‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 4)Chapitre 177 sur 278 · TRENTE-TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-TROISIÈME LEÇON

DE LA DIPSOMANIE.

Sommaire. — Définition. — Différence entre l'ivrognerie etla dipsomanie. — Opinion des aufeurs français. — Opinion des auteurs anglais. — Trois variétés. — Dipsomanie aiguë. — Dipsomanie périodique. — Dipsomanie chronique. — Opinion de l'auteur : deux variétés principales. — Forme héréditaire et forme acquise. — Exemples. — Historique de la dipsomanie. — Caractère des dipsomanes. — Prodromes des accès. — Phénomènes physiques. — Dipsomanes cyniques. — Dipsomanes mystérieux. — Intervalles de sohriété. — Type quotidien. — Choix des boissons. — Complications. — Causes. — Diagnostic. — Pronostic, — Traitement.

Messieurs,

Pour compléter l'histoire de l'alcoolisme, je me propose d'y joindre la desci4ption d'une névrose spéciale qui, sans se confondre avec lui, présentedes rapports tellement intimes avec cette intoxication spéciale, qu'il parait naturel de les rapprocher.

La dipsomanie (de oi'\io;, soif) a été longtemps confondue avec l'alcoolisme et le delirium treraens ; mais nous savons aujourd'hui qu'elle constitue une affection parfaitement distincte. Avec la plupart des aliénistes, je donnerai ce nom à une névrose spéciale caractérisée par des accès impulsifs intermittents qui continuent jusqu'au moment oii la crise, étant passée, la raison reprend son empire. La conduite du malade redevient alors parfaitement régulière, jusqu'à l'explosion d'un nouvel accès. Il existe donc une profonde dif-

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férence entre l'ivrognerie et la dipsomanie. Cette différence a été fort bien exprimée par Trélat en ces termes : « Les ivrognes sont des gens qui s'enivrent lorsqu'ils trouvent l'occasion de boire, les dipsomanes sont des gens qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend. »

Quant à l'alcoolisme, c'est une conséquence naturelle de l'empoisonnement chronique par l'alcool. A la longue, les ivrognes deviennent souvent alcooliques ; les dipsomanes le deviennent presque toujours.

Ces points sont parfaitement acquis à la science ; mais, lorsqu'il s'agit de tracer les frontières de la dipsomanie, il existe une divergence marquée entre les observateurs anglais et les auteurs français.

Pour M. Foville, dont l'opinion est presque universellement acceptée en France, la dipsomanie est une névrose presque toujours héréditaire et toujours spontanée ; en d'autres termes, elle est absolument indépendante des habitudes des individus. Pour les auteurs anglais, il existe plusieurs espèces de dipsomanie, et Hutcheson, l'un des auteurs qui ont le plus approfondi la question, en distingue trois variétés.

La dipsomanie aiguë succède à des hémorrhagies abondantes, aux excès vénériens, aux fatigues insolites, à la dyspepsie ; on la voit aussi se produire dans la convalescence des fièvres graves. Le sujet est pris alors d'un besoin irrésistible qui le pousse à commettre des excès alcooliques. La crise une fois passée, les accidents peuvent se reproduire ; mais la santé peut aussi se rétablir.

La dipsomanie périodique est caractérisée par des paroxysmes intermittents, séparés par des intervalles plus ou moins longs de sobriété. Elle correspond à la névrose décrite par les auteurs français.

Enfin, la dîpsomanie chronique est un état presque constant, sans intervalles de lucidité : le malade s'abandonne tous les jours à ses penchants vicieux ; tous les matins, quand il s'éveille, il déplore ses excès et se promet d'y renoncer ; mais, à mesure que la journée s'avance, ses résolutions faiblissent, et le soir, il est gris comme de coutume. A ce portrait, nous reconnaîtrons la plupart des anciens ivrognes chez lesquels l'habitude a créé une passion tyrannique qui les tient enchaînés.

Pour moi, je prendrai volontiers une position intermédiaire entre les observateurs anglais et français, et j'admettrai deux variétés principales de la dipsomanie : ce sont la forme héréditaire et la forme acquise. Dans la première, le malade, victime d'un penchant congénital, retombe fatalement dans les mêmes excès, par suite d'une impulsion irrésistible. Dans la seconde, un homme primitivement sain, acquiert, pour ainsi dire, un penchant fatal, un vice de conformation morale, parl'effet d'une longue habitude. Voilà pourquoi nombre d'ivrognes sont absolument incurables. Ils se sont créé un besoin factice qui, de temps en temps, se traduit par des impulsions irrésistibles. Les deux malades dont je vais vous parler aujourd'hui, peuvent être pris, chacun dans son genre, pour des types de ces deux variétés.

