II. — Des^cellules nerveuses considérées en général
Ainsi que vous le savez déjà, les éléments nerveux qui entrent dans la constitution du cerveau et de la moelle appartiennent tous au type des cellules multipolaires. Ce sont des cellules à prolongements multiples.
Depuis 1851 nous savions, de par les recherches de Wagner sur le cerveau de la torpille, qu'un seul des prolongements de la cellule nerveuse, exceptionnellement deux, sont en communication directe avec une fibre nerveuse. Ce que Wagner avait constaté à l'état de fait isolé, Deiters, en 1865, le vérifia sur des préparations provenant d'espèces animales variées. Bref, il éleva ce fait d'observation à la hauteur d'une
l'œuvre d'une époque.
loi appelée à régir la structure des éléments cellulaires des centres nerveux. Dès lors, l'idée qu'on se fit de cette structure
fut celle-ci.
Toute cellule nerveuse comprend un corps et deux variétés
de prolongements, à savoir :
a. Des prolongements courts [voir fîg. 4 et 5) qui se terminent dans la substance fondamentale à une faible distance de leur origine, en se résolvant en ramifications multiples; on
Fig. 4. — Cellule ganglionnaire des cornes Fig. 5. — Cellule ganglionnaire des antérieures de la moelle. (Anatomie de cornes antérieures de la moelle. Testut.) (Anatomie de Tcstut.)
leur donne le nom de prolongements protoplasmiques, de dentrites (His).:
b. Un prolongement très long (1, fig. 4 et a, fig. 5), unique, qui sans se ramifier et sans perdre de son épaisseur, va constituer le cylindre-axe dune fibre nerveuse; c'est le prolongement cylindre-axile ou prolongement de Deiters.
Voilà pour la structure de la cellule nerveuse, telle qu'on
la concevait jusqu'à ces dernières années, telle que vous la trouvez décrite dans la première édition du remarquable traité d'anatomie de M. Testut, parue en 1891.
Pour ce qui est des rapports de ces éléments anatomiques entre eux, on les concevait de façons diverses, mais presque tous les histologistes étaient d'accord pour admettre que les cellules nerveuses communiquaient directement entre elles. Cette conception erronée avait pris corps à la suite des recherches de Gerlach.
Gerlach était parti d'un fait d'observation, qui est indiscu-
Fig. 6. — Représentation schématique du réseau de Gerlach. (Anatomie de Poirier.)
table : la substance grise des centres nerveux, examinée sur des préparations convenables, au chlorure double d'or et de potassium, se présente à nous sous l'aspect d'un enchevêtrement inextricable de fibrilles. Voilà ce que l'on voit, et voici maintenant ce qui n'était qu'une hypothèse imaginée par Gerlach, hypothèse dont l'inexactitude paraît aujourd'hui bien démontrée. D'après Gerlach, l'enchevêtrement de fibrilles, qu'on découvre dans la substance grise des centres nerveux, représentait un rêticulum vrai, un réseau continu (fig. 6) résultant de F anastomose des prolongements protoplasmiques des cellules nerveuses. Ces prolongements protoplasmiques, en s'abouchant les
l'œuvre d'une époque. 13"?
uns avec les autres, devaient former un véritable réseau en grillage. Une partie des cylindres-axes des fibres nerveuses émanaient de ce réseau, les autres étant représentées par les prolongements de Deiters, les prolongements cylindre-axiles des cellules nerveuses. Donc, les fibres nerveuses naissaient les unes directement, les autres indirectement, par l'intermédiaire du réseau hypothétique de Gerlach. Ce second mode d'origine était attribué par Gerlach surtout aux fibres sensitives.
Pour bien faire saisir ce mode d'origine des fibres sensitives, tel que le concevait Gerlach, Lenhossek, dans son remarquable mémoire sur la structure fine du système nerveux, qui, je vous le répète, m'a beaucoup servi pour la préparation de ces leçons, a fait la comparaison suivante : Les prolongements protoplasmiques des cellules nerveuses étant assimilés à des artériolcs qui donnent naissance à un réseau capillaire, les fibres nerveuses sensitives émanant du réseau de Gerlach représenteraient les veinules qui émanent du réseau capillaire.
