‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 128 sur 201 · DE L'ÉTAT MENTAL DES PARALYTIQUES GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

DE L'ÉTAT MENTAL DES PARALYTIQUES GÉNÉRAUX

Sommaire. — Classement des phénomènes morbides. — Type clinique de la maladie. — Exaltation intellectuelle au début. — Signes précurseurs de la déchéance. — Affaiblissement du sens moral. — Indélicatesse. — Négligence dans la tenue. — Alcoolisme. — Erotisme. — Vols — Affaiblissement de la mémoire. — Diminution de la volonlé. — Apathie intellectuelle. — Lenteur extrême du travail.

Explosion du délire. — Trois aspects différents des troubles intellectuels. 10 Délire des grandeurs. — Incohérence. — Pauvreté des conceptions. — Absurdité des contrastes. — 2» Délire avec dépression. — Mélancolie. Hypocondrie. — Hallucination. ~ 3° Çélire impulsif. -- Démence.

Paralysie générale chez la femme. — Type effacé du délire.

Messieurs,

Si je me propose, avant de décrire les lésions anatomiques de la paralysie générale, d'aborder la question par le côté clinique, c'est parce qu'il m'a semblé nécessaire de vous exposer les caractères extérieurs de la maladie, ses phénomènes symptomatiques et leurs divers modes d'association, avant d'en arriver aux controverses, qu'il est absolument impossible d'éviter lorsqu'on veut préciser le siège et la nature de l'affection.

Nous commencerons donc par étudier le type clinique de la maladie ; nous en examinerons ensuite les formes et les variétés, nous en décrirons les complications, la marche et les rémissions, nous en discuterons les causes, et, maîtres enfin de la partie vraiment médicale du sujet, nous pourrons aborder sans crainte la partie ana-

SYMPTOMES DK LA l'ARALYSlE GÉNÉHaIe. 70o

tomique et physiologique de la question. Eu ?uivant cette marche, la seule logique à mes yeux, nous ne ferons qu'imiter l'exemple de M. le professeur Lasègue, dont je suis heureux, en toute circonstance, de me proclamer l'élève et de suivre les inspirations.

Messieurs, il est absolument nécessaire, pour avoir une idée nette de la symptomatologie et de l'évolution de la paralysie générale, d'établir une division fondamentale au point de vue des phénomènes cliniques et d'étudier séparémeiit les troubles de Vintelligence^ de la motilité et de la sermlnlité.

Je sais, messieurs, ce qu'une telle division peut avoir d'arbitraire, et je n'ignore pas que ces divers ordres de symptômes, dont je vous propose de scinder l'étude, coexistent en réalité et se fusionnent de la manière la plus intime dans le cours de l'affection; à tel point qu'on a pu, en se basant sur le parallélisme de leur évolution progressive, établir trois périodes distinctes dans la paralysie générale : une période initiale, une période d'état et une période terminale.

Malgré cela, j'ai pensé que, pour la commodité de l'étude, il valait mieux faire un classement méthodique des phénomènes morbides, et les examiner successivement dans la sphère intellectuelle, motrice et sensitive. Il faut bien remarquer, d'ailleurs, que, chez certains malades, il existe une espèce de dissociation des symptômes, une prédominance marquée des manifestations pathologiques, dans l'une des sphères atteintes.

Ainsi, il existe des cas où les troubles de l'intelligence occupent presque exclusivement la scène, d'où le nom de paralysie générale à forme intellectuelle qui leur a été donné par certains auteurs.

Je crois donc utile et préférable de vous tracer d'abord un tableau de l'état mental des paralytiques généraux, étude des plus importantes, et sur laquelle on ne saurait jamais trop s'étendre.

D'une manière générale, et c'est là l'expression de l'idée qui préside au remarquable travail de M. Jules Falret, on peut dire que le trait caractéristique de la maladie, dans chacun des trois ordres de phénomènes qui la constituent, est \ affaiblissement^ affaiblissement à la fois intellectuel et physique, paralysie de l'intelligence, de la motilité et de la sensibilité.

Mais, au début de l'affection, avant de subir ce travail de déchéance progressive, sous l'influence duquel les facultés se dégradent de plus en plus, la plupart des fonctions de l'individu passent par une période d'excitation morbide, oii elles manifestent une puissance et une suractivité véritablement insolites. Pendant cette période d'exaltation ou de dynamie fonctionnelle, on constate chez les malades une exagération des forces musculaires, un besoin perpétuel de mouvement, et aussi une stimulation des facultés intellectuelles qui semble les rendre plus intelligents et plus brillants qu'ils ne l'avaient jamais été. J'ai connu un journaliste qui, au début de son affection, se relevait la nuit pour écrire des vers, tellement il était poursuivi par l'impérieux besoin d'exercer ses facultés. Il subissait pour ainsi dire la tyrannie de l'inspiration.

