‹ Leçons sur les maladies du système nerveux v. 1, 1877Chapitre 52 sur 162 · PARTIE THÉORIQuE · texte numérisé non relu

PARTIE THÉORIQuE

Messieurs, dans la série d'études gui précède, nous avons eu maintes fois l'occasion de reconnaître que le développement des troubles trophiques survenant à la suite des lésions du système nerveux n'est pas, au moins en général, — contrairement à une opinion très-répandue — la conséquence de l'absence d'action des diverses parties de ce tàBtè; loin delà, ces affections résulteraient, le plus souvent, de l'irritation que subissent, dans certaines conditions, soit les nerfs périphériques, soit les centres nerveux eux-mêmes. Nous sommes ainsi en possession d'une notion dont l'importance est capitale pour le pathologîste, et vous entrevoyez facilement, sans qu'il soit nécessaire d'insister, les déductions pratiques auxquelles elle pourra conduire.

Ibis, il faut reconnaître, après cela, que cette notion toute empirique marque seulement le premier pas vers la connaissance scientifique des phénomènes que l'observation nous a permis de constater. Car si nous savons le mode de l'altération initiale ainsi que son siège, il reste à déterminer d'abord par quelle voie celle-ci retentit sur les parties périphériques.

Evidemment ce retentissement se fait par la voie des nerfs, mais c'est là encore, au point de vue de la théorie, une donnée insuffisante. Il faudrait s'efforcer de préciser davantage et de rechercher quel est, dans cet ensemble complexe, physiologiquement au moins, qu'on appelle un nerf, l'élément par lequel t'opéra la transmission et aussi quel est le mécanisme de dette transmission.

J'aborde la question que je viens de soulever avec la certitude à peu près absolue de ne pouvoir y répondre par des arguments rigoureux. Peut-être l'eussë-je évitée, désireux de ne point vous faire perdre un temps précieux, si je

T34 THBOEIK VASO-MOTRICE.

n'étais convaincu qu'il importe tout au moins de montrer l'inanité d'une théorie qui prétend la résoudre et qui règne aujourd'hui à peu près sans conteste.

Vous n'ignorez pas, Messieurs, le rôle considérable que, de nos jours, on a fait jouer aux nerfs vaso-moteurs dans l'explication des phénomènes pathologiques. Je suis bien loin de vouloir méconnaître que bon nombre de ces phénomènes relèvent, en effet, directement, soit de la dilatation, soit de la contraction des petits vaisseaux, déterminées par une influence nerveuse. Mais en ce qui concerne spécialement les troubles trophiques qui font l'objet de nos études, j'espère qu'il ne sera pas difficile de montrer dans une courte discussion que la théorie vaso-motrice est totft à fait insuffisante.

Pour en arriver là, je suis amené à vous remettre en mémoire quelques-uns des faits expérimentaux qui ont dévoilé les fonctions de ces nerfs centrifuges dont les dernières ramifications vont animer la tunique musculeose des petits vaisseaux. Je rappellerai, en premier lieu, les phénomènes qui s'observent lorsque ces nerfs sont paralysés par le fait d'une section complète, par exemple.

La section des nerfs vaso-moteurs a pour effet immédiat de produire une dilatation paralytique des vaisseaux auxquels ils se rendent (1). Delà résulte un état d'hypérémie dite yieiiro-paralytique qui a été surtout bien étudiée dans le cas de la section du nerf grand sympathique au cou, mais qui se retrouve avec des caractères à peu près identiques, à la suite d'un grand nombre de lésions des centres ner^ veux ou des nerfs périphériques. Les conséquences de cette hypérémie sont, à notre point de vue, particulièrement dignes d'intérêt. Vous savez que la partie répondant au nerf sectionné présente une élévation relative de la tempé-

(l) Consultez sur la physiologie et la pathologie des serfs vaso-moteurs lesLêçonp sur V appareil vaso-moteur, faites par M. le prof. Vulpian, recueillies par C. Carrille. Paris, 1875. (Note de la 2° édition.)