Parlons d'abord de la malade qui présente le type classique de la dipsomanie, celui de la névrose impulsive et spontanément développée.

Il s'agit d'une femme de trente-deux ans, née d'une famille distinguée et qui a compté plusieurs membres très intelligents, mais en même temps des aliénés en assez grand nombre. Son cousin germain est interné à Sainte- Anne depuis quatre ans.

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Sur ce terrain prédisposé, la dipsoraanie a éclaté brusquement à l'occasion de sa première grossesse, il y a neuf ans. Elle était enceinte de trois mois, quand les premiers accidents se sont manifestés.

Dès qu'un accès la prend, elle s'échappe de la maison pour se livrer à ses penchants. Toutes les boissons alcooliques paraissent également lui convenir; elle ne manifeste aucune prédilection spéciale. Une fois sortie de la maison, elle erre de cabaret en cabaret, dépensant follement l'argent qu'ehe a emporté et donnant en gage les objets qu'elle a pris chez elle. Un jour, au Palais-Ro3^al, elle a mis la montre de son mari en gage pour deux verres d'absinthe ; une autre fois, elle a donné une valeur de 600 francs pour une consommation de 40 centimes. C'est le seul objet qu'on ait jamais pu retrouver. En effet, lorsqu'elle s'échappe de la maison, elle est toujours parfaitement vêtue et elle emporte tout ce qui lui tombe sous la main : de l'argent, des bijoux, du linge et d'autres objets. On la retrouve quelque temps après complètement dépouillée et presque en état de nudité, soit parce qu'elle a foHement dépensé tout ce qu'elle avait, soit parce qu'elle s'est laissé voler pendant son ivresse. Jamais elle ne revient spontanément ; eUe est toujours ramenée par les agents de police. Depuis huit ans, elle a été arrêtée dans tous les quartiers de Paris, trois, quatre ou cinq jours après sa disparition. Une fois, les mêmes agents l'ont ramenée ivre morte à deux reprises et à trois heures d'intervalle dans la môme journée. La plupart du temps, elle passe les nuits dehors, même par le froid le plus rigoureux. Elle a perdu trois fois son jeune enfant qu'elle emmenait avec elle.

En 1874, elle a été placée chez un de ses parents, médecin en province. Elle y est restée quinze mois, pendant

lesquels elle a continué ses excès, malgré la surveillance dont elle était l'objet.

Elle a été placée deux fois à Sainte-Anne, oîi elle entre pour la troisième fois. Sa dernière admission a été motivée par un troisième accès, qui s'est manifesté le 22 janvier der" nier. Elle s'est emparée d'un demi-litre d'esprit de vin acheté pour les nettoyages, puis elle est partie après avoir enfermé à clef son mari et la personne qui était chargée de la surveiller. Après avoir vagabondé pendant huit jours, elle a été arrêtée à deux heures du malin dans la rue, et conduite à la Préfecture, d'oîi elle est arrivée à Sainte-Anne.

Pendant la durée des accès, ou plutôt lorsque l'accès est terminé, elle est atteinte d'une amnésie complète, elle ne se souvient de rien, aussi la famille est-elle absolument incapable de savoir ce qui s'est passé. Ce sont les renseignements des agents de police, qui seuls peuvent éclairer la situation.

Dans l'intervalle des accès, elle est très douce, très affectueuse et très intelligente. Elle est cependant sujette à descrises de lypémanie avec tendance au suicide ; elle a réussi une fois, malgré la surveillance dont elle était entourée, à se jeter par la fenêtre. Elle s'est fracturé les deux cuisses et s'est brisé les dents.

Actuellement, la malade, calmée par une privation absolue de boissons alcooliques, se montre complètement raisonnable. Elle rougit du penchant irrésistible qui l'entraîne aux excès alcooliques, elle le déplore et voudrait mourir pour s'y soustraire. Toutefois, il est certain que, rendue à la liberté, elle reprendrait immédiatement ses anciennes habitudes. L'expérience a déjà été tentée à plusieurs reprises.