D'autres malades, à cette période, montrent des aptitudes imprévues, des ressources d'imagination et d'esprit, dont on ne les aurait jamais crus capables ; on a vu des savants, des artistes, dans ces conditions de suractivité pathologique, inventer des procédés nouveaux, des combinaisons nouvelles ; on a vu des hommes d'affaires s'enri-

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chir d'un coup dans ses spéculations aussi ingénieuses que téméraires.

Mais tout cela n'est qu'un éclair, la dernière lueur d'une intelligence près de s'éteindre, et cet homme, qui remplit encore avec distinction des fonctions ou des charges très importantes, qui se livre avec plus d'ardeur que jamais à ses travaux habituels, s'achemine rapidement vers une démence incurable, sans que rien puisse faire prévoir, à ceux qui l'entourent, sa chute prochaine et définitive.

C'est qu'en effet il est touché, et qu'aux signes d'excitation qu'il présente s'unissent déjà des preuves d'affaiblissement intellectuel, qui, bien que passant inaperçues de l'entourage, n'en sont pas moins reconnaissables pour des yeux exercés. « L'observateur attentif, dit M. Jules Falret, commence déjà à constater chez les malades quelques absences momentanées de mémoire ou d'intelligence, de véritables lacunes dans les conceptions ; en un mot, des traces non contestables de démence commençante, qui sont comme la marque caractéristique de cette maladie mentale, même dès ses premiers débuts. »

L'un des premiers phénomènes qui frappent, parmi ces signes précurseurs d'une déchéance prochaine, c'est, surtout chez les malades des classes supérieures, l'oubli étrange et singulier de toutes les règles de h politesse. On voit un hommed'une éducation achevéeet jusqu'alors irréprochable dans sa conduite et son langage s'oubli»M', en société, dans ses propos et dans sa tenue; il porto des vêlements sordides, il néglige le soin de sa personne, il n'a nul souci de sa toilette, et se laisse aller peu à peu à l'indilTérencelaplus complète et à une malpropreté qui contraste singulièrement avec ses habitudes antérieures.

Mais ce manque de délicatesse, cet oubli des conve-

nances, ne portent pas seulement sur la mise extérieure, ils s'étendent jusque dans les relations d'amitié etd'affaires, oîi les malades en arrivent, sans aucun scrupule, à user des moyens les plus frauduleux.

Il y a quelques années, on fit beaucoup de bruit, dans une ville de province, de détournements singuliers. Une dame de la meilleure société, qui exerçait des fonctions élevées dans une association de bienfaisance, fut accusée de s'approprier les fonds de la société. L'accusation était fondée, mais bientôt la paralysie générale vint montrer la cause de cette défaillance morale.

Mais ce n'est pas seulement dans des actes de ce genre que se manifestent les désordres du début de la paralysie générale. Les malades, sous l'influence de l'excitation cérébrale qui les domine, se livrent parfois aux plus grands excès. On voit un honorable père de famille, rangé, sobre, laborieux, changer brusquement de conduite, devenir dissipateur et débauché, se mettre à boire, perdre toute pudeur et toute retenue, s'afficher avec des femmes de mauvaise vie, et commettre des actes scandaleux, dans lesquels il compromet la fortune et l'honneur des siens. On voit des femmes rompre avec leur réserve et leur décence habituelles, afficher un cynisme révoltant et provoquer les passants dans les rues. Nous avons un exemple de cette salacité, qui se manifeste parfois au début de la paralysie générale, parmi les malades que je compte vous présenter aujourd'hui. 11 s'agit d'un homme qui, dans le cours ordinaire de la vie, présentait un affaiblissement des facultés génésiaques ; à ce point de vue, il était inférieur à la normale. Or, tout à coup, depuis quelques mois, il en était arrivé non seulement à fatiguer sa femme par ses obsessions continuelles, mais encore à s'adresser à toutes