HTPÉRKMn, NErROPARALTTIQtTÉ

re, qui paraît résulter uniquement de l'afflux d'une plus grande quantité de sasgi Vous savez qu'en outre, dans toute rétendue du territoire hypérémié, il semble se produire une exaltation des propriétés vitales de tous lenieuts, de tous les tissus. Tout au moins les nerfs tant

dits que moteurs, les muscles eux-mêmes, teviepneutils plus excitables (1) et ces derniers, après la mort, servent plus longtemps que de coutume, la coutraeiilite qui leur est propre (2). Néanmoins, malgré ces conditions nouvelles, — et c'est là un point qu'il importe surtout de mettre en relief — l'accomplissement des actes intimes de la nutrition ne parait modifiée eu rien d'essentiel. Ainsi,

dans les exp4rieaeeB de lf f Ollier [3), conformes à celles

de M. CL Bernard, on ne voit point chez les jeunes animaux après la section du grand sympathique au cou, survenir: soit une accélération, soit une exagération dans l'accrois* B8Bie&t dea parties de la face soumises, même [tendant plusieurs mois, à riiypérémie neuro-paralytique. 11 ne paraît pas non plus que cette hypérémiie, quelque intense et quelque prolongée quelle puisse être, ait jamais pour etfet — à moins de circonstances toutes particulières qui seront mentionnées plus loin — de déterminer par elle-même le •loppement d'un travail inflammatoire, et si l'expérimentateur intervient à l'aide d 4 agen|i capables de provoquer rinllammation, le processus morbide, déterminé par oettê influence, évolue dans les parties hypérémiées, comme dans 1rs conditions normales: il n'offre pas de caractères spéciaux, si ce n'est, toutefois, que les parties lésées tendent à se réparer plus promptement.

À la vérité, relativement à ces derniers points, M. SchifF professe une opinion bien différente. Il affirme, en effet, que les altérations de nutrition naissent dans les parties

(j) Browa-Séquard. — Ltcturu on Pkytiétùgy and Pathology. Philadelphie, 1SG0, p. 1431.

Browu-Séquard, lot. cit. — Joseph , m CentraMatt. 1871, û d 46. Oliier, — Journal d* la physiologie, t. VI, p. lût.

HYPÉRÉMIE NEUROPAJULYTIQUE.

hypérémiées par le fait de la paralysie des vaso-moteurs, sous l'influence du plus léger irritant mécanique local (1) et que l'inflammation revêt là facilement le caractère destructif (2). Mais il se trouve à cet égard en contradiction formelle avec la majorité des observateurs, entre autres, avec MM. Suellen, Virchow (3) et 0. Weber (4).

Tout récemment encore, M. Sinitzin, après l'extirpation du ganglion cervical supérieur d'un côté, aurait vu l'introduction d'un petit fli de verre dans la cornée de ce même côté ne produire qu'une réaction inflammatoire très-légère, parfois même à peine sensible ; tandis que, du côté opposé, chez le même animal, l'introduction du fil déterminait, au contraire» une inflammation des plus vives avec infiltration purulente de la cornée, iritis, panoph thaï mie, etc. (5). M. Claude Bernard avait d'ailleurs fait remarquer depuis longtemps déjà que l'ablation du ganglion cervical supérieur paraît retarder l'apparition des désordres de nutrition que détermine quelquefois dans l'œil la section de la 5 e paire (6) et, dans ses expériences, M, Sinitzin est arrivé aux mêmes résultats. Vous voyez d'après cela que, contrairement à l'opinion de M. Schiff, Thypérémie neuro-paralytique ne crée pas, dans les parties où elle siège, une disposition particulière à la production des troubles tropliiques; il semble même qu'au contraire, ces parties soient rendues plus résistantes à Faction des causes de désorga* nisation et que les désordres qui s*y produisent y soient plus vite réparés.