Quoi qu'il en soit, l'hypothèse d'un réseau continu de fibrilles reliant entre elles les cellules nerveuses n'était pas acceptée par tous les histologistes. C'est ainsi que Kôlliker s'est toujours posé en adversaire de la théorie de Gerlach. De même His, en 1883, et Forel, en 1887, la repoussèrent résolument. Le premier se fondait sur les données de l'embryologie, qui lui montrait les neuroblastes, les premiers rudiments des cellules nerveuses, indépendants les uns des autres. Quant à Forel, il ne voulait pas admettre un réseau dont le microscope ne lui démontrait pas la réalité.
La théorie du réseau de Gerlach s'est écroulée sous les révélations que nous a values l'emploi du procédé de Golgi. Je vous ai dit que ce procédé nous avait mis à môme de suivre, jusque dans leurs plus lines ramifications, les prolongements protoplasmiques des cellules nerveuses, les dentrites. Je ne veux point m'attarder à des détails arides, en vous décrivant les innombrables variétés de formes qu'atfectent les cellules nerveuses et leurs prolongements : forme en panache des
CLIiNÏQlE DES MALADIES DU SYSTEME NERVEUX.
cellules pyramidales (fig. 7), arborisations en espalier des cellules de Purkinje (fig. 8), cellules fusiformes, bipolaires (fig. 9),
cellules unipolaires (fig. 10), étoilées , etc.
Quelques dessins, que je vais faire passer sous vos yeux, vous donneront de ces détails une idée plus que suffisante pour l'intelligence
Fig. 7. — Cellule pyramidale de Têcorcc cérébrale d'une .souris blanche. (D'après R. y Cajal.)
Fig. 8. — Cellule de Purkinge du cervelet du chat. (D'après R. y Cajal.)
de ce qui va suivre. Mais je tiens à souligner, en passant, certains points capitaux des découvertes de Golgi, pour vous dire ensuite quelques mots de la théorie erronée^/quil a édifiée sur ces découvertes.
Nous devons surtout à Golgi nos premières notions exactes sur le cylindre-axe ; Golgi le premier a reconnu que ce pro-
longement présente des ramifications, latérales ou terminales, analogues aux prolongements protoplasmiques, aux dentrites du corps cellulaire, bien que d'un aspect différent1. Voire que, sur la disposition variable de ces ramifications, Golgi a établi sa distinction des cellules nerveuses en deux types principaux :
a. Les cellules du premier type, considérées par Golgi (mais à tort) comme étant des
Fig. 9. — Cellules bipolaires d'un ganglion spinal.
Fig. 10. — Transformation des cellules bipolaires en cellules unipolaires. (D'après van Gehuchten.)
cellules motrices, ont pour caractère spécifique la présence d'un cylindre-axe très long, d'un calibre uniforme, qui émet laté-
1. Les dentrites présentent de nombreuses nodosités et sont comme variqueux, i s émettent, non loin de leur lieu d'origine, de nombreux collatéraux et par suite ils diminuent rapidement de volume. Les prolongements cylindre-axilcs ainsi que leurs ramifications latérales et terminales se distinguent par la netteté et la régulante de leurs contours, par l'homogénéité de leur calibre.
ralement un nombre variable de branches très fines, rami-
Fig. 11. — Cellule nerveuse multipolaire de la moelle d'un embryon de veau. (D'après van Gchuchten.)
fiées, les collatérales, sans pour cela perdre son individualité. Des exemples très nets des cellules de ce premier type nous
Fig. 12.
