CAUSES MORALES
peuvent incontestablement déterminer la folie. Les exemples surabondent et l'on n'a pour ainsi dire que l'embarras du choix.
La frayeur peut brusquement déterminer un accès de folie. On a vu des soldats perdre la raison pendant un bombardement, et, sur le champ de bataille, il est des hommes qui en voyant tomber leurs camarades, sont devenus fous. J'ai connu un homme excellent, mais qui manquait entièrement de courage, qui, assistant de loin à une chasse au cerf, se croyait en sûreté, lorsque tout à coup il se trouva brusquement en face de l'animal irrité, qui venait de franchir une petite rivière ; il ne reçut aucune blessure, mais il eut un accès de manie aiguë qui dura quinze jours.
Ce que la frayeur peut faire, la joie le fait aussi. Gregory rapporte l'observation d'une mère et de ses deux filles qui, après avoir vécu longtemps dans un état voisin de la misère, se virent subitement à la tête d'un riche héritage ; malheureusement leur raison ne put point résister à cette secousse : elles devinrent folles toutes les trois.
Le plus souvent ce sont les émotions tristes, les chagrins, les déceptions, les revers qui déterminent l'explosion de la folie. La perte de la fortune, l'incendie d'une maison, la mort d'un ami sont des causes qui, agissant brutalement sur l'intelligence, la frappent quelquefois d'un coup mortel. Il est d'autres influences qui, agissant plus lentement, n'en arrivent pas moins à troubler la raison ; les chagrins domestiques (Esquirol), les amours contrariées, les mariages mal assortis ont, à cet égard, une influence incontestable, surtout chez les femmes, qui ne trouvent point dans la vie extérieure les compensations qui appartiennent surtout à l'autre sexe. Les tourments de l'ambition déçue et les
excès du travail intellectuel sont parmi les origines les plus fréquentes delà folie. Nous signalerons aussi l'exaltation du sentiment religieux surchauffé par des prédications intempestives.
Les changements d'état soudains peuvent également influer d'une manière fâcheuse sur l'équilibre des facultés. On a vu des employés mis à la retraite et privés brusquement des habitudes qu'ils avaient contractées pendant une longue vie de travail, verser graduellement dans l'aliénation mentale.
Signalons enfin les effets, aujourd'hui bien connus, de l'imitation ; en d'autres termes, la contagion de la folie. Son influence peut s'exercer sur un vaste théâtre, comme dans les épidémies d'aliénation mentale qui ont éclaté à diverses reprises. Elle s'exerce aussi dans un espace plus restreint, et c'est alors la folie à deux si bien décrite par MM. Lasègue et Falret et qui depuis a été l'objet d'un grand nombre d'autres travaux, parmi lesquels je citerai surtout l'excellente thèse de M. Régis.
Messieurs, si je me suis longuement étendu surl'étiologie des maladies mentales, c'est parce qu'il est impossible, à mon avis, d'avoir une idée juste de la nature, de l'évolution et du pronostic de la folie sans connaître à fond ses origines, et sans avoir pénétré, dans la mesure du possible, les lois mystérieuses qui président à sa naissance. Pour le clinicien comme pour le philosophe, cette étude est pleine d'enseignements : elle devait donc occuper très sérieusement votre attention, et vous ne regretterez point, je l'espère, le temps que nous y avons consacré.
DÎX-NEUYIÈME LEÇON
Sommaire. — Difficultés du diagnostic. — Résistances de Tenlourage. — Moyens d'investigation. — Interrogatoire du malade. — Utilité de laisser parler le sujet. — Ordre à suivre dans l'examen des idées, — Examen des écrits. — Exploration physique. — Figure. — Attitude. — Commémoratifs. — Détermination de la forme du délire. — Diagnostic différentiel de la folie et de quelques maladies avec délire.
Folie simulée. — Sa rareté dans les asiles et dans la clientèle privée. — Motifs qui peuvent pousser à simuler la folie. — Crime. — Examen de l'acte en lui-même. — Ses caractères. — IMotif du crime. — Date du début de la folie. — Intérêt que le sujet peut avoir à simuler la folie. — Examen direct du malade. — Ruses à employer dans certains cas.— Emploi des anesthésiques.
iViESSIEURS,
Je me propose aujourd'hui d'étudier avec ivous le diagnostic de l'aliénation mentale, en me plaçant exclusivement sur le terrain delà clinique et de la pratique. Destinée à vous tracer la voie dans les exercices pratiques auxquels je vous ai conviés, cette leçon doit vous indiquer les principes sur lesquels repose l'interrogatoire des aliénés, les difficultés qu'on rencontre à chaque pas et les moyens de les surmonter.
Les conditions dans lesquelles le médecin se trouve placé lorsque, pour la première fois, il est mis en présence d'un ahéné, sont entièrement différentes de celles qu'on rencontre dans la pratique ordinaire. Appelés au lit d'un ma-
lade, nous ne trouvons autour de nous que des dispositions bienveillantes ; tout concourt à favoriser nos efforts; le sujet lui-même désire ardemment la guérison, les parents, les amis s'empressent de nous fournir tous les renseignements qui peuvent éclairer notre jugement ; et si des obstacles de nature physique viennent souvent obscurcir le diagnostic, ils sont liés à la nature même de l'affection et ne résultent nullement d'une résistance volontaire.