Chez l'homme, à cet égard, les choses semblent ne pas différer de ce qu'elles sont chez les animaux; du moins, on

(l) Schiff. — Phytiôfogi* dé ta digeâtion, p. 235, t. I. - — Ltsioni di jïiio' lùgi*. Fi renie, 18116, p. 35,

!2) Schiff. — Digtttion, t II, p. 423.

3| Virchow, — Çëtl. pathntey,, 4° édition, p. 158. 4] 0. ^Weber. — CentralbUtt. 186i, p. 14S.

5) SiDilzin. — CentratbUlt, 1871, p. 161 fl) CL. Banwrd, — S y Mime ntrveux* t, II, p, 65, 18Ô5.

HYrÉRÉMIE NEURO-PARALYTIQUE.

a vu plusieurs fois rhypérémie neuro-paralytique persister pendant longtemps sur une partie du corps, à la face par exemple, sans qu'il s'en soit jamais suivi aucun trouble de la nutrition, M. Perroud a réuni un certain nombre de cas de ce genre dans un mémoire lu t en 1864, à la Société de médecine de Lyon ; il suffit d'ailleurs de parcourir les nombreux travaux qui ont été publiés dans ces dernières années sur les Angioneuroscs , pour reconnaître que les troubles de nutrition sont un accompagnement plutôt rare de Thypérémie neuro-paralytique.

Un nouvel argument peut être invoqué en faveur de la thèse que nous soutenons : Uélévation de la température, constatée à l'aide du thermomètre, est, nous l'avons dit, un phénomène indissolublement lié à l'existence des hypérémies partielles de cause neuro-paralytique. Cette hyperthermie locale devrait nécessairement exister dans les parties où se montrent les lésions trophiques que nous avons décrites, si celles-ci relevaient réellement de l'hypérémie neuro-paralytique. Or, cela n'a pas lieu, d'une façon générale au moins- Si uneélévation marquée de la température a été plusieurs fois constatée sur les régions du corps où se développait une éruption de zona consécutive à la névralgie ou à la névrite (1), on peut dire cependant que les lésions irrita tives des nerfs périphériques» dans les conditions où elles déterminent ordinairement les troubles trophiques, paraissent s'accompagner plutôt d'un abaissement du chiffre thermique. Cet abaissement a pu être observé à toutes les périodes de l'affection du nerf; on l'a constaté à une époque voisine du début (2), plus souvent dans tefl

(i) Horner, cité par 0. Wyss. (Arc Ait der Beilkunde, 1871 ; voir la note p. 583), — Charrot, Névralgie du nerf tubitaL Éruption de Zona sur te trajet du nerf affecté ,- examen tkermométrù/ue ; dons la thèse de Mougeot, Paria. 1W7, p. 101.

(2) Folet. — Cas de contusion du plexus brachial, observé par M. Lannelongue. (Etude tur la température de» partie i paratytées. Paria, 1*07. p. 7.)

138 HTPÉRÉMIK WEUtO-PJLRALTnQtnE.

périodes avancées (1). Pour ce qui a trait aux lésions spinales, il est vrai que parfois les membres sur letiquelfe se développent les troubles trophiques — atrophie musculaire rapide, éruptions huileuses, esohaHes, — accusent une élévation plus ou moins prononcée de la température (2). Mais d'autres fois, le plus souvent peut-être, ce phénomène ftût défaut ; il en est ainsi dans la myélite partielle (3), et dans la paralysie infantile (4) ; il en est de même dans les cas à évolution lente, comme l'atrophie musculaire progressive, par exemple (3). Vous voyez, d'après ce qui précède, que les troubles trophiques liés aux lésions irritatives des centres nerveux se trouvent, au moins dans un bon nombre de cas, dégagés de l'élévation de la température qui devrait, je le répète, nécessairement se montrer toujours présente, s'ils reconnaissaient en réalité pour origine l'hypérémie consécutive à la paralysie des nerfs vaso-moteurs.