Cellule nerveuse à cylindre-axe court. (D'après van Gchuchten.)
sont fournis par les cellules motrices de la zone rolandique (fig. 7), des cornes antérieures de la moelle (fig. 11), par les
cellules de Purkinje (fig. 8), qu'on trouve dans le cervelet. Vous entendrez quelquefois désigner les cellules de ce premier type, du nom de cellules nerveuses du type Deiters.
b. Les cellules du second type, que vous entendrez désigner couramment sous le nom de cellules de Golgi, ont ceci de particulier que leur prolongement cylindre-axile se résout immédiatement après sa naissance (fig. 12 et 13) en une arborisation extrêmement riche de branches divergentes.
Celles-ci ont toutes le même volume et elles ne couvrent de leur réseau qu'un espace très restreint, sans envahir les régions voisines.
Golgi ayant rencontré les cellules de ce second type dans les cornes postérieures, les avait considérées comme étant chargées de fonctions sensitives. Aujourd'hui il est reconnu que cette division physiologique des cellules nerveuses en sensitives et motrices est contraire à la réalité des faits. Les recherches de Ramon y Gajal et de Kôlliker nous ont appris que les cellules du second type se rencontrent précisément dans des territoires chargés indubitablement de fonctions motrices (cervelet, zone psychomotrice des circonvolutions), et qu'inversement il existe de nombreuses cellules du premier type, dans des organes exclusivement sensitifs, ainsi dans la rétine.
N'empêche que la distinction morphologique de deux variétés de cellules nerveuses, telle que je viens de l'énoncer, conserve toute sa valeur.
Fig. 13. — Cellule nerveuse à cylindreaxe court (D'après van Gehuchten.)
Chose faite pour étonner, alors que le procédé de Golgi nous mettait à même de constater de visu que les dernières ramifications des prolongements cellulaires de n'importe quel ordre se terminent toutes librement, Golgi ne sut pas profiter de la supériorité de son procédé pour se dégager d'une erreur imposée en quelque sorte par les physiologistes : celle de l'exis-
Fig. 14. — Représentation schématique du réseau nerveux, d'après la théorie de Golgi. (Anatomic de Poirier.)
tence d'un réseau continu, résultant des anastomoses des prolongements des cellules nerveuses.]
Je viens de vous dire comment Gerlach concevait la constitution de ce réseau (anastomoses entre les prolongements protoplasmiques des cellules). Golgi, il est juste de le dire, a été moins explicite que Gerlach. Il admettait l'existence d'un réseau très serré, formé par les fines ramifications terminales des cellules du second type et par les terminaisons des collatérales des cellules du premier type (fig. 14), réseau répandu sans discontinuité à travers toute la substance grise de la moelle
et du bulbe, et qu'il supposait exister également dans les différentes couches de substance grise du cerveau. Sans doute Golgi était resté dans le vague sur le point de savoir si les éléments constituants de ce réseau se continuent directement les uns avec les autres, par voie d'anastomose, ou s'ils se bornent à s'entrelacer. N'empêche que la lecture de ses publications et de celles de ses élèves laisse subsister cette idée que Golgi cédait, en somme, aux exigences des physiologistes, pour qui le fonctionnement des centres nerveux ne se conciliait pas avec la discontinuité des éléments constituants de ces centres.
Une autre erreur accréditée par Golgi, fut de considérer les dentrites, les prolongements proloplasmiques des cellules nerveuses, comme ne prenant aucune part aux fonctions nerveuses proprement dites, à la transmission. Golgi les considérait comme de simples organes de nutrition. Cette conception erronée lui était venue de ce qu'il avait cru remarquer que les dentrites se mettent en rapport avec les vaisseaux et les cellules de la névroglie.
