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Leçon du 12 mars

A plusieurs reprises déjà, et notamment dans le courant de cette année scolaire, j'ai eu l'occasion de vous rappeler que ces termes de tumeurs cérébrales s'appliquent collectivement à toutes les tumeurs intra-crâniennes, qu'elles soient intra ou extra-encéphaliques, qu'elles siègent à la surface ou dans l'épaisseur du cerveau proprement dit, ou dans toute autre portion de l'encéphale.

Il y a une raison à cette manière de comprendre les choses en pathologie, et cette raison la voici :

Rien n'est variable comme l'expression clinique des tumeurs intra-cràniennes, et cependant, parmi les symptômes auxquels donnent lieu ces tumeurs, il en est qui s'observent avec des néoplasmes de n'importe quel siège. Ces symptômes-là sont d'ordre mécanique. Ils sont dus à ce que le crâne étant une cavité à parois inextensibles, toute néoplasie intra-crànienne réduit l'espace occupé par l'encéphale et ses liquides. Delà des effets de compression générale, qui dépendent beaucoup plus de la rapidité de croissance du néoplasme que de son siège.

Vous concevez dès lors pourquoi les pathologistes englobent dans un même chapitre l'étude des tumeurs intra-crâniennes. Procéder autrement et considérer ces tumeurs suivant les régions qu'elles occupent les condamnerait à des redites fastidieuses, car à propos de chaque groupe régional de tumeurs, il leur faudrait revenir sur la symptomatologie commune à tous.

Les pathologistes se bornent donc à nous donner de la symptomatologie des tumeurs cérébrales une description générale, qu'ils complètent par des indications schématiques relatives aux symptômes qui sont censés appartenir en propre aux tumeurs des diverses régions de l'encéphale. Or rienn^est plus fallacieux que ces indications schématiques, quand on les prend à la lettre, quand on leur attribue une rigueur qu'elles ne sauraient avoir.

Sans doute, à côté des manifestations d'ordre mécanique, communes aux tumeurs intra-crâniennes de n'importe quel siège, il en est d'autres qui paraissent traduire une irritation ou une suppression fonctionnelle d'un territoire déterminé de l'encéphale, ayant des attributions spécifiques. Celles-là ressortissent à l'étude des localisations cérébrales. Or ce serait une erreur grossière de croire qu'il existe un rapport fixe et con-

stant entre les manifestations de cette seconde catégorie, qu'on observe dans un cas donné, et le siège du néoplasme. En réalité il n'existe pas, pour une tumeur intra-crànienne de siège déter- .miné, une symptomatologie fixe, invariable, qui permette de toujours trancher à coup sûr la question de diagnostic topographique. C'est pourquoi le diagnostic du siège d'une tumeur intra-crânienne, qui dans beaucoup de cas peut se faire avec des chances de quasi-certitude, ne saurait s'élever, d'autres fois, au-dessus d'un diagnostic de présomption. Voilà ce que la clinique seule peut montrer d'une façon bien nette, voilà ce qui se dégagera d'une façon évidente de l'étude des trois cas de tumeur cérébrale, qui va remplir cette leçon et celle de vendredi prochain.

Je vous rappelais à l'instant que les manifestations par lesquelles se trahissent à nous les tumeurs intra-crâniennes sont de deux ordres : celles qui dépendent d'une compression générale des organes encéphaliques, et celles qui dépendent de la comipression locale d'un territoire déterminé. J'aurais dû ajouter que les unes et les autres peuvent faire défaut. C'est qu'en effet il existe, dans l'encéphale, des zones dites muettes parce qu'elles peuvent être le siège d'une lésion grossière, d'une tumeur entre autres, sans qu'il en résulte des manifestations pathologiques bien appréciables et en tout cas susceptibles par elles-mêmes de suggérer l'hypothèse d'une tumeur. Comme telles, nous avons appris à connaître : la région frontale antéro-supérieure ; le centre ovale; le corps calleux; la substance centrale des hémisphères cérébelleux.

A vrai dire, même quand il siège dans une de ces régions. un néoplasme tant soit peu volumineux, dont la croissance s'est faite avec tant soit peu de rapidité, se traduira par des symptômes qui, pour ne pas éveiller de prime abord le soupçon d'une tumeur cérébrale, n'en seront pas moins de nature à frapper l'esprit du médecin. Je puis vous en citer un exemple, emprunté à ma pratique. J'ai communiqué jadis à la Société médicale des hôpitaux' un cas de démence consécutive à une

1. F. Raymond. — Sur un cas de démence consécutive aune tumeur du lobe frontal droit, Société médicale des hôpitaux. 2i juin 189-2.

tumeur du lobe frontal droit. Le cas concernait une femme de 48 ans, hystéro-épileptique depuis sa jeunesse, et du vivant de laquelle un état de démence caractérisé par de l'affaiblissement intellectuel, la perte de la mémoire, des alternatives de torpeur et d'excitation, était l'unique indice révélateur d'un néoplasme dont l'autopsie a révélé l'existence dans le lobe frontal. A propos de ce cas, j'ai insisté sur ce que d'autres auteurs, notamment Obernier^, Oppenheim^, avaient signalé la folie comme une des manifestations possibles des tumeurs du lobe frontal.

Bref, les tumeurs intra-crâniennes latentes dans le sens étroit du mot sont des raretés.

En regard des cas de cette catégorie se placent ceux où les manifestations en rapport avec une compression générale de la masse encéphalique dominent le tableau morbide, de sorte qu'il est à peu près impossible de faire un diagnostic topographique précis.

Enfin une autre catégorie, celle qui nous intéresse le plus, comprend les cas où une tumeur intra-crânienne accuse sa présence à peu près exclusivement par des symptômes décompression locale, par des symptômes qui traduisent l'irritation ou la suppression fonctionnelle d'un territoire ou d'un nerf dont les attributions nous sont bien connues, La question de localisation peut alors être tranchée avec une grande rigueur; c'est précisément ce qui a lieu chez le premier des trois malades dont j'ai à vous entretenir. De son vivant, il n'avait présenté, en fait de manifestations morbides, que des phénomènes liés à une compression d'un certain nombre de nerfs crâniens; l'autopsie a confirmé l'exactitude du diagnostic que nous avions porté.

L — Il s'agit d'un nommé R..., âgé de 43 ans, inspecteur de la navigation à Paris. Cet homme était couché au n" 10 de notre salle Pruss, où il a succombé le 15 juin 1896,

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