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les personnes qui l'entouraient et môme aux animaux. La tendance à l'alcoolisme et à l'crotisme est un épiphénomène assez fréquent au début de la paralysie générale, et qui accompagne souvent ces défaillances du sens moral dont je vous entretenais tout h l'heure, et sur lesquelles nous devons insister encore, car elles marquent souvent les premières phases de la maladie, avant qu'aucun autre symptôme pathologique ait appelé l'altentiou sur elle. Un paralytique, au début, \ient consulter un médecin célèbre, qu'il avait autrefois connu. 11 sort, trouve à la porte la voiture du médecin, y monte et se fait conduire chez lui. Un autre entre dans un salon, prend un livre, le parcourt avec intérêt et l'emporte sans rien dire. C'est ainsi que se manifeste le plus souvent, chez les paralytiques généraux, la tendance à l'indélicatesse, qui constitue l'un des indices les plus frappants de l'affaiblissement intellectuel et moral dont ils commencent à être atteints. Ils ont perdu le sens de la distinction entre le mien et le tien. Ils ressemblent à ces enfants qui s'approprient, sans scrupule, ce qui appartient à leur frère ou à leur camarade. ji.Les vols qu'ils commettent très fréquemment à celte pé- 'jTiodQ sont marqués au coin de l'imprévoyance et de la è maladresse les plus grandes. Bien différents des voleurs de profession ou des aliénés kleptomanes, les paralytiques généraux n'ont aucun souci d'employer la ruse ou de cacher les objets qu'ils ont dérobés; ils volent ostensiblement, en public, avec un sans-gône et un mépris des précautions qui les font presque toujours reconnaître. L'un, passant auprès d'un bâtiment en construction, se met dans l'idée de voler une planche ; il la prend et l'emporte sans s'occuper de ceux qui pourraient le voir. Au bout de quelques pas, il est arrêté et rais en prison. Un autre cherche à s'emparer

d'an fût de vin, placé devant une porte ; ne pouvant parvenir à l'enlever, il va réclamer l'aide d'un agent de police.

Un ancien soldat d'artillerie va se présenter chez un banquier pour toucher une traite fausse. Jusque-là, rien de bien extraordinaire ; mais ce qui caractérise bien la nature pathologique de l'acte, c'est que notre homme avait choisi, comme signataires de sa fausse traite, tous les généraux qu'il avait connus dans l'armée, et dont il avait successivement écrit les noms au bas de sa pièce.

On a dit avec raison que, lorsqu'un honnête homme commet une mauvaise action, il est toujours pris; c'està-dire qu'un honnête homme qui dévie de la ligne droite ne connaît plus le terrain sur lequel il s'engage, et se laisse aisément surprendre. C'est ce qui arrive aux paralytiques généraux, qui non seulement sont des hommes excellents, mais qui, souvent même, au début de leur maladie, font preuve d'une bonté, d'une générosité, d'une philanthropie véritablement pathologiques. Ils se livrent facilement aux entraînements de leur expansion affective, aux séductions d'une charité exagérée. Un paralytique général voit un pauvre mal vêtu, son cœur s'émeut, il éprouve le besoin de le vêtir, et va voler un pantalon à son oncle, pour le lui donner.

Dans la thèse de M. Lasègue se trouve un exemple assez curieux de ces dispositions généreuses. Un employé de la Préfecture de police, au début de sa maladie, éprouvait une telle bienveillance pour son prochain, qu'il allait prévenir les gens accusés de contravention et sur le point d'être arrêtés, afin de leur donner le temps de s'enfuir.

Un paralytique général, également au début, entre dans un café ou il se rencontre avec de nombreux consommateurs, tous plus ou moins inconnus pour lui ; il insiste

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pour payer toutes les consommations, tandis que, chez lui, il refuse de payer ses dettes.

C'est assez vous parler, messieurs, de raffaiblissement du sens moral ; il nous faut étudier maintenant les altérations que subit une faculté qui joue un grand rôle dans Texercice de notre activité intellectuelle, la plus délicate et la plus exquise de toutes : je veux parler de la mémoire. Tout homme qui a été atteint d'une affection cérébrale de quelque intensité éprouve une diminution plus ou moins notable de la mémoire. Chez les paralytiques généraux, c'est la première des facultés, la seule quelquefois au début, qui soit atteinte. Un homme bien portant se rend chez un notaire, pour rédiger un acte important ; tout se passe le plus normalement du monde, lorsque, obligé de dire son adresse, il se voit incapable de la retrouver.

Ces faux pas étranges de la mémoire se reproduisent à chaque instant et frappent de stupeur l'entourage des malades. On trouve également, dans leurs écrits, des fautes d'orthographe, qui sont le plus souvent l'indice d'un affaiblissement mnémonique. Les employés de bureau commettent constamment des erreurs de calcul. La table de Pythagore est ici un excellent moyen de juger de l'état intellectuel d'un sujet. Quand vous doutez de l'intégrité de l'intelligence d'un malade, faites-le calculer et vous aurez des renseignements positifs sur l'état réel de son esprit.