La connaissance exacte des rapports qui unissent entre eux les éléments constituants des centres nerveux, les cellules nerveuses, nous est venue surtout des belles recherches de Ramon y Gajal. Je vous ai dit, il y a quelques instants, les raisons qui avaient conduit Kolliker, His, Forel, à repousser la théorie du réseau continu de Gerlach. Les recherches de Ramon y Gajal nous ont fourni la preuve, ûfe visu, de l'absence d'anastomoses entre les prolongements cellulaires de n'importe quel ordre. 11 n'existe de rapports de continuité ni entre les ramifications en lesquelles se résout le prolongement des cellules de Golgi, peu après sa naissance, ni entre les ramifications des collatérales qui se détachent du prolongement cylindre-axile des cellules du premier type, ni entre les ramifications terminales de ce prolongement cylindre-axile. Bref, on n admet plus, entre les éléments constituants [cellules nerveuses) des centres nerveux, que des rapports de contiguïté, comparables à ceux qui existent entre les lerminaisons des fibres nerveuses motrices et les fibres musculaires. Dans la
substance grise des centres nerveux il n'existe pas de réseau, au sens propre du mot, mais un simple feutrage. Ce feutrage provient de l'entrelacement des plus fines ramifications des prolongements cellulaires de tout ordre. Il a reçu le nom de neuropilème (His), et ses éléments constituants, les cellules nerveuses avec leurs prolongements, ont été désignés par Waldeyer sous le nom de neurones.
Je vous ai dit quelles constatations avaient conduit Ramon y Gajal à dénier aux deux types de cellules, décrits par Golgi, les attributions différentes que ce dernier leur avait assignées. De même, les recherches de l'histologiste espagnol ont mis en lumière ce fait qu'il n'existe pas de différences morphologiques fondamentales entre les deux types de cellules. Entre les cellules du premier type, à long prolongement cylindre-axile , et les cellules du second type, à court prolongement cylindreaxile, il existe des formes intermédiaires en très grand nombre. Les cellules du premier type effectuent la transmission à longue distance, par exemple depuis la substance grise des cornes antérieures jusqu'aux muscles de la périphérie. Les cellules du second type effectuent la transmission à courte distance. Elles seraient chargées surtout d'établir des communications entre les cellules nerveuses situées à leur voisinage.
Enfin je vous ai dit qu'on avait renoncé à voir, dans les prolongements protoplasmiques des cellules nerveuses, dans les dentrites, de simples organes de nutrition. Les dentrites seraient chargées d'un rôle de transmission, au même titre que les prolongements cylindre-axiles, avec cette différence que, dans les premières, la transmission est cellulipète, et dans les seconds, cellulifuge.
En résumé, il n'existe pas de réseau nerveux central, dans le sens propre de ce mot réseau. La substance grise des centres nerveux est constituée par un simple feutrage dense, résultant de l'entre-croisement des ramifications terminales des
cellules nerveuses. Ces cellules nerveuses et leurs prolongements composent un tout discontinu. Chacune d'elles conserve son individualité et représente un véritable organe (neurone), embryologiquement et morphologiquement isolé de ses congénères, avec lesquels il n'entre en relation que par contact, jamais par continuité.
Quelques mots maintenant sur les rapports des cellules nerveuses avec les fibres nerveuses en général, et sur le mode de développement et de croissance de ces dernières.
III. — Rapport des cellules nerveuses des centres avec le système nerveux périphérique et avec les fibres nerveuses en général.
Ces rapports sont aujourd'hui faciles à définir. Toute fibre nerveuse, quelle que soit la longueur de son trajet, n'est jamais qu'un prolongement d'une cellule nerveuse. C'est là une notion qui peut être considérée comme indiscutable. Nous en sommes redevables aux recherches de His, de Golgi et de Ramony Cajal. Ce dernier histologiste nous a surtout fourni des renseignements très précis sur le mode de développement des fibres nerveuses. Il a montré qu'à l'origine de son développement, toute fibre nerveuse se présente sous l'aspect d'un moignon, qui va aller en s'allongeant et qui se termine par un épaississement caractéristique, le cône de croissance. Ce cône représente la véritable extrémité terminale de la fibre nerveuse. Peu à peu il [est propulsé vers la périphérie, autrement dit il va s'éloignant du corps de la cellule. En général il n'est pas lisse; il est muni de fins ramuscules dentelés; ce seraient, d'après Ramony Cajal, les premiers rudiments de l'arborisation terminale de la fibre nerveuse.
