‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 98 sur 201 · DE LA FOLIE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

DE LA FOLIE RELIGIEUSE

Sommaire. — Que faut-il entendre par monomanie ou délire partiel? - Folie religieuse. — Sa fréquence à notre époque. — Histoire de deux malades. — Folie religieuse à forme exaltée, on théomanie. — Influence de la naissance et de l'éducation. — Influence de la puberté. — Période de développement de la folie religieuse. — Hallucinations de la vue et de l'ouïe. — Incapacité de travail. — Activité inquiète. — Excitation sexuelle. —Mode de début. — Epidémies de délire mystique. — Idées ambitieuses. — Période d'état de la tliéomanie. — Règne des hallucinations. — Mutilations. — Castration. — Crucifixion. — Sacrifices humains. ~ Période de déclin. —Pronostic.

Folie religieuse ;\ forme dépressive ou démonomanie. — Trois formes.

— Causes souvent frivoles en apparence. — Maladie plus fréquente chez les protestants. — Conséquences. — Mutilations. — Meurtres.

— Croyance à l'immortalité. — Impulsion au suicide. — Damnés. — Possédés. —Sorciers. — Pratiques des sorciers. — Pronostic moins grave que dans la forme exaltée.

Messieurs,

Depuis longtemps je me suis proposé de traiter devant vous la question des délires partiels, qui manque au programme de nos leçons et qui présente cependant, soit au point de vue doctrinal, soit au point de vue clinique et pratique, une importance de premier ordre.

Q est encore aujourd'hui, parmi les grands héritiers de l'école française, des aliénistes éminents restés fidèles à la doctrine d'Esquirol, et qui admettent l'existence des monomanies,

FOLIE RELIGIEUSE. 4Gl

Ils demeurent convaincus qu'un seul genre de conceptions déliranles, une seule espèce d'impulsions pathologiques peut envahir la scène intellectuelle sans porter préjudice, pendant un temps assez long du moins, à l'équilibre des autres facultés. Cette opinion, nous devons en parler avec respect, car c'est l'opinion de nos anciens, c'est l'opinion de nos pères, c'est l'opinion de nos maîtres.

Et cependant, l'axe intellectuel delà génération présente s'est entièrement déplacé à cet égard. Falret père, un des premiers, s'est élevé avec une énergie soutenue contre la doctrine de la monomanic ; presque isolé à son époque, considéré surtout comme un logicien avide de controverse et s'attachant h des questions de mots, Falret a vu ses idées triompher graduellement, môme pendant sa vie, et aujourd'hui son triomphe est bien complet.

On reconnaît, en effet, qu'il existe chez les aliénés un trouble général des facultés intellectuelles et morales, une perturbation d'ensemble des fonctions cérébrales; on reconnaît que, longtemps avant de présenter un affaiblissement de la mémoire ou du raisonnement, plus d'un aliéné présente une perversion totale des sentiments, des affections et dos instincts ; et plus on marche dans cette voie, plus on s'attache à cette analyse, plus on approfondit le problème, plus on demeure convaincu que les manifestations psychologiques de la folie constituent un ensemble dont on ne saurait logiquement démembrer les parties.

H n'en est pas moins vrai que, dans certaines formes de délire, les aberrations mentales se groupent autour d'un centre commun et constituent une prédominance en faveur de certaines idées, de certaines tendances, qui semblent absorber pour ainsi dire tout ce qui les entoure et imposent une sorte de conscription forcée à toutes lesfacul-

iù2 bKS DÉLilUiS l'ARilI-LS.

tés de l'individu. Le délire ambitieux, le délire des persécutions dans l'ordre des conceptions délirantes, la iblie homicide, la dipsomanie, dans l'ordre des impulsions irrésistibles, nous offrent des exemples classiques de ce qu'on nomme aujourd'hui des délires partiels.