Mais la faculté qui subit les plus grandes perturbations, chez les paralytiques, est la volonté; l'énergie cérébrale de ces malades est notablement diminuée. Un homme fort intelligent peut manquer do force morale, tandis qu'un autre de médiocre intelligence peut avoir une énergie beaucoup plus considérable. C'est précisément la faculté qui fuit défaut chez les paralytiques. Us présentent imo

excitabilité toute particulière, et ces colères que provoquent les causes les plus frivoles, les accidents les plus insignifiants, sont les preuves d'une excessive faiblesse intellectuelle, car l'homme véritablement fort ne perd jamais son sang-froid.

Un état qui résulte de la même cause et reconnaît la même origine esl cette apathie intellectuelle qui se développe chez beaucoup de paralytiques généraux. Elle est tellement intense, qu'elle ne leur laisse pas assez de force pour se conduire et se mouvoir selon leur volonté. A chaque instant on les voit changer de direction. Toujours pleins d'irrésolution , ils se lancent dans des entreprises qu'ils abandonnent bientôt. Enfin, on les voit souvent se complaire dans des occupations puériles indignes d'un homme arrivé à un âge mûr.

L'intelligence participe, elle aussi, dès le début, à ces troubles généraux, à cet affaiblissement de l'énergie cérébrale. La lenteur extrême du travail est, chez beaucoup de malades, l'un des premiers symptômes de l'affection. Dans la vie affairée des grandes villes, ce n'est pas seulement l'excellence et la qualité de l'œuvre que l'on exige, c'est aussi la rapidité; il faut produire chaque jour, chaque heure, une certaine somme de travail. Les paralytiques deviennent de très bonne heure insuffisants, ils ne peuvent rien terminer de ce qu'ils ont entrepris : les artisans se montrent mal habiles, gâchent les matériaux qu'on leur donne, et si Ton exige que la tâche soit recommencée, ils réussissent moins bien la seconde fois. 11 n'y a ici aucune contradiction avec ce que je vous ai dit de leur activité intellectuelle au début, car les productions intellectuelles des paralytiques ne sont presque jamais des chefs-d'œuvre, elles sentent presque toujours l'apoplexie. uv^niq e:;

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Nous rencontrons ici sur le seuil môme de la paralysie générale le trait caractéristique qui domine toute son histoire intellectuelle : c'est l'affaiblissement général. Il se traduit dans l'ordre mental par un défaut de coordination et par des assertions contradictoires. Rien n'est plus fréquent, lorsqu'on s'entretient avec un paralytique au début de sa maladie, que de le voir s'engager dans des récits interminables qui ne peuvent aboutir, car à chaque instant il change d'idée en parlant. Ce sont des impasses intellectuelles, ou plutôt des rivières qui se perdent dans le sable sans jamais pouvoir arriver à la mer.

Si j'insiste sur les troubles psychiques qui se présentent au début de la paralysie générale, c'est que, dans cette période surtout, il importe de faire un diagnostic précis, avant que l'affection ne se soit caractérisée par des lésions plus graves.

Pendant les premiers temps surtout, les malades ont conscience de leur état; ils se plaignent de ne plus pouvoir travailler, de ne plus pouvoir fournir aucune production intellectuelle, et ce symptôme se marie avec le délire hypochondriaque si commun chez ces malades et les remplit de désespoir. Tel était le cas de ce médecin, cité par Schiile, qui, sentant se passer en lui quelque chose de grave, disait : «Je sens que j'ai une atrophie cérébrale, car mon cerveau ne fonctionne plus. » Aussi nous arrive-t-il trop souvent d'être consultés par des malades dont nous sommes obligés de calmer les craintes, etauxquels, (idèles à notre rôle de médecin, nous cherchons à donner une assurance que nous n'éprouvons pas. Ajoutons enfin que c'est parfois par un stade de dépression, par un état de tristesse profonde quelquefois accompagnée d'hallucinations de l'ouïe et d'idées de persécution que débute la paralysie générale.

Vous voyez par là combien il est difficile d'assigner une évolution parfaitement régulière à chacune des phases du délire, et combien il est nécessaire, si l'on veut avoir une idée exacte de ces modifications, de ne pas les attendre, mais bien d'aller les chercher.

