INTERROGATOIRE DES ALIÉNÉS
Supposons les premières difficultés vaincues. Une fois en rapport avecraliéné, il est un principe fondamental qu'il faut toujours observer et qui cependant est violé, dans la plupart des cas, par les personnes qui manquent d'expérience à cet égard : il faut laisser parler le malade. Si vous l'interrompez à chaque instant ; si, par des questions répétées, vous troublez l'ordre et la filiation naturelle de ses idées, vous ferez disparaître le délire, et vous serez en présence d'un interlocuteur parfaitement raisonnable en apparence. On sait d'ailleurs que le délire des maladies aiguës, lorsqu'il n'est pas violemment accentué, se dissipe en présence d'une question nettement posée. Dans le subdeliriurn de la fièvre typhoïde, par exemple, les malades, qui marmottent des propos sans suite lorsqu'ils sont abandonnés à eux-mêmes, répondent très convenablement dès qu'on leur adresse la parole. Il faut donc éviter d'intervenir, si ce n'est pour empêcher le malade de s'égarer dans des digressions interminables et le ramener au fait principal. On doit s'efforcer de diriger la conversation de manière à toucher les préoccupations habituelles du sujet, lorsqu'on est suffisamment renseigné à cet égard ; mais, en supposant qu'on soit privé de toute indication préalable, il faut suivre autant que possible une méthode régulière.
On engage d'abord une conversation banale qui porte sur des sujets généraux ; on écoute avec attention les réponses de son interlocuteur, pour s'assurer tout d'abord de l'état des facultés maîtresses de l'entendement. On s'aperçoit bientôt s'il a conservé le jugement, si la mémoire est intacte, s'il est capable d'attention, s'il présente enfin un certain degré de coordination et de suite dans les idées. Si l'intelligence du malade paraît affaiblie sous ces divers rapports, on peut le soupçonner d'être sur le chemin de la
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démence, et, en le poussant dans celte voie, on arrive facilement à constater l'état réel des choses. S'il reste à cet égard quelques doutes dans l'esprit de l'observateur, on peut recourir aux épreuves arithmétiques , dont l'utilité a été depuis longtemps signalée par le professeur Broca, au sujet de l'état mental des aphasiques. C'est un coup de sonde jeté dans les profondeurs de l'intelligence, et qui donne souvent des résultats très inattendus ; car il est des gens parfaitement capables de soutenir une conversation ordinaire et qui perdent leur équilibre devant la table de multiplication.
Mais supposons que le malade se soit montré jusqu'alors irréprochable ; on peut, en tenant compte de ses habitudes, de son éducation et de sa position sociale, aborder d'autres sujets d'une nature également générale. On ne saurait évidemment s'adresser à un simple ouvrier dans les mêmes termes qu'à une femme déhcale et lettrée. C'est ici que le médecin surtout doit faire preuve de tact et de bon sens.
Les sujets généraux une fois épuisés, on s'adresse aux sentiments d'orgueil, d'ambition, de vanité, qui jouent chez tant d'aliénés un rôle prépondérant. On s'informe avec précaution de leur état de santé, de leurs forces physiques, de leurs capacités intellectuelles ; on touche délicatement à la question de fortune, aux moyens d'existence, à la position sociale, et l'on cherche à dévoiler ainsi l'état d'excitation ou de dépression qui peut exister d'une manière latente chez eux. Un seul mot suffit quelquefois pour mettre un observateur attentif sur la trace du diagnostic.
J'interrogeais, il y a quelques années, à la Préfecture de police, un ouvrier fort intelligent, mais qui présentait au plus haut degré les signes physiques de la paralysie générale. Le diagnostic n'était point douteux, mais, au point
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de vue intellectuel, cet homme semblait irréprochable, lorsque, vers la fm d'une longue conversation, il m'apprit que, l'année précédente, il était entré à l'hôpital de la Pitié pour un léger traumatisme survenu dans l'exercice de sa profession. Il ajouta que M. Labbé, dans le service duquel il se trouvait, avait fait une leçon sur sa maladie à plus de cinquante mille étudiants. Cette parole absurde, la seule qui lui fût échappée, suffisait amplement pour caractériser le délire spécial de la paralysie générale.
Une transition facile nous conduit de la position sociale du malade à ses relations de famille. On l'interroge sur ses parents, sur ses amis. On lui demande s'il connaît son père et sa mère, et l'on recueille quelquefois une réponse comme la suivante : «On méfait passer pour le fils d'un épicier, mais je suis le bâtard du pape. ». M. Moreau (de Tours) a rapporté l'observation d'un jeune homme qui, à la suite d'un rêve, s'éveilla avec la conviction qu'il était le prince de Joinville ; il reconnaissait parfaitement que son père était tapissier et ne songeait nullement à renier sa parenté ; mais^ lorsqu'on lui demandait comment le fils d'un tapissier pouvait être un prince du sang, il répondait qu'il lui était impossible d'expliquer la chose, mais qu'elle était pourtant vraie ; tels ces moines de l'Orient qui ne peuvent expliquer comment le Bouddha peut s'incarner simultanément dans la personne de plusieurs grands lamas habitant des lieux fort divers, et qui demeurent pourtant convaincus de la vérité du fait, puisqu'il s'agit d'un article de foi .
Un autre sentiment, dont l'explosion sera souvent provoquée par les questions relatives à la famille, c'est l'aversion pour les proches, qui se développe de fort bonne heure chez certains aliénés, et les porte à considérer leurs parents comme leurs pires ennemis, longtemps avant qu'on ait
constaté chez eux de véritables conceptions délirantes. Lorsqu'on parvient à gagner la confiance des malades, on reçoit souvent, à cet égard, les confidences les plus extraordinaires, qui servent, pour ainsi dire, à jalonner la route dans laquelle le malade s'est engagé.
De là aux idées de persécution le chemin est facile. « Avez-vous des ennemis ? Cherche-t-on à vous nuire? »
La plupart des persécutés se lancent volontiers dans une longue série de confidences à cet égard ; et lorsqu'on est engagé dans cette voie, il est de la plus haute importance de savoir si les malades ont des hallucinations. On y parvient aisément en leur demandant s'ils entendent leurs ennemis leur adresser des injures, des invectives, des grossièretés j si la vue, l'odorat oii le goût sont blessés par des impressions pénibles; si l'on cherche à les empoisonner ou à nuire à leur santé.
Ces questions épuisées, on aborde la politique, et là de nouvelles surprises nous attendent. Les idées ambitieuses, qui se lient souvent au délire des persécutions, font dire à plusieurs aliénés que le clergé, que la police, qu'une grande famille est acharnée à leur perte. On veut leur ravir une grande fortune ; on veut leur dérober les droits qu'ils tiennent de leur naissance. Au reste, les préoccupations du jour tiennent une grande place dans le délire de ces malades. On rencontrait autrefois un grand norabred'individus qui se disaient fils de Louis XVI, et nous voyons aujourd'hui le même délire se représenter sous des formes un peu différentes, mais le fond reste toujours le même.
Après l'ambition vient le tour des idées religieuses ; rien n'est plus facile que d'obtenir, à cet égard, des aveux de certains malades; ils viennent, en quelque sorte, spontanément au-devant de vous. Mais on voit quelquefois, au con-