MASTURBATION
Sous ce rapport, nous nous séparons nettement de l'opinion exprimée par Guislain.
Si donc la masturbation avait les conséquences fâcheuses qu'on lui attribue, l'espèce humaine serait depuis longtemps tombée en démence. La vérité, c'est que, semblable à l'abus des boissons alcooliques, cette pratique est très nuisible aux sujets qui ne peuvent pas la supporter. Il existe incontestablement nombre de gens qui pratiquent l'onanisme sans aucun inconvénient, du moins en apparence; mais, comme les alcooliques impunis, ils émoussent probablement le tranchant de leur intelligence, qui eût été plus vive et surtout plus droite, s'ils avaient su se préserver de ce vice, qui détermine presque toujours un amoindrissement plus ou moins évident de l'individu.
On s'est livré à de longues discussions sur la fréquence relative de ces habitudes, et Morel, frappé par les indications de Schrôder van der Kolk, admet que l'onanisme est plus fréquent dans le Nord que dans le Midi. C'est là une étrange naïveté, et c'est bien le cas de dire : Statistique, que me veux-tu? II s'agit d'une pratique soigneusement dissimulée par ses adeptes et dont il est absolument impossible d'évaluer la fréquence. Il n'y a point d'impôt sur la masturbation comme sur le tabac et l'alcool, et, s'il en existait un, les contribuables ne seraient pas les premiers à se dénoncer.
Contentons-nous donc de dire que ce vice est extrêmement répandu, qu'il existe à tous les âges, et que, s'il se développe habituellement à l'époque de la puberté, il persiste quelquefois chez les hommes mariés et peut se prolonger jusqu'à la vieillesse. Nous pourrions en citer d'illustres exemples et, entre autres, celui de J.-J. Rousseau.
Ce qui explique cette étrange perversité, c'est que très souvent l'onanisme se rattache à des causes purement phy-
siques et qui n'ont aucun rapport avec la dépravation morale. Cliez l'homme, ces actes sont souvent provoqués par la constipation, par les hémorrhoïdes et par l'irritabilité de la prostate qui se développe de très bonne heure chez certains sujets ; chez la femme, par les flueurs blanches, par les déplacements utérins et par le développement anormal du clitoris. Un chirurgien anglais, Baker Brown, avait pris l'habitude d'extirper c€t organe chez toutes les clientes qui venaient le consulter sous prétexte d'obvier à des pratiques immorales, ce qui lui fit perdre sa réputation et sa fortune. C'était le châtiment assez légitime d'une grave erreur de jugement. En réalité, la cause fondamentale est l'influence de l'hérédité. Ce sont surtout les descendants de parents névropathiques ou prédisposés aux maladies mentales, qui offrent de bonne heure ce penchant morbide.
Reste à savoir si, quand une fois il s'est développé sous l'influence de l'onanisme, le délire prend une forme spéciale.
Je n'insisterai point sur les signes physiques si bien connus et décrits qui trahissent l'existence de cette habitude. Le teint plombé, la physionomie abattue, l'expression triste, le regard éteint, la mauvaise haleine, les maux d'estomac, l'amaigrissement rapide, l'affaissement musculaire, les troubles de la vue sont les conséquences de ces abus longtemps continués et souvent exagérés. Mais ce sont les phénomènes intellectuels qui méritent de notre part une attention spéciale.
Le premier, par ordre de date, de tous les symptômes qui doivent éveiller notre sollicitude, c'est la paresse. Tous les masturbateurs se lèvent tard, et quand chez un adolescent, sans aucune cause légitime, on voit se développer une tendance à rester au lit jusqu'à une heure avancée, on a le droit de concevoir des soupçons.
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vient ensuite une aversion profonde pour le travail et pour les exercices physiques, qui remplacent l'effort intellectuel chez les jeunes gens peu studieux, mais d'une santé irréprochable. Puis suivent un affaiblissement très marqué de la mémoire, et surtout une tristesse sans motifs. Le malade, toujours sombre et concentré, recherche la solitude et garde le silence. Bientôt, il se plaint d'une sorte de difficulté dans le travail de la pensée, d'un état de torpeur cérébrale, d'obtusion intellectuelle^ enfin d'une perte à peu près complète du sommeil ; peu à peu (car le délire n'éclate pas subitement) on voit se^développer l'un des deux processus opposés : tantôt l'exaltation, tantôt la dépression viennent occuper la scène; mais, dans l'un et l'autre cas, le délire offre invariablement un caractère mélancolique. Dans le cas d'exaltation, le sujet se croit doué de facultés supérieures, qui excitent la jalousie de son entourage. 11 est un messie, il est un apôtre, il est un martyr; il tombe enfin dans le délire des persécutions, mais en conservant toujours un type particulier. On voit tel de ces individus rechercher en mariage toutes les personnes qu'il rencontre sur son passage, mais en s'adressant toujours à celles dont la position sociale peut flatter sa vanité : et, à chaque nouvel échec, il invoque l'intervention incessante de ses persécuteurs. Tel autre se croit appelé à régénérer le monde, et s'indigne contre ceux qui ne s'inclinent pas devant lui. Très souvent les hallucinations de l'ouïe viennent compléter cet état et en aggraver le pronostic.
Tout autre est le masturbateur en état de dépression. A l'entendre, il est un misérable, il est indigne de vivre, il demande qu'on le tue; il se croit perdu, il est damné, il s'abandonne au désespoir et peut finir par le suicide. C'est alors que certains d'entre eux se précipitent avec exagéra-
tion dans des pratiques religieuses ; la dévotion excessive et peu raisonnable, les austérités insensées de certains sujets n'ont souvent point d'autre cause que la masturbation, tandis que le vulgaire leur attribue une origine bien différente.
Dans l'un et l'autre cas, qu'il s'agisse d'excitation ou de dépression, la base fondamentale du délire est une exaltation morbide du moi, une sorte d'hypéresthésie morale, dont Tégoïsme est l'élément principal.
Chez la femme, on observe surtout l'hystérie et l'hypocondrie, avec leur infinie variété de formes. Souvent, chez les deux sexes, l'épilepsie vient se joindre au tableau, et son influence a nécessairement pour effet l'aggravation des troubles psychologiques.
Enfin, le masturbateur finit par verser dans la démence, en conservant toujours ses habitudes vicieuses et cette attitude à la fois orgueilleuse et plaintive qui en fait, au point de vue moral, un être vraiment insupportable.
Je dois vous rappeler que l'onanisme est très fréquent chez les aliénés, mais c'est là une conséquence de leur maladie, qui développe si souvent un certain degré d'exaltation génésiaque. Il faut bien se garder de commettre ici l'erreur si commune qui consiste à prendre un efi'et pour sa cause. L'étude approfondie des antécédents permettra presque toujours de distinguer les vrais masturbateurs de ceux qui n'ont contracté cette habitude que postérieurement à leur maladie.
A côté de la masturbation, il faut placer les excès vénériens, qui, portés à un degré excessif, produisent habituellement un certain degré de faiblesse intellectuelle et surtou t une impossibilité absolue d'application au travail , dont le