IDÉES FIXES
S'il est peu profitable de suivre dans ses divagations un esprit dont les idées ne reconnaissent plus aucun enchaînement rationnel, il est, au contraire, du plus haut intérêt de contempler l'évolution progressive de ce travail intérieur, qui transforme par degrés une notion, d'abord vague et flottante, déposée pour ainsi dire à l'état de germe dans l'esprit, en une idée fixe qui finit à la longue par s'implanter définitivement dans l'intelligence, qu'elle tyrannise d'une manière absolue, et dont il sera désormais impossible de la déraciner.
Cette étude, qu'il n'est pas encore temps d'aborder ici, trouvera sa place plus loin, lorsque nous nous occuperons des délires partiels. Contentons-nous, pour le moment, d'insister sur quelques points.
C'est, en général, après une longue hésitation que le malade, après avoir flotté dans l'incertitude, finit par trouver la formule de son délire, suivant l'heureuse expression de M. Jules Falret. Parvenu, dès lors, à la période de systématisation, il devient de moins en moins accessible aux influences extérieures, aux idées venues du dehors; il résiste, avec une énergie toujours croissante, aux impressions qu'on cherche à lui communiquer, et à partir de cette époque, l'un des points les plus remarquables de cette évolution psychologique, c'est qu'elle semble procéder d'ellemême, et tirer, pour ainsi dire, tous ses éléments de son propre fonds. Sans doute, les circonstances extérieures, les relations sociales, le degré de culture intellectuelle, les souvenirs et les croyances du malade jouent un rôle immense dans la production du délire; mais ce sont là, selon l'expression de Kant, les moules dans lesquels il jette sa pensée ; et, dans des circonstances absolument opposées, le délire n'en existerait pas moins ; il leur emprunterait un autre
langage, mais sans se rapprocher davantage de la raison.
Sur ce terrain si fertile en notions absurdes, rien n'est plus difficile que de faire gernaer une absurdité nouvelle, lorsqu'une fois le délire a trouvé son expression définitive. Entrez en conversation avec un de ces vieux monomanes qui peuplent les asiles, écoutez avec complaisance ses divagations, et cherchez ensuite à lui inoculer une conception erronée, aussi rapprochée que possible de celles dont il vient de vous entretenir; et toujours (ou presque toujours) vous le verrez repousser sans la moindre hésitation l'erreur que vous lui présentez. Souvent même il fait preuve d'une puissance de logique et d'une vigueur de bon sens que l'on ne s'attendait guère à rencontrer chez lui.
Les conceptions délirantes, sont donc (du moins chez les aliénés systématiques) le produit spontané du terrain sur lequel elles ont germé. Ce principe, d'ailleurs, ne saurait diminuer la portée des observations si remarquables qui ont démontré jusqu'à l'évidence la contagion de la folie; mais il suffit de se reporter au travail de MM. Lasègue et Falret (1), pour constater que la transmission ne s'opère que dans des conditions toutes spéciales, sur lesquelles nous aurons à revenir plus tard.
Faut-il assimiler aux conceptions délirantes qui relèvent de, la folie les troubles intellectuels qui caractérisent le délire des affections aiguës? Pour d'éminents observateurs, il n'existe aucune limite absolue, aucune barrière infranchissable entre ces deux états. Mais il ne faut point oublier que, dans l'un et l'autre cas, le délire n'est qu'un symptôme; c'est l'expression d'un trouble des fonctions cérébrales
(1) Annales médico-psychologiques, no\emloYe 1877. Consulter aussi le travail de M. le docteur Régis, la Folie à deux, Thèse de Paris,