Nous sommes donc ici en présence d'un véritable cas de dipsomanie, et nous savons de science certaine que la ma-

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ladie est absolument incurable et que la malade est destinée à terminer ses jours dans un asile, bien qu'elle jouisse de l'intégrité complète de ses facultés intellectuelles. Vous voyez ici le type de la première variété.

Le second malade nous présente un type infiniment plus fréquent. Il s'agit d'une dipsomanie acquise chez un homme qui a commis depuis longtemps de graves excès.

Le malade est âgé de cinquante et un ans ; c'est un typographe extrêmement intelligent et qui ne présente point d'antécédents héréditaires. Il parle plusieurs langues et fait preuve d'une grande habileté dans sa profession. C'est seulement à l'âge de trente-six ans, en 1864, qu'il a commencé à manifester des goûts alcooliques. A l'époque de son mariage, en 1856, il était excessivement sobre et ne buvait que de l'eau de houblon. Il commença par boire du vermouth en dehors des repas. Bientôt, il prit l'habitude du vin et parvint rapidement à en boire un litre à son déjeuner. Il faisait en même temps abus de café.

Quelques années plus tard, l'imprimerie dans laquelle il était employé ayant cessé de travailler, il partit pour l'Angleterre, 011 il resta pendant trois mois, sans sa femme; et là, se sentant libre de toute contrainte, il se mit à boire du gin, du whiskey et d'autres spiritueux. Revenu plus tard à Paris, il fut garde national pendant le siège, et, comme beaucoup d'autres, il chercha à suppléer à l'insuffisance de la nourriture par l'abus de l'alcool. Le siège terminé, il conserva ses habitudes, et c'est à partir de ce moment que la dipsomanie a véritablement commencé.

Pendant une période de deux à trois semaines, il se met à boire; il rentre chez lui, le soir, dans un état d'excitation extrême et cherche h battre sa femme; fort

heureusement la force physique lui manque. Il a cependant essayé une fois de la frapper avec un couteau. L'excitation calmée, il se met au lit sans manger, l'appétit étant complètement nul.

Dans les derniers jours de la crise alcoolique, il tremble continuellement et finit par ne plus pouvoir travailler ni même sortir. Obligé de se renfermer chez lui, privé de boissons alcooliques, il reste au lit pendant quatre ou cinq jours et finit par se calmer. C'est alors qu'il fait ample provision de bonnes intentions.

Pendant une période de deux à trois semaines, il reste absolument sobre ; il se désaltère avec une forte infusion de quassia amara, et ne boit pas une goutte de vin, ni de liqueurs ; mais bientôt un sentiment de faiblesse s'empare de lui et, pour se remonter, il prend un petit verre. A partir de ce moment, il est complètement perdu, il retombe dans ses excès et parcourt toutes les phases d'une crise nouvelle.

Les accès de dipsoraanie ont été quelquefois séparés par des intervalles plus longs. Vers la fin de son séjour en Angleterre, il s'était fait admettre dans une société de tempérance, et, pendant trois mois, il resta absolument sobre; mais dans ces derniers temps les crises se sont rapprochées, et depuis neuf mois il est resté presque constamment en état d'ivresse.

Depuis quelques mois seulement, il a perdu le sommeil ; il s'agite constamment dans son lit, parle tout haut et paraît éprouver des hallucinations de la vue. Il voit défiler devant lui les sages de la Grèce et les grands hommes de l'antiquité romaine. Il n'a presque jamais vu d'animaux ; quelquefois ses hallucinations sont terrifiantes, il lutte violemment avec les fantômes qui l'entourent.

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En dehors de l'accès, c'est un homme intelligent et doux ; pendant l'attaque, au contraire, il devient très redoutable. Il est querelleur, méchant, il cherche chicane à tout le monde, souvent il essaye de violenter sa femme et de la frapper. Enfin, il éprouve de vagues impulsions au suicide^ mais jusqu'ici toute son ardeur s'est évaporée en paroles. C'est sur sa propre demande qu'il est entré à Sainte-Anne ; il a parfaitement conscience de son état et veut absolument se guérir.

Cet homme nous présente le type achevé de la seconde variété de dipsomanie : celle qui n'est point héréditaire, mais qui s'acquiert par les excès. Il ne s'agit pas ici de la tyrannie de l'habitude, si fréquente chez les ivrognes d& profession; nous sommes en présence d'un sujet qui éprouve des accès intermittents séparés par des intervalles de sobriété. Ce n'est pas un ivrogne, c'est, je le répète, un dipsomane, du moins au sens des Anglais. Si la névrose dont il est atteint est le résultat de ses habitudes, elle n'en est pas moins une névrose; mais n'anticipons pas sur la discussion que nous nous proposons d'aborder plus loin.

