre eux peuvent cependant vivre de la vie commune, et certains modes de la vie cérébrale sont parfois, chez eux, comparativement assez développés. Enfin, les dégénérés supérieurs nous montrent, à côté de facultés parfois brillantes, des lacunes de l'intelligence, du sens moral ou simplement du bon sens, et des troubles très accusés de l'émotivité, de la volonté; bref, un développement inégal des diverses fonctions de l'écorce, une déséquilibration des centres cérébraux. C'est chez ces dégénérés supérieurs ou déséquilibrés que se rencontre surtout cette série illimitée d'idées obsédantes, d'impulsions, de troubles émotifs tels que la dipsomanie, la folie du doute, le délire du toucher, la kleptomanie4, la pyromanie, ronomatomanie, l'agoraphobie et toutes les autres phobies, des impulsions au suicide, à l'homicide, les déviations de l'instinct sexuel, etc.
Au dernier Congrès de Clermont-Ferrand, M. Vallon qui, avec juste raison, s'est élevé contre la tendance qui consiste à faire rentrer toute l'aliénation mentale dans la dégénérescence, a proposé, en prenant comme base commune l'hérédité, la classification suivante :
« 1" Débiles : Idiotie. Imbécillité. Faiblesse d'esprit.
« 2° Déséquilibrés (ce sont, dit-il, des êtres malfaisants, clients du médecin légiste) : Facultés partielles. Instabilité mentale. Folie morale. Folie instinctive.
« 3° Emotifs (ce sont des malades qui souffrent, qui sont malheureux; ils arrivent souvent au suicide; ils ont conscience de leur état) : Folie du cloute. Délire du toucher. Agoraphobie et toutes les phobies. »
Je me garderai d'émettre sur ces diverses classifications un jugement définitif : ce n'est d'ailleurs là qu'une question secondaire au point de vue spécial auquel je me suis placé. Ce
sur quoi je veux seulement insister, c'est, d'une part, sur la grande variété des aspects sous lesquels se présente la dégénérescence mentale, et, d'autre part, sur l'étroite parenté qui relie les uns aux autres tous les membres de la grande famille des dégénérés. 11 est, en effet, possible de passer, par des transitions insensibles, des dégénérés supérieurs aux états les plus inférieurs de la dégénérescence.
L'observation clinique de tous les jours nous montre le rôle pathogénique des divers facteurs de la dégénérescence, et en particulier l'influence prépondérante de l'hérédité nerveuse. Permettez-moi, pour vous édifier sur ce sujet, de vous présenter quelques malades, tous, ou presque tous, porteurs de stigmates physiques de la dégénérescence. Ils m'ont été obligeamment prêtés par mon collègue et ami Jules Voisin. Voici une jeune fille de dix-sept ans, atteinte d'imbécillité; ses notions sont des plus bornées ; elle ne sait pas compter, ne connaît pas toutes ses lettres; bref, ses facultés intellectuelles ont subi un arrêt de développement des plus notables; ajoutons qu'elle est turbulente, qu'elle présente un besoin anormal de mouvement. Nous trouvons dans ses antécédents héréditaires : l'alcoolisme chez le père, l'épilepsie chez la mère, des bizarreries chez les oncles, et, dans les antécédents personnels, l'apparition de convulsions à l'âge de sept mois.
Je vous présente une autre fillette de dix-sept ans, microcéphale et imbécile. Ses notions sont des plus rudimentaires : elle connaît à peine quelques lettres, ne sait pas combien elle a de doigts. La mère et la grand'mère étaient de grandes hystériques, le grand-père était buveur.
Voici encore une enfant de quinze ans, moins intelligente que les précédentes, mais, chez elle, à la débilité mentale sont associés de mauvais instincts : c'est la fille d'une mère très migraineuse ; le père avait soixante-sept ans au moment de la conception. Enfin, l'imbécile que je mets sous vos yeux, âgée de dix-huit ans, a été conçue pendant l'ivresse du père; on note encore chez la mère une vive frayeur au quatrième mois de la grossesse.