Il en est bien autrement pour l'aliéiiiste chargé de l'interrogatoire d'un fou. Non seulement le sujet se refuse trop souvent à seconder ses recherches, mais la famille elle-même lui oppose bien des fois une résistance imprévue; loin de l'éclairer, on cherche souvent à le tromper par de faux renseignements; une fausse pudeur porte les parents à dissimuler, à atténuer, je dirai presque à justifier le délire de leurs proches; enfin, les circonstances concomitantes concourent elles-mêmes dans bien des cas à déjouer la perspicacité de l'observateur.
Sans doute, il est des fous dont le délire saute aux yeux : un maniaque en état de fureur, un mélancolique en état de stupeur, pourraient être jugés sans effort par tout homme initié aux premiers éléments de la pathologie mentale. Mais il est un grand nombre de cas, et ce sont souvent les plus intéressants et les plus graves, oij les caractères de la maladie sont loin de s'offrir d'eux-mêmes à notre observation ; et c'est seulement grâce à une longue habitude, grâce à ce tact spécial que la pratique seule peut nous faire acquérir, que nous parvenons à démêler la vérité parmi tant de causes d'erreur.
Il est d'ailleurs une opinion erronée, fort répandue parmi les gens du monde, et qui nuit singulièrement au médecin dans rcxercice de ses fonctions ; elle consiste à croire que
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tout homme de bon sens peut formuler un diagnostic et distinguer un aliéné d'un liomme sain d'esprit après quelques instants de conversation. Rien n'est plus contraire à la vérité, et c'est précisément en médecine mentale qu'une longue habitude des malades est le plus indispensable pour asseoir son jugement sérieux. Je vais m'efTorcer de vous en donner la preuve.
Si les règles ordinaires du diagnostic ne sont point applioables au cas qui nous occupe, ce serait une grave erreur do croire qu'il n'existe point de règles, et qu'il suffît au médecin de s'abandonner aux inspirations du tact médical pour reconnaître la vérité.
Loin de là, c'est précisément en présence des aliénés qu'il est absolument indispensable de suivre une bonne méthode , de l'appliquer rigoureusement et de ne rien abandonner au hasard.
Quatre questions principales se présentent au début de l'interrogatoire :
1° Le sujet est-il malade ou sain d'esprit?
2° S'il est aliéné, quelle est la forme de son délire?
3° S'agit-il d'un délire symptomatique, d'une affection aiguë qui emprunte le masque de la folie?
4" Doit-on songer à la simulation?
C'est surtout, messieurs, la première question qui doit nous occuper aujourd'hui.
Il est impossible, on le comprend sans peine, d'appliquer ici la méthode de Rostan et d'adresser au malade les deux questions sacramentelles : «Oii souffrez-vous? Depuis quand souffrez-vous? » Le sujet vous répondrait immédiatement : «Monsieur, je ne suis pas malade. »
Il est donc indispensable de choisir une autre route. Nous disposons de trois moyens d'investigation : i° Tinter'
rogatoire du malade ; 2° l'exploration physique, dont l'importance est moins grande, il est vrai, que dans les cas oii il s'agit d'une maladie ordinaire, mais qui fournit cependant au diagnostic des éléments d'une haute portée ; 3° enfin les commémoratifs, qui sont du plus grand secours lorsqu'il est possible de se procurer sur les antécédents jdu malade des renseignements dignes de foi.
Commençons par l'interrogatoire du sujet. L'une des premières difficultés à surmonter, c'est de se mettre en rapport avec lui, et l'on est souvent obligé, pour l'aborder, de recourir à des subterfuges divers. On peut se trouver à cet égard dans des conditions fort différentes. Tantôt le médecin est requis par autorité de justice et doit répondre aux questions qui lui sont posées par les magistrats. Tantôt il est consulté par le malade lui-même, car tous les aliénés ne sont pas convaincus que leur santé est irréprochable. Tantôt enfin il est introduit dans la maison par la famille.
En thèse générale, le moyen le plus commode et le plus sûr d'entrer en matière est de se présenter devant le malade avec autorité. Les fous sont vivement impressionnés par tout ce qui représente à leurs yeux la force publique : les tribunaux, la police jouent un rôle énorme dans leurs préoccupations. H n'est point nécessaire d'usurper devant eux la qualité de magistrat. Il suffit presque toujours d'employer certaines formes de langage pour les lancer sur cette pente oîi ils s'engagent très volontiers. On parle d'instruire les affaires, d'ouvrir une enquête, et, en pressant sur ce ressort, on voit presque toujours jaillir un flux de paroles; le malade entre spontanément dans la voie des confidences. D'autres subterfuges pourront être employés, suivant la nature du délire et les antécédents du sujet ; mais il me paraît inutile d'insister davantage sur ce point.