Messieurs, il peut vous sembler étrange, au premier abord, qu'une affection aussi bien caractérisée ait échappé aussi longtemps à T-attention des observateurs ; mais l'alcoolisme lui-même n'a été bien étudié que depuis une vingtaine d'années. Jusqu'à l'époque oîi Magnus Huss a créé cette expression immédiatement acceptée par tous les pathologistes, il existait de nombreux travaux sur les détails de la question, mais point de travail d'ensemble. Il n'est donc pas étonnant que le delirium tremens et la dipsomanie n'aient été connus que depuis le commencement du siècle; mais l'historique de la dipsomanie

est assez intéressant pour nous arrêter un instant (1). C'est en 1817 que Salvatori, médecin italien, établi à Moscou, communiqua à la Société de médecine de cette ville un mémoire en latin dans lequel il décrivait assez exactement les symptômes et la marche de la dipsomanie. A ce travail intéressant et parfaitement original, il joignait quelques erreurs regrettables.

Deux ans plus tard, en 1819, un autre membre de la Société de médecine de Moscou, Bruhl-Cramer, publiait à Berlin, en langue allemande, un excellent travail sur la matière, dans lequel il n'est pas fait une seule fois mention du mémoire de Salvatori. Or, il est absolument impossible d'admettre que l'auteur allemand, qui faisait partie de la Société de médecine de Moscou, n'ait point eu connaissance du travail de son prédécesseur, et l'on trouve dans son ouvrage des preuves intrinsèques qui permettent d'affirmer, sans la moindre hésitation, qu'il le connaissait parfaitement. Il est donc évident qu'il a cherché à s'attribuer le mérite d'une découverte qui ne lui appartenait pas; mais si nous blâmons énergiquement cette mauvaise action, nous devons rendre justice aux qualités sérieuses de l'observateur, qui a creusé la question bien plus profondément que son prédécesseur et a su se défendre contre les erreurs que celui-ci avait commises.

Le travail de Bruhl-Gramer a eu un retentissement légitime en Allemagne ; mais, bien que Stœber ait publié, en 1824, un mémoire sur cette question, dans lequel il désigne cette affection sous le nom à'œnomanie, ce n'est que depuis le travail d'Esquirol, publié en 1838, que la dipsomanie est connue en France. Marc, en 1840, a publié une excel-

(1) Nous empruntons ces détail'-, à l'intéressant travail de M. Fo- \\\\q, Archives générales de méikcinp, octobre 1807.

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lente étude médico-légale sur la question. En Angleterre, la dipsomanie a attiré l'attention d'un grand nombre d'observateurs, parmi lesquels nous citerons surtout Hutcheson, Garpenter, Anstie, Forbes-Winslow, Ghristison, Bucknillet Tuke. Enfin les travaux de Morel, de Marcé, de Trélat et de M. Foville ont achevé d'éclairer la question, et l'on peut aujourd'hui considérer la dipsomanie comme un des points que nous connaissons le mieux en pathologie mentale.

Messieurs, je crains d'avoir fatigué votre attention par ces détails historiques ; mais il n'est pas sans intérêt de voir comment une maladie, qui doit avoir existé depuis les temps antiques, a pu rester latente pendant de longs siècles et n'arriver à la lumière que de nos jours, car les derniers travaux qui en ont fixé les contours sont absolument récents.

Arrivons maintenant aux côtés pratiques et cliniques de la question.

La plupart des dipsomanes ont un caractère à part; ce sont des excentriques, et la ligne de leur conduite est loin d'offrir une courbe régulière. Ils sont bizarres, emportés, souvent cruels et quelquefois complètement aliénés. Toutefois, il est des malades dont l'intelligence paraît absolument normale et ne présente aucune irrégularité dans l'intervalle des accès.

L'approche de la crise est marquée par des prodromes qui ne font guère défaut que dans les cas absolument aigus. Le malade éprouve un malaise vague; il est inquiet, il a des terreurs sans motif, il se laisse envahir par la tristesse et manifeste souvent des idées de suicide. Voilà pourquoi, sans doute, M. Magnan (1), dans un article récent, consi-

(I) Archives de neurologie, t. I^"", p. 57.