Je ne vous aurais donné qu'une idée fausse, incomplète, des états de dégénérescence, si les considérations dans lesquelles je viens d'entrer vous laissaient sous cette impression que les dégénérés sont du ressort exclusif de la pathologie mentale. C'est une erreur; les dégénérés, ne l'oublions pas, sont une proie facile pour un grand nombre d'affections nerveuses, et, à ce titre, ils sont souvent les clients du ncuropathologiste, surtout lorsque chez eux la dégénérescence mentale n'existe que sous une forme atténuée. Ajoutons que ces sujets présentent une sensibilité spéciale à l'action des toxiques, et qu'en outre leur état mental les porte à s'intoxiquer; d'où le contingent énorme qu'ils fournisssent à l'armée des alcooliques, des morphinomanes. De plus, lorsqu'une affection, même n'intéressant pas directement le système nerveux, se développe sur le terrain spécial qui est l'état de dégénérescence, celle-ci peut, comme dans les néphrites par exemple, lui imprimer une physionomie, une manière d'être particulière qui souvent rendra votre diagnostic incertain, hésitant, quand il ne sera pas trompé par ces manifestations inaccoutumées. Est-il besoin d'insister sur les erreurs regrettables de pronostic et de traitement que l'ignorance de ces faits peut faire commettre? Vous voyez que j'avais de bonnes raisons pour aborder cette question des états de dégénérescence, dont il me reste maintenant à vous faire connaître la signification anthropologique.
On a nié l'état de dégénérescence, en donnant comme prétexte la multiplicité des formes dissemblables auxquelles il peut aboutir. Ceci demande quelques explications. L'hérédité, c'est là une vérité banale, consiste dans la transmission aux descendants, par voie de génération sexuelle, des qualités naturelles des procréateurs, ou des qualités acquises par ces derniers. « C'est, d'après Ribot, la loi biologique en vertu de laquelle tous. les êtres doués de vie tendent à se reproduire dans leurs descendants. Par elle, la nature se copie et s'imite inccssam-
ment. » L'être humain hérite ainsi des caractères de son père ou de sa mère, en des proportions extrêmement variées; d'autres fois, l'héritage semble ne venir, au moins en apparence, ni du père, ni de la mère, mais bien des aïeux, par ce retour en arrière que l'on appelle l'atavisme.
L'hérédité, a dit Vilmorin, fait la continuité des races, et elle est une des manifestations les plus éclatantes de la vie. Voilà ce que l'observation apprend; mais elle apprend aussi, comme Morel l'avait parfaitement vu, que la dissemblance , c'est-à-dire le défaut de ressemblance dans la descendance est, au contraire, un des caractères de la diminution de la vitalité de l'individu et, partant, de la discontinuité de la race. Elle apprend encore — et cette remarque est également de Morel — que ces sujets dissemblables, issus de familles morbides, appartiennent à des types maladifs similaires; que l'enfant qui n'a pas la ressemblance physique hérite, plus que l'autre, de ces dispositions maladives.
Or le caractère fondamental de l'hérédité normale étant la ressemblance, vous devez comprendre pourquoi, X hérédité nerveuse étant éminemment dissemblable, ce caractère a été considéré comme la négation même du grand principe de l'hérédité . Cela d'autant plus que certaines iniluences, telles que l'alcoolisme, le traumatisme, les émotions morales pendant la grossesse, venant à s'exercer sur les générateurs, peuvent faire éclore des états de dégénérescence absolument semblables à ceux qui dérivent de l'hérédité.
M. Féré, dans le livre auquel j'ai déjà fait allusion plusieurs fois, et auquel j'emprunte ces détails, a bien souligné tous ces points importants, et loin d'y voir une preuve de la négation de la notion d'hérédité appliquée à la pathologie, il y trouve au contraire des éclaircissements qui me paraissent convaincants.
M. Féré fait remarquer d'abord « que si l'on a considéré avec soin les névropathies, les maladies de la nutrition, les dégénérescences, en général, comme maladies de famille, on n'a guère étudié les vices de l'évolution, au même point de vue morphologique ».