Grâce aux travaux de His nous savons aujourd'hui que toutes les fibres sensitives de la moelle naissent en dehors de cet organe. Toutes elles sont des émanations, des prolongements des cellules nerveuses qu'on trouve dans les ganglions spinaux. Or le développement de ces fibres sensitives est régi par le même principe que celui des fibres nerveuses d'origine intra-spinale.
Les cellules nerveuses des ganglions spinaux se présentent
d'abord sous l'aspect de simples éléments fusiformes à bouts pointus. Peu à peu leurs pôles s'allongent, et chacun d'eux se transforme en une fibre nerveuse, munie à son extrémité terminale d'un cône de croissance. Ces deux libres nerveuses s'accolent sur une certaine étendue, puis elles se bifurquent pour cheminer en sens inverses fi (g. 10). La fibre centrale pénètre dans la moelle par le sillon latéral postérieur. L'ensemble des fibres de cette provenance constitue les racines postérieures. Dans la moelle, le cône de croissance de chacune de ces fibres se résout finalement en une très belle arborisation à terminaisons libres. Quant à la fibre périphérique, elle gagne par un trajet plus ou moins longue territoire, épidémie ou muqueuse, auquel elle est destinée.
Nous venons de voir un exemple d'un prolongement de cellule nerveuse, qui, en apparence du moins, se bifurque en deux branches, lesquelles se développent en sens inverse. Un autre exemple de cette même disposition nous est fourni par les cellules dites de cordon, qui ont été découvertes par Ramon y Gajal.
Ces cellules ont été ainsi dénommées parce que les fibres nerveuses auxquelles elles servent de lieux d'origine, nées dans la moelle, ne quittent pas pour la plupart cette portion des centres nerveux; elles épuisent leur trajet dans les faisceaux blancs, dans les cordons de l'axe spinal, qu'elles constituent en majeure partie. Voici comment elles se comportent :
Nées d'un neuroblaste, la fibre en voie de développement, munie de son cône de croissance, quitte la substance grise et pénètre soit dans la substance blanche du même côté, soit dans la substance blanche du côté opposé; dans ce second cas, elle traverse la commissure antérieure de la moelle. Dans la substance blanche, tantôt elle se recourbe simplement pour poursuivre son trajet dans une direction verticale (fig. 15), tantôt elle se bifurque en T. Les deux branches de division, nées de la sorte, cheminent verticalement mais en sens opposé, l'une de bas en haut, l'autre de haut en bas. Finalement elles se recourbent de nouveau, pour réintégrer la substance grise; là elles se résol-
vent on arborisations terminales caractéristiques. De pins, sur tout leur parcours, elles émettent des bourgeons latéraux qui, en se développant à leur tour, deviennent des collatérales.
Laissez-moi vous dire en passant que cette dichotomie, cette bifurcation en T d'une fibre nerveuse issue d'une cellule de cordon, peut se répéter plusieurs fois pour chacune des branches de dédoublement; c'est-à-dire qu'il peut se former ainsi
Fiç. 15. — Section transversale d'une moelle d'embryon de poulet, montrant des cellules de cordon et des cellules commis sur aies, avec prolongement nerveux ramifié en forme de Tt Dans la commissure antérieure, on découvre deux fibres en voie de croissance, avec leur cône de croissance. (D'après R. y Cajal.)
trois, quatre, six cylindres-axes et plus, issus d'une même cellule nerveuse. Par cela même vous concevez que cette cellule pourra se mettre en relation avec des niveaux très différents de la moelle.
En somme, nous trouvons dans l'épaisseur même de la moelle, deux ordres de cellules, les grosses cellules motrices des cornes antérieures, dont émanent les fibres radiculaires antérieures, et les cellules de cordons, dont il y a lieu de distinguer différentes espèces, ainsi que je vous le montrerai dans un instant.