Et si j'ai choisi la folie religieuse pour sujet de cette conférence, c'est d'abord parce que cette forme de vésanie offre un type accompli de délire partiel ; c'est ensuite parce qu'elle est bien plus fréquente qu'on ne le pense en général. En effet, dans les livres classiques, dans les mémoires qui se publient tous les jours, on voit se produire une assertion que je regarde comme erronée. On dit que la folie religieuse est en décroissance, qu'elle n'est plus de notre siècle ; qu'aujourd'hui les soucis matériels, les agitations de la politique ont détourné les intelligences de cette \oie et leur ont tracé un sillon tout nouveau.

Messieurs, si les formes extérieures de la société peuvent changer, la nature de l'homme ne change jamais; il y aura toujours des religions, parce que le sentiment religieux est un élément primordial de l'esprit humain. Sans doute on ne voit point aujourd'hui, comme au temps des croisades, un peuple tout entier partir flamberge au vent pour aller pourfendre les infidèles. Mais je suis porté à croire que, même aux temps oii l'exaltation religieuse présentait la plus vive intensité, la masse de la population était assez indifférente : le peuple en général partage assez volontiers l'opinion des Chinois, pour lesquels la religion est certainement une chose excellente, mais le commerce vaut encore mieux.

Or, sMl est un fait démontré par l'histoire, c'est que les idées religieuses acquièrent une prédominance marquée aux époques d'agitation, de luttes et de réformes. C'est

surtout au moment où les religions se fondent et s'écroulent, que s'exaltent certains esprits, qui sont en assez grand nombre pour fournir un affluent considérable au fleuve de l'aliénation mentale. — Nous sommes en présence d'un deces moments, et sans vouloir me livrer à des énumérations stériles, je dirai que la pratique de tous les jours nous amène des fous dont les uns sont des religieux exaltés, les autres au contraire des victimes des terreurs mystiques ; les uns et les autres appartiennent à la classe des monomanes ou plutôt des délirants partiels.

Nous possédons actuellement une assez belle collection de ces malades. Il en est deux dont je me propose de vous parler parce qu'ils représentent deux types cliniques opposés, et qui méritent soigneusement d'être distingués l'un de l'autre.

Le premier, que je vous ai présenté déjà il y a quelques semaines, est un homme d'une cinquantaine d'années, d'une taille assez élevée, d'une figure douce et d'une physionomie intelligente. C'est un ecclésiastique; il fut ordonné prôtre à l'ûge de vingt-cinq ans, et pendant quelques années il exerça les fonctions sacerdotales. Mais, dès cette époque, une santé débile, de l'anémie, des palpitations de cœur, le forcèrent de négliger d'abord, puis bientôt d'abandonner son ministère.

A trente ans, il fut pris d'iuie sciatiquc violente, qui le força de quitter l'état ecclésiastique. J'insiste sur ce fait ; la sciatique, maladie généralement très peu grave, peut être souvent la cause d'un dérangement profond de l'équilibre intellectuel.

Ainsi donc, peu après VCiga de trente ans, notre homme était à la mer, il avait cessé d'exercer ses fonctions pasto-

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raies : c'était un déclassé ; cependant, fils de cultivateurs aisés, il n'était pas sans ressources et la misère ne paraît avoir joué aucun rôle dans son existence pathologique; il semble n'avoir jamais manqué des conditions nécessaires à la vie matérielle. Mais il nous dit que, depuis 1870, il entend des voix. Il est important de noter ce fait : d'une manière habituelle, si les fous religieux sont hallucinés, c'est par l'organe de la vue que commencent les troubles sensoriels. Il semble évident que, chez notre curé, ce sont les hallucinations de l'ouïe qui ont commencé d'abord. Les voix qui lui parlaient, lui paraissaient être produites par l'électricité ; il se figurait qu'on se servait de la physique pour le tourmenter. Cet état dura pendant trois ans pendant lesquels Dieu l'éprouvait, dit-il, par l'électricité, ce qui lui donnait parfois des idées contraires au sixième commandement.