Partant de là, il étudie l'hérédité tératologique, en se basant non seulement sur les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire, de Dareste, mais encore sur les siens propres. Patiemment, il a fait
appel à l'expérimentation, en faisant agir les vapeurs des divers toxiques sur des œufs fécondés. Tout récemment encore il communiquait à la Société de biologie et à la Société médicale des hôpitaux les résultats de ses ingénieuses expériences. Je ne veux point entrer dans les détails, cela me conduirait trop loin, mais je suis tout prêt à me rallier à cette idée générale qui ressort à la fois de l'expérimentation et de l'observation quotidienne des faits : que le défaut de ressemblance dans la descendance se trouve tout aussi bien dans les familles tératologiques que dans les familles pathologiques ; que les deux phénomènes sont de même ordre 7 et tiennent à des mômes conditions de développement; que, dans les deux cas, la dégénération, comme l'avait déjà indiqué Morel, ne s'opère pas sans une certaine règle; que les dégénérés dissemblables d'une pareille famille ressemblent à des dégénérés dissemblables d'une autre famille ; que les dégénérés, comme les monstres tératologiques, sont susceptibles d'une classification scientifique; que la dégénérescence a ses lois, tout comme l'évolution normale.
Bref, les dégénérescences, qu'elles soient héréditaires ou qu'elles soient acquises, résultent des troubles de l'embryogenèse, et ces troubles se réduisent, en somme, à des troubles de nutrition.
Je me rallie à la théorie tératologique de l'hérédité morbide, parce qu'elle me permet de comprendre, non seulement la dissemblance dans l'hérédité, mais aussi l'absence d'hérédité, ce qui surprend toujours quand on trouve une névropathie ou une difformité unique dans une famille, surtout si l'on méconnaît le rôle des influences maternelles et celui de tous les accidents susceptibles d'influencer le développement du fœtus — depuis le moment de la fécondation jusqu'à l'accouchement — et le développement de l'enfant au cours des premières années (troubles de la gestation et de la lactation, infections, intoxications, traumatismes, chocs moraux, etc.). Elle nous permet de comprendre aussi pourquoi, dans une famille bien conformée en apparence, au point de vue physique, comme au point de vue mental, on peut rencontrer des produits de dégénérescence ; c'est qu'alors les éléments reproducteurs se sont infériorisés, tandis que les autres éléments de l'organisme restaient normaux; pourquoi aussi les troubles d'évolution du système nerveux peuvent se
produire longtemps après que les déformations extérieures sont devenues impossibles, parce que l'organisme a terminé sa croissance physique.
En somme, la dégénérescence, vue de haut, est la perte des qualités héréditaires qui ont déterminé et fixé les adaptations de la race; elle s'accroît, par apports successifs, parce que les dégénérés ont la mauvaise habitude de se marier entre eux — ce qui est encore un fait d'observation. Heureusement pour la société, ainsi que Féré le souligne, ils deviennent rapidement inféconds, à partir de la quatrième ou cinquième génération: c'est la fatalité antique qui s'attaque à quelques familles, et en poursuit la destruction.
Je viens de résumer brièvement certaines des idées de M. Féré et des aliénistes sur la dégénérescence. C'est déjà beaucoup qu'elles nous aient fourni les éléments d'une compréhension exacte de ce mot de dégénérescence. Je vous le répète, les dégénérés, ces êtres modifiés plus ou moins profondément dans leur caractère anthropologique, sont la proie facile des affections nerveuses. A ce titre, ils nous intéressent vivement, lorsque nous envisageons l'étiologie générale de ces affections. Ce n'est pas tout : je viens de vous développer cette thèse, que l'hérédité nerveuse est plus ou moins l'équivalente de l'hérédité tératologique. Or un coup d'oeil jeté sur l'histoire des maladies familiales fera voir que cette équivalence offre pour nous un intérêt direct.
Je vais prendre comme exemple un des types que nous avons le plus souvent l'occasion d'observer, ce qu'on peut appeler la maladie myopathique. Laissez-moi vous rappeler, en passant, comment ce type s'est constitué. Pendant longtemps, on ne connut, en fait de modalités de l'atrophie musculaire progressive, que la forme dont la connaissance nous était venue des observations d'Aran et de Duchenne. Cette forme est qualifiée de spinale, l'atrophie musculaire étant chez elle symptomatique de lésions de la moelle.
