UN CAS DE PARALYSIE LABIO-GLOSSO-L ARYNGÉE
ryngée, survenue brusquement et consécutive, je pense, à une lésion nécrobiotique du bulbe inférieur. J'espère vous convaincre, au cours de cet entretien, qu'il s'agit véritablement d'une lésion de cette nature et de pareil siège. Mais c'est là une démonstration qui nécessitera une discussion approfondie et qui doit être basée sur la connaissance préalable de l'histoire pathologique de la malade. Permettez-moi donc de vous résumer succinctement cette histoire.
Marie Gh... est une femme, âgée de cinquante-huit ans, qui a toujours vécu et travaillé à la campagne. Il n'y a rien, dans ses antécédents héréditaires, qui mérite d'être mentionné; rien, dans son passé morbide, qui soit digne d'être souligné. Jamais elle n'a été, à sa connaissance, sérieusement malade. Et c'est au milieu d'une santé parfaite qu'est survenu, comme un coup de foudre, l'accident actuel.
Au mois de mai 1894, il y ajuste un an, cette femme se trouvait tranquillement assise, chez des amis, lorsque brusquement, au cours de la conversation, sa parole s'embarrassa. Jugez de sa stupéfaction et de celle de l'entourage ! Ce trouble du langage s'était produit sans étourdissement, sans vertige, sans prodromes d'aucune espèce. Elle ne perdit point conscience et ressentit en même temps — retenez bien cette coïncidence — une certaine parésie et des fourmillements dans le membre inférieur droit, parésie et fourmillements qui durèrent quelques heures à peine; notre malade retourne chez elle facilement, seule et à pied. Elle n'avait que de l'embarras de la parole. Son mari et ses enfants furent péniblement étonnés en la voyant dans cet état. Ce n'est pas tout. Le repas venu, elle constate avec inquiétude que sa déglutition est gênée et difficile. Je me hâte de vous faire remarquer qu'il s'agissait de dysphagie simple. Jamais à cette époque, ni depuis lors d'ailleurs, les liquides ne sont revenus par le nez; jamais il n'y a eu d'engouement.
Les troubles du langage ont persisté avec les mêmes caractères, sans s'aggraver. Ils se seraient même manifestement atténués. C'est encore là, Messieurs, un point que je relève-
rai tout à l'heure. L'embarras de la parole a presque constitué tout le tableau morbide; depuis le début des accidents, celle femme a continué à vaquer aux occupations de son ménage, comme par le passé, simplement gênée par la dysarthrie et par la salive qui s'écoulait de sa bouche incessamment. C'est dans cet état qu'elle est entrée, le 7 mai 1895, salle Gharcot.
Regardez-la s'avancer devant vous, la tête légèrement baissée, la lèvre inférieure pendante et un mouchoir à la main, prêt à recueillir la salive qui s'écoule sans cesse de ses lèvres. C'est l'attitude classique, presque pathognomonique du syndrome glosso-labio-laryngé. Vous voyez, d'ailleurs, que sa démarche est normale. J'ajoute, pour ne plus y revenir, que son état général est très satisfaisant et que son intelligence est intacte : elle comprend fort bien toutes les questions qu'on lui pose; sa mémoire, son jugement, son raisonnement sont entièrement sains. Cette femme jouit, en un mot, de la plénitude de ses facultés. Il n'est pas sans intérêt, comme vous le verrez, de souligner cette intégrité de son intelligence.
Examinez maintenant son visage avec attention; n'êtes-vous pas frappés du contraste qui existe entre la moitié supérieure el la moitié inférieure de la face? Dans la partie supérieure, la mimique, l'expression est normale : le front se plisse, les sourcils se froncent, l'orbiculaire palpébral se ferme d'une manière parfaite. Le facial supérieur ne présente évidemment aucune atteinte.
Par contre, dans la partie inférieure du visage, le facial est manifestement intéressé et l'expression visiblement altérée. La lèvre inférieure est tombante, recouverte de salive. Vous voyez que la malade ne peut ni siffler ni faire la moue, quoiqu'elle puisse encore souflleravec quelque énergie. Les labiales etquelquelques voyelles sont mal prononcées. Les sillons et les rides persistent assurément, mais je dois vous faire observer que cette femme est déjà vieille et très ridée pour son âge. D'autre part, vous pouvez apercevoir, au niveau du menton, des petites fossettes et des secousses fibrillaires qui trahissent l'atrophie des muscles sous-jacents.