IV. — Caractères histologiques et agencement des éléments nerveux dans la moelle.
Maintenant que vous avez une idée nette de la constitution générale des éléments formateurs du système nerveux, des neurones, et de leurs rapports respectifs, je me propose de vous exposer la manière dont ces éléments s'agencent entre eux, pour constituer la moelle. Cet exposé me conduira à vous donner une idée d'ensemble des connexions de la moelle avec les autres départements des centres nerveux et avec la périphérie, muscles et organes des sens.
Deux mots d'abord sur le plan que je vais suivre dans cet exposé; j'envisagerai successivement :
A. — Les éléments qui appartiennent en propre à la moelle, c'est-à-dire :
1° Les cellules motrices des cornes antérieures;
2° Les cellules de cordon, ainsi appelées, je le répète, parce que leurs prolongements cylindre-axiles constituent pour la majeure partie les cordons blancs de la moelle.
B. — Les éléments nerveux qui sont pour ainsi dire importés dans la moelle sous la forme de fibres nerveuses qui proviennent :
3° Les unes des ganglions spinaux; ce sont les fibres sensitives des cordons postérieurs ;
4° Les autres des cellules motrices de la zone rolandique de l'écorce cérébrale; ce sont les fibres pyramidales.
C. — Les connexions de la moelle avec les autres parties des centres nerveux et avec la périphérie, envisagées dans une vue d'ensemble.
D. — Enfin, pour terminer, je vous dirai quelques mots delà trame interstitielle , du tissu de soutènement des centres nerveux, c'est-à-dire des éléments anatomiques interposés aux éléments nobles, aux neurones composés des cellules nerveuses et de leurs prolongements.
A. — Eléments nerveux qui appartiennent en propre a la moelle. — 1° Cellules motrices des cornes antérieures. — Ces
cellules occupent une place à part. Ce sont les seules qui exportent des fibres nerveuses de la moelle vers la périphérie, sous la forme des fibres des racines antérieures. Nous savons aujourd'hui que toutes les fibres des racines antérieures émanent des grosses cellules ganglionnaires du côté correspondant. Nous savons que ces racines sont essentiellement constituées par de volumineux cylindres-axes, qui sont des premiers
Fig. 16. —Cellule nerveuse multipolaire de la moelle d'un embryon de veau. (D'après van Gehuchten.)
à s'entourer de gaines de myéline. Nous savons enfin que les cellules des deux cornes antérieures communiquent d'un côté à l'autre par l'intermédiaire des ramifications ultimes des prolongements protoplasmiques de ces cellules; ces ramifications pénètrent jusque dans la substance blanche et gagnent à travers la commissure antérieure le côté opposé. Elles forment ainsi une véritable commissure protoplasmique.
Les cellules motrices des cornes antérieures (fig. 16) se distinguent des autres cellules par les dimensions considérables de leurs corps cellulaires, mais plus encore par l'extrême richesse des prolongements protoplasmiques dont je viens de
vous parler. Le prolongement nerveux, cylindre-axile, celui, en un mot, qui va donner naissance à une racine antérieure, se détache tantôt directement du corps cellulaire, tantôt, et plus souvent, d'un tronc protoplasmique, à proximité de la cellule. Dans son trajet à travers la corne et le cordon antérieurs, il décrit une courbe; puis il émerge de la moelle pour constituer une racine antérieure. Finalement il devient fibre nerveuse motrice et va aboutir à une fibre musculaire, sous forme d'une arborisation terminale.
Chacun de ces prolongements nerveux cylindre-axiles émet un petit nombre de ramuscules latéraux, les collatérales motrices, qui, vraisemblablement, ont un intérêt physiologique considérable, mais sur lequel nous ne sommes pas encore bien fixés. A l'idée de Kolliker, ces collatérales seraient chargées d'associer entre elles les différentes cellules motrices en voie de fonctionnement, d'assurer leur synergie fonctionnelle. D'après Lenhossek, elles jouent un rôle considérable dans la production des réflexes.
Quoi qu'il en soit, ces collatérales se détachent de la fibre nerveuse, non loin du corps de la cellule, sous un angle droit et sous la forme de ramuscules extrêmement minces. Elles s'enfoncent entre les cellules motrices et, après un court trajet, elles se terminent tantôt librement, tantôt après s'être divisées.