Enfin, Dieu lui apprit que c'était bien sa voix divine qui s'adressait aux hommes par son intermédiaire. Depuis de longues années, il est agent de Dieu, il est son écrivain, il écrit sous sa dictée. C'est, comme vous le voyez, la théorie de l'inspiration littérale. Plus tard, les hallucinations de la vue ont commencé, des apparitions célestes se sont montrées et il a vu l'Enfant-Jésus dans un bouquet de fleurs. Une révélation divine lui apprit qu'il était ordonné évêque et qu'il devait porter sur la poitrine une croix d'évêque. A partir de ce moment, il est allé promener ses divagations dans les foires et les réunions publiques et, poussé par cette manie commune à un si grand nombre d'aliénés, il a commencé une volumineuse correspondance. Il a écrit h l'évêque de Gahors, au pape, au maréchal de Mac-Mahon, aux 363. Gomme vous le voyez, il prenait ses mesures pour être en bons termes avec tous les partis.

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Son but, dit-il, est de fonder la théocratie universelle. Dieu seul doit régner sur terre à la place de tous les rois. Pour atteindre ce but, le gouvernement français doit créer une chancellerie divine et, naturellement, c'est le malade lui-môme qui occupera le poste de chancelier divin. 11 lui sera alloué 20 000 francs d'appointements. Ce chiffre est toujours écrit de la manière suivante : vin mille francs, parce que la France, éprouvée parle phylloxéra, ne produira plus de vin jusqu'au moment oii les ordres de Dieu auront été exécutés.

On doit lui allouer, en outre, un tiers du traitement du ministre des affaires étrangères ; on lui remettra une somme de 30000 francs, une fois payés, pour construire dans son pays natal un château qui sera le siège de la chancellerie divine. On doit enfin lui payer quatre ans d'arrérages de ses appointements. Ces conditions une fois remplies, on verra régner la paix universelle, la France jouira d'une prospérité extraordinaire, et la papauté sera replacée à son rang légitime.

Mais, dans ces derniers temps, l'inspiration divine lui apprend qu'il est temps de passer des paroles aux actes. Il part donc pour Paris, se rend à l'Elysée et demande à entretenir le président de la République de ses projets. Arrêté et conduit à Sainte-Anne, il accepte avec résignation cette nouvelle tribulation que la Providence lui envoie pour éprouver sa foi.

Messieurs, vous le savez, les écrits des aliénés n'ont pas moins d'importance que leurs discours. Les manuscrits volumineux que je vous présente sont ornés d'une calligraphie toute spéciale. Lorsque notre malade écrit le nom de Dieu, il se sert de lettres capitales d'une hauteur extraordinaire; il met trois points sur les «, trois barres sur les /, en l'hon-

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neur de la Sainte Trinité. Ses ratures, car il en fait, sont d'énormes carrés d'encre. Mais, ce qui est le plus remarquable, c'est la formule sacramentelle par laquelle il commence tous ses écrits :

« Dieu, dont la voix parlante et le léger petit bruit sont, à toute oreille humaine gauche, comme une garde continuelle, sûre et adorable, dit les paroles suivantes. »

On le voit, d'après sa propre confession, notre malade est un halluciné unilatéral. Il le dit fort bien, c'est uniquement à gauche que Dieu lui parle. Jamais il n'entend la voix divine du côté droit.

A côté de ce malade, atteint d'une véritable monomanic religieuse, nous placerons ce jeune employé de vingt-six ans que nous vous avons présenté il y a quelques jours. Ce sujet, bien portant jusqu'à ces temps derniers, était resté vierge de toute idée mystique. Il était croyant, nous dit son père, mais ne pratiquait pas. Depuis cinq semaines, il paraissait étrange, et ses habitudes, jusque-là parfaitement régulières, s'étaient dérangées. Le dimanche qui a précédé son arrestation, il se rendit à son bureau pour travailler, croyant être au samedi. C'est là, messieurs, un fait déjà fort grave, car il faut être déjà bien malade pour perdre ainsi la notion des jours. Le lundi suivant, il commit au bureau une foule d'extravagances, invita ses collègues à se rendre avec lui à Saint-Vincent de Paul et donna un autre rendez-vous à Notre-Dame, pour le lendemain à sept heures du matin. Il rentra chez lui à minuit, sans pouvoir donner aucune explication sur cette arrivée tardive. Le lendemain mardi, il fut arrêté à Notre-Dame et conduit à la Préfecture. Il voulait établir son domicile sous le maîtreautel, il se livrait à des génuflexions, à des prosternations, et baisait la terre. Il avait des hallucinations prononcées de