Mais la période prodromique est épuisée; le délire éclate avec ses véritables caractères et nul ne peut le méconnaître. Les troubles intellectuels peuvent alors se présenter sous trois aspects différents. Ce sont d'abord et avant tout, les délires expansifs, auxquels appartient la place d'honneur par l'importance capitale qu'ils présentent; c'est ensuite le délire dépressif; c'est enfin le délire impulsif.

i" Délire des grandeurs^ voilà l'expression qui convient le mieux aux malades expansifs ; celle de délire ambitieux est beaucoup moins bonne; car, si nos malades ont du délire des grandeurs, ils ne sont pas orgueilleux ; ils sont en général bons princes. Un tel nous dira : Je suis le maître du monde, après quoi il nous invitera à déjeuner et nous proposera même de nous faire manger trois kilomètres de boudin. Appeler cet homme un orgueilleux, c'est assurément forcer les termes. C'est surtout l'exaltation de leurs paroles qui montre le délire dont ces malades sont atteints.

Rien ne serait plus facile que de réunir des exemples de cette exagération. Je vous ferai seulement remarquer que ces exaltations mêmes peuvent offrir quelquefois une forme modeste. Chez les gens timides, on est frappé de la mauvaise habitude qu'ils ont d'employer des expressions excessives pour désigner les moindres actes de leur vie. Chez d'autres, au contraire, l'imagination est surchauffée. Le malade est pape, roi, empereur et Dieu, il est plus que Dieu lui-même : Obergott, disait un malade de Schule. J'ai

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rencontre le môme délire chez un agité que j'observais à Bicôtre dans le service de M. Moreau (de Tours). Ce paralytique, après une longue conversation finit par me dire qu'il était le chef de la police de sûreté générale de l'univers tout entier. — Et Dieu, lui disais -je, qu'en faites-vous? — Dieu, je lui donne cinq cent mille millions de soufflets sur la figure. — L'expression de millions revenait sans cesse autrefois dans la bouche de nos paralytiques, mais depuis nos derniers revers ils l'ont remplacée par celle de milliards.

Cette disposition des paralytiques à se croire supérieurs en toute espèce de matière pourrait être exprimée sous la forme d'une équation : Ego = 00 .

Dans ce délire qui peut aller depuis un simple sentiment de satisfaction intime jusqu'aux plus extrêmes limites de l'orgueil, il est des points qu'il faut signaler. Dans les œuvres des paralytiques on trouve toujours l'expression de leur délire. On retrouve, par exemple, dans les tableaux des artistes l'aberration intellectuelle dont ces malades sont frappés. Ils représentent un personnage assis dans un fauteuil qui, sans se déranger, touche de la main le sommet d'un arbre placé à quelque distance. Dans ces derniers cas, il y a bien certainement une manifestation désordonnée de la pensée, car la pensée se manifeste au dehors non seulement par des paroles et des écrits, mais aussi par des dessins.

Mais les caractères fondamentaux du délire dans la paralysie générale sont surtout : l'incohérence, la pauvreté des conceptions, l'absurdité des contrastes. M. Falret donne de ce délire les quatre caractères suivants: il est absurde, mobile, contradictoire, incohérent. Un paralytique qui se dit Dieu, consent volontiers à balayer la cour sans y voir la

moindre contradiction. Il est donc bien différent du maniaque ambitieux dont les actes sont conformes au rôle qu'il s'attribue.

Les contradictions montrent à quel degré de déchéance intellectuelle peuvent tomber les paralytiques ; mais, d'autre part, nous y trouvons un élément de bon sens ; les malades ont le sentiment de la vie réelle en dehors de leurs conceptions délirantes. Marcé avait à Bicêtre, dans son service, un ouvrier qui croyait posséder une immense fortune. — Et votre femme? lui disait-on. — Elle fait des ménages. On croirait que ces malades ont le sentiment des absurdités qu'ils débitent.

Voici un autre exemple qui montre qu'au milieu de leurs exagérations les paralytiques conservent un certain sentiment de la réalité. Un malade pauvre, dont Maudsley nous rapporte l'histoire, se croyait possesseur d'une grande fortune, et si on venait à lui demander de l'argent, il offrait de signer un chèque d'un million sur la Banque d'Ecosse. Mais il se rappelait qu'il avait à la Caisse d'épargne un livret de 30 francs environ; si on lui demandait de prêter cet argent, il répondait : Jamais. Il y avait donc chez cet homme un sentiment de la vie réelle qui surnageait au milieu de ses aberrations.

Cette tendance générale à faire pénétrer la vie réelle dans la vie imaginaire est caractéristique du délire des paralytiques. Il diffère du délire ambitieux, qui est logique, conséquent avec lui-même et bien coordonné.

Enfin, dans la plupart des cas le paralytique donne des preuves évidentes de bonté. Les victimes de cette maladie sont des gens qui, dans leurs paroles et leurs actions, se montrent presque toujours remplis d'une grande bienveillance.

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