Quant aux prolongements cylindre-axiles des diverses cellules motrices, ils vont aboutir, vous disais-je, aux différents muscles du squelette, parcourant ainsi sans discontinuité un trajet d'une longueur souvent extraordinaire.
2° Cellules de cordon. — Je vous ai dit que ces cellules sont ainsi nommées parce que leurs prolongements cylindre-axiles forment pour la plus grande part les cordons blancs de la moelle. Elles appartiennent en propre à cette dernière, et leur destination est double; elles sont chargées :
D'assurer les relations intérieures de l'axe spinal; en d'autres termes, de mettre en communication les différentes régions de cet axe, et de propager dans l'intérieur de la moelle
les ébranlements venus du dehors qui leur sont communiqués;
De mettre la moelle en communication avec le cervelet [faisceau cérébelleux direct) et avec le bulbe et le cerveau (faisceau de Goivers).
D'autre part la distinction de deux types de cellules nerveuses, dont je vous ai déjà parlé, et qui est basée sur la distance plus ou moins grande à laquelle le prolongement nerveux se résout en arborisations, cette distinction s'applique surtout aux cellules de cordon. C'est pourquoi on oppose Tune à l'autre deux catégories principales de cellules de cordon :
a) La première catégorie comprend les cellules dont le prolongement cylindre-axile avec ses collatérales et ses ramifications terminales embrasse un vaste domaine d'innervation, en parcourant dans le sens longitudinal la substance blanche. Ces cellules-là répondent au premier type dont il a été question au début de cette leçon.
b) La seconde catégorie comprend les cellules dont le cercle d'influence reste borné au territoire circonvoisin; leur prolongement cylindre-axile se résout immédiatement, c'est-àdire dans l'épaisseur même de la substance grise, en une arborisation très riche. Elles ont pour rôle d'établir des rapports fonctionnels avec des éléments nerveux placés à leur proximité. Au point de vue morphologique elles ne sont autres que nos cellules du seconde type, auxquelles on réserve le nom de cellules de Golgi. J'ajoute que les cellules de cette seconde catégorie sont relativement rares.
Les cellules de la première catégorie, les plus nombreuses, méritent de nous arrêter un instant. On en distingue différentes variétés, et cette distinction est basée à la fois sur la topographie des corps cellulaires et sur la destination de leurs prolongements.
C'est ainsi qu'on a décrit :
1° Des cellules dont le prolongement nerveux tantôt reste indivis et se recourbe en L, tantôt se bifurque en T, et qui, après avoir abandonné la substance grise, continue et achève son parcours dans la substance blanche du même côté de la moelle. Ce sont les cellules de cordon proprement dites. Suivant la région de substance blanche à laquelle est destiné leur
prolongement cylindre-axile, on les désigne sons les noms de cellules des cordons antérieurs, cellules des cordons latéraux, cellules des cordons postérieurs.
2° Des cellules dont le prolongement cylindre-axile traverse horizontalement la commissure antérieure; parvenu dans la substance blanche du côté opposé de la moelle, ce prolongement se recourbe, pour suivre une direction longitudinale; ce sont les cellules commissurales.
3° D'autres cellules sont en quelque sorte intermédiaires aux deux variétés qui précèdent. Elles ont été découvertes par Ramon y Gajal. Elles ont cela de particulier que leur prolongement cylindre-axile se divise en deux ou plusieurs branches, qui se distribuent à différents faisceaux blancs des deux côtés deâla moelle. Ce sont les cellules pluricordonales ou à cylindreaxe complexe, de Ramon y Gajal.
En somme, tout ce que je viens de vous dire sur les cellules qu'on trouve dans l'épaisseur de la moelle peut se résumer dans la classification suivante, qui vous permet d'embrasser d'un coup ces différentes variétés de cellules (voir fig. 17).
Cette classification comprend les catégories suivantes :