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11 y a, en effet, Messieurs, de l'atrophie musculaire, accompagnée de troubles électriques que je puis vous faire connaître avant de poursuivre l'examen. Dans les muscles du menton, l'excitabilité faradique et galvanique directe et indirecte est conservée; les contractions y sont assez vives, mais il n'y a point de réaction de dégénérescence. Dans l'orbiculaire des lèvres, à droite, il n'y a pas davantage de réaction dégénérative, mais à gauche il existe des traces de réaction de dégénérescence partielle. Dans la langue, l'excitabilité faradique est peu modifiée, mais l'excitabilité galvanique révèle des traces de réaction partielle. Dans l'élévateur de l'aile du nez et de la lèvre supérieure, et dans l'orbiculaire palpébral, il n'y a pas de modification notable de l'excitabilité électrique. Dans le masséter, enfin, l'excitabilité faradique et galvanique est un peu plus faible à droite qu'à gauche, sans qu'on puisse constater les altérations caractéristiques de la réaction dégénérative.
Gela dit, je poursuis mon examen. Vous voyez que, la bouche de la malade étant ouverte, la langue apparaît petite, ridée, capitonnée, parcourue par des secousses fibrillaires, eu un mot, très atrophiée. Sa motilité est très affaiblie : ainsi la malade peut avec beaucoup de peine lui faire dépasser les arcades dentaires de quelques millimètres; elle ne peut ni la détacher du plancher buccal, ni la creuser en gouttière. Les mouvements de latéralité sont moins atteints, encore qu'ils soient très limités.
Le voile du palais et la luette sont tombants mais nullement paralysés. Luette et voile se relèvent en effet normalement.
Du côté du larynx, l'examen pratiqué par M. Gartaz a montré une parésie de l'abducteur de la corde vocale droite.
Les muscles ptérygodiens ne sont aucunement intéressés.
Cette paralysie atrophique des lèvres, de la langue, etc., rend naturellement compte des troubles fonctionnels que vous constatez chez cette malade : écoulement incessant de la salive, dysphagie, gêne du premier temps de la déglutit ion, dysphonie, enfin et surtout embarras de la parole qui est mal articulée, embrouillée, inintelligible. Je n'ai pas besoin de vous faire observer qu'il ne s'agit pas ici d'aphasie, mais bien de pure et simple dysarthrie mécanique. Je vous répète qu'il
n'y a ni engouement ni retour des boissons par les fosses nasales, ce qui concorde avec l'absence de paralysie du voile du palais. Quelque accusés que soient les troubles fonctionnels précédents, ils sont aujourd'hui moins accusés, paraît-il, qu'au début de la maladie.
La muqueuse de la langue, celle du voile, du larynx ne sont pas anesthésiées, mais les réflexes y sont retardés, affaiblis. Le réflexe massétérin ne paraît pas exagéré.
Du côté des membres supérieurs et inférieurs, l'examen le plus attentif ne révèle aucun trouble morbide : la force musculaire, la sensibilité, les réflexes y sont tout à fait normaux.
J'en aurai fini avec cet examen, quand je vous aurai dit ([ne les mouvements respiratoires ont conservé leur ampleur et leur fréquence normales; que le pouls est égal, régulier, non fréquent; que les urines, de volume normal, ne renferment ni albumine ni sucre. Ce sont là des signes négatifs, dont vous saisirez tout à l'heure l'importance. Le pouls n'est pas rapide, vous disais-je, mais j'ajoute que les artères radiales sont dures et sinueuses, car c'est là un détail que je tiens à souligner expressément.
Somme toute, le tableau morbide, chez cette malade, se limite littéralement à une paralysie labio-glosso-laryngée, survenue brutalement, il y a douze mois, et compliquée aujourd'hui d'atrophie des muscles paralysés.
Le cas est fort simple en apparence, mais il soulève, en réalité, un problème assez délicat à résoudre.
Incontestablement le syndrome glosso-labié est ici d'origine bulbaire. Je sais bien que l'âge de la malade, l'état de son système artériel, la brusquerie des accidents pourraient faire songer à une paralysie pseudo-bulbaire d'origine cérébrale. La paralysie pseudo-bulbaire peut à la rigueur s'établir à la suite d'un ictus unique, suivi ou non d'hémiplégie, encore que d'habitude les malades présentent deux ou plusieurs ictus successifs et plus ou inoins distants. Mais ordinairement on note la coexistence de troubles cérébraux divers : obnubilation intel-