Or, à un moment donné, on décrit un premier type d'atrophie musculaire progressive, distinct du type Aran-Duchenne
par l'absence d'altérations spinales. Puis on en décrit successivement un second, un troisième, un quatrième, ayant tous comme trait commun l'absence d'altérations spinales et le caractère familial. Bientôt la confusion menace de se produire, tant le nombre de ces types va se multipliant. C'est alors que Gharcot intervient au moment opportun pour montrer que, sous une diversité apparente, ces différents types de myopathies familiales n'étaient en somme que des variantes de la paralysie pseudo-hypertrophique. On s'en tint alors à la conception suivante : il existe deux grandes variétés d'atrophie musculaire progressive; l'une a pour substratum des altérations spinales; dans l'autre, ces altérations font défaut. L'une n'a pas d'étiologie bien définie, elle est censée se produire sous l'influence de causes banales; l'autre a son étiologie dominée par l'hérédité, elle ressortit aux maladies familiales.
Il semblait donc qu'une barrière infranchissable se dressât entre ces deux variétés d'atrophie musculaire. Mais voilà que cette barrière est entamée par des faits nouveaux, de connaissance assez récente. Dès 1887, dans mes leçons sur les atrophies musculaires, j'ai mis en lumière la signification de ces faits, en prévoyant que les deux grandes classes d'atrophies musculaires progressives ne seraient probablement pas toujours séparées par un fossé infranchissable. J'émettais une vue de l'esprit, qui est devenue une réalité : un des types familiaux, celui qui a été décrit par Gharcot et Marie, et qui depuis lors a été dénommé, en Allemagne, type neurotique cT atrophie musculaire progressive, établit le lien de transition que j'avais entrevu. Quoi qu'il en soit, héréditaire et familial, le plus souvent il est caractérisé par des lésions à la fois périphériques et centrales, ces dernières intéressant les cordons postérieurs et les cornes antérieures de la moelle.
Bien plus, Strûmpell a publié des exemples d'une maladie héréditaire et familiale où à l'autopsie on a trouvé exactement les mêmes lésions que dans les cas de l'ancien type Aran- Duchenne. Tout récemment, j'ai vu à Heidelberg, dans le service de Hoffmann, deux cas d'une affection familiale, chez une jeune fille de douze ans, et chez son frère âgé de quatorze ans, affection caractérisée par une exagération des réflexes, par une démarche spasmodique et par l'atrophie musculaire; bref, il y
avait lieu de se demander si nous ne nous trouvions pas en présence de la sclérose latérale amyotrophique; d'autres cas de ce genre ont été publiés par d'excellents observateurs (Brown, Seeligmiïller, etc.). Aussi bien, dans mon avant-dernière leçon, je vous ai longuement parlé des cas de scléroses systématiques combinées, publiés dans le cours de ces dernières années, cas pour la plupart héréditaires ou familiaux, ou l'un et l'autre.
D'autre part, Bernhardt a publié des cas héréditaires et familiaux d'atrophie musculaire progressive spinale, compliquée de paralysie bulbaire1. Précédemment, Seeligmuller2 avait publié les observations de quatre enfants de la même famille qui, dans le cours de la seconde enfance, furent atteints d'une maladie caractérisée par une parésie spasmodique, avec atrophie musculaire et symptômes de parésie bulbaire. Nonne a publié l'histoire de trois frères qui présentaient des désordres de la coordination, de l'embarras de la parole, de la faiblesse motrice, de l'ophtalmoplégie et une atrophie du nerf optique; à l'autopsie d'un de ces malades on a trouvé les centres nerveux manifestement ratatinés, mais sans altérations histologiques appréciables3.
Pelizaeus a décrit une affection dont étaient frappés des sujets masculins répartis sur trois générations d'une même famille. Les symptômes de cette affection familiale consistaient dans une parésie spasmodique des membres inférieurs, dans une certaine maladresse des mains, dans de l'embarras de la parole, du nystagmus, de la faiblesse intellectuelle. On a môme cité des cas se rattachant, selon toute vraisemblance, à la sclérose en plaques, et qui revêtaient le caractère familial.
Est-il besoin de vous rappeler que l'on connaît, depuis pas mal d'années déjà une affection, la maladie de Friedreich, qui touche d'une façon systématique les différents cordons blancs de la moelle et qui est une maladie à la fois héréditaire et familiale. Voire que la maladie de Thomsen, qui est surtout une maladie des muscles, a pris rang parmi les affections héréditaires. Enfin, récemment, Ascher a publié l'observation d'une enfant de huit ans, vraisemblablement atteinte de paralysie