L'hypérémie neuro-paralytique et la production des troubles trophiques sont donc, dans les conditions communes, des phénomènes indépendants l'un de l'autre. Mais, comme nous le faisions pressentir tout à l'heure , il est telle circonstance où, contrairement à la règle ordinaire, la nutri-

(1) Hutchinson, loc. cit. — Earle, in Med. rhir. Transat t., vol. VII, 1816, p. 173 ; — Yellowly, id. t t. III ; — W. B. Woodman in Sydenkam Soc. Translation of Wunderlich : On température in Diseasts, p. 152; — W. Mitchell, Injuries of Nerves. Philadelphia, 1872, p. 175. Daus deux cas dé plaie da nerf avec glossy skin t la région occupée par la lésion trophique était de 1 à 2 degrés plus chaude que la région correspondante du membre sain. Mais au-dessus de ce point, le thermomètre marquait sur le membre malade 1 degré de moins que sur le membre sain. — H. Fischer. Veter trophi&chc Stœrungcn nach NervcnverUtiungcn an den 'Extremit&ten in Berlin. Klin. Wochensc, 1871, u° 13. La température des membres sur lesquels se produisent les troubles trophiques les plus divers est d'abord plus élevée que sur les membres sains, plus tard elle est relativement abaissée, mais il y a beaucoup d'exceptions à cette règle.

(2) Levier, dans un cas d'hématomyélie, loc. cit.

(3) Mannkopf, loc. cit.

Duchenne(de Boulogne), hc. cit., 3* édition, p. 308. Landois und Mosler, in Berliner Klinisch. Wochentch., 1868, s., 45.

HTPERKM1K N'EURO-PARAI/ÏTlU.liE.

tioa locale peut éprouver mie atteinte sérieuse, par la

fait que la partie se trouve soustraite à l'innervation vasomotrice : c'est, rexpêrimentaUon le démontre, Eor&ÇOG l'organisme tout entier est soumis à L'influence de causes p santés de débilitation. Ainsi, un animal vigoureux a depuis longtemps subi, d'un côté, la section du grand syuipathi que au cou ; cependant, jusque-là, la nutrition n'a nullement souffert dans les parties qui répondent à la distribution périphérique du nerf coupé. L'animal tombe malade OU on le prive de nourriture ; alors le tableau change tout à coup et Ton voit, dit M. Claude Bernard, dea phénomènes inllammatuires se développer sur le côté de la lace eu; pondant à la lésion expérimentale; de ce cote, même sans l'intervention d'un agent extérieur quelconque, la conjonctive, la membrane pituitaire, entrent rapidement en suppuration (i), 11 est permis de supposer que las animaux lesquels M. SchiiF a vu des lésions trophïfues IUTTOnir consécutivement à Thypérémie neuro-paralytique, sous l'influence du plus léger irritant mécanique, se trouva dans les conditions de débitïtation signalées par St. Claude Bernard, Chez l'homme, le même concours de circonstances devait nécessairement déterminer des effets anal< à ceux observés chez les animaux et Ton peut le demander si quelques-uns de nos troubles tropliiques ne se produt pÊâ en réalité de cette façon. Tel est peut-être le cas Al "W^çaîp** des apoplectiques; ici, en effet, l'état gênéuJ Bit tes plus iàclieux etreschare fessière occupe précisément le côté du corps qui, en vertu de la paralysie motrice, présente une élévation, relative de la température, évidemment liée à rhypérémie vaso-motrice (2). Quoi qu'il en soit, cette interprétation patbogénique ne saurait avoir qu'une application três-limitée car le décubitus aigu par

(l) Q. Bernard* — Physiologie du tytttmê nerveux, %. II, p, S35. l$5ê. — Mted. Timetand Ga:e(te f p. 70, t. H, 1861. J2) 3« Uçon, p, «.

Paris,

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