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l*ouïe. Dieu l'inspirait, il entendait ses ordres, il chntait, par ordre divin, des chansons qui n'étaient point toujours édifiantes. Enfin, depuis son entrée dans le service de la clinique, il obéit à toutes les injonctions qui lui sont faites au nom de Dieu.

C'est à dessein, messieurs, que j'ai rapproché les deux malades dont je viens de vous rappeler l'histoire. Le prôtrc est un vrai type de délire partiel, c'est un véritable cas de folie religieuse. Le jeune employé, au contraire, est un excité maniaque, chez qui les idées mystiques ont momentanément pris le dessus et constituent pour ainsi dire le masque du délire. Mais il no faut point confondre cette perturbation générale de l'esprit avec le délire partiel dont je viens de vous présenter un si remarquable exemple ; et ce n'est point là une simple question de mots ; il s'agit d'un diagnostic de la plus haute importance, au point de vue pratique. En effet, le jeune maniaque guérira certainement, et il est entré déjà en convalescenc. Le prêtre, au contraire, est atteint d'un délire essentiellement chronique et incurable, qui se terminera certainement par la démence.

Occupons-nous maintenant, messieurs, de cette maladie dont je viens de vous présenter un type. Etudions ensemble la marche, l'évolution et les caractères cliniques qui lui sont propres.

Messieurs, s'il est possible de voir éclater brusquement la folie religieuse dans des conditions dont j'aurai à vous parler bientôt, il n'en est pas moins vrai que les candidats à cette forme de délire présentent presque toujours dans leurs antécédents de fortes prédispositions à ce désordre intellectuel; et d'ailleurs, nés dans un milieu presque toujours saturé d'idées mystiques, ils reçoivent une éducalion

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qui surchauffe à certains moments les exaltations du sentiment naturel.

Dans un grand nombre de monomanies, je pourrais presque dire dans la plupart des délires partiels, il est une formule qui s'applique à la plupart des sujets. La folie du malade n'est que l'hypertrophie de son caractère normal. Cette hypertrophie, vous la trouverez aussi chez les aliénés religieux.

Voyons d'abord le point de départ ; l'aliéné mystique est né le plus souvent de parents religieux, et de bonne heure il s'est adonné à des pratiques assidues de piété. En second lieu l'éducation, comme nous l'avons déjà dit, joue ici un rôle des plus importants ; dès le début elle exerce une influence puissante sur le développement de l'individu. En formulant ainsi les origines de la folie religieuse, je ne veux pas attaquer l'esprit religieux en lui-même. Nous savons qu'il existe dans toutes les branches des connaissances humaines de puissantes intellig3nces qui allient une piété fervente aux dons intellectuels les plus précieux. Mais la plupart de ceux qui sont atteints de folie religieuse sont dès le principe des faibles d'esprit; leur intelligence médiocre s'attache surtout aux formes extérieures, aux petites pratiques de la religion ; ce sont des gens adonnés aux dévotions puériles ; ils perdent pied en présence des excitations de tout genre que leur apporte le culte religieux. Aussi voit-on parmi ces malades beaucoup de prêtres manques, de pasteurs sans troupeau, de prédicateurs sans emploi. L'histoire de notre homme vient à l'appui de cette donnée. Mais ce serait une erreur de croire que tous les aliénés de cette espèce sont des faibles d'esprit. Parmi les fondateurs de religions, dont plusieurs étaient des aliénés, il s'est trouvé de grandes personnalités , ou tout au moins de

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