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dère la dipsomanie comme une variété de lypéraanie. C'est là, messieurs, une erreur radicale ; car si l'on devait réunir sous le nom de lypémanie tous les états psychologiques caractérisés par la dépression, il n'y aurait plus lieu d'établir des catégories distinctes en médecine mentale. La dipsomanie est une névrose dont la marche, l'évolution et les symptômes la distinguent nettement de la lypémanie. Elle en diffère également par ses symptômes physiques, et, s'il fallait lui trouver une place dans le cadre des anciennes classifications, nous aimerions mieux, avec Esquirol, l'appeler monomanie de l'ivresse, et la ranger parmi les délires partiels.

Mais poursuivons notre étude clinique. Aux troubles psychologiques que nous venons de signaler se joint tout un cortège de phénomènes physiques. On constate d'abord un sentiment de faiblesse musculaire qui contribue à produire une incapacité de travail dont l'état moral vient aggraver l'intensité. Le sujet éprouve une tendance aux syncopes; enfin il est tourmenté par des phénomènes dyspeptiques qui vont éveiller bientôt l'impulsion morbide. Le malade songe à boire, soit pour rétablir l'appétit languissant, soit pour reprendre des forces, soit enfin pour échapper à la tristesse ou à des malaises plus pénibles encore. J'ai connu un officier anglais qui avait été expulsé de l'armée des Indes pour cause de dipsomanie ; interrogé pendant un intervalle de lucidité, il m'assura (comme le font presque tous les dipsomanes) qu'il n'avait aucun goût pour les spiritueux et même que la saveur de l'eau-de-vie lui était fort désagréable. 11 buvait, disait-il, pour échapper à un sentiment de terreur accablante et sans motif. Lorsqu'une fois il était en proie à cette angoisse, rien ne pouvait l'empêcher de boire et sa volonté était absolument paralysée,

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Cependant, chez la plupart des dipsomanes, la résistance est possible au début, mais bientôt la crise s'aggrave, l'impulsion devient irrésistible et le malade entre en fureur quand on s'oppose à ses volontés. Pour satisfaire sa passion, il a recours aux stratagèmes les plus divers. Tel malade que j'ai connu buvait l'eau de Cologne qu'il dérobait à sa mère; tel autre vidait le contenu d'une lampe à alcool. L'officier anglais dont je vous ai parlé avait un tel désir de guérir pendant ses intervalles lucides, qu'il s'était fait enfermer dans une maison de santé pour triompher de lui-même ; mais, quand l'accès'survenait, il corrompait les domestiques et trouvait le moyen de satisfaire sa passion. L'un des exemples les plus curieux de cette tendance à se tromper soi-même est celui d'un homme fort distingué, qui, après la mort de sa femme, est tombé dans la dipsomanie. Pour se corriger, il avait fait venir chez lui une de ses cousines et lui avait remis la clef de la cave ; mais on s'aperçut bientôt que, malgré la surveillance de cette dame, il continuait à s'enivrer. On cherchait, de tous côtés, à découvrir la manière dont il se procurait des boissons spiritueuses lorsqu'un beau jour on s'aperçut qu'il s'était fait fabriquer une fausse clef, grâce à laquelle il pouvait déjouer les précautions qu'il avait prises contre lui-même.

Une fois que le dipsomane s'est mis à boire, il est lancé sur une pente oii il ne peut plus s'arrêter (1); non seulement il arrive promptement à l'ivresse, mais souvent il s'abandonne aux débauches les plus crapuleuses et les plus insensées. 11 oublie toutes les obligations, tous les devoirs de

(1) Je connais une damo anglaise qui est prise d'un accès prolongé de dipsomanie toutes les fois qu'il lui arrive de prendre un verre do vin ou de goûter à une boisson alcoolique quelconque. Pendant les intervalles lucides, elle ne boit jamais que de l'eau.

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sa position sociale, et, si l'argent lui fait dcfaut, il vend, à n'importe quel prix, tout ce qui lui tombe sous la main.

Toutefois, il est des dipsomanes qui conservent encore une certaine retenue, et l'on peut à cet égard les diviser en deux classes : les cyniques et les mystérieux .

Le cynique ne dissimule rien ; il court les cabarets et les cafés, donnant partout le spectacle de son ivresse et acceptant le premier venu pour compagnon de son orgie. Anstie rapporte l'observation d'un grand manufacturier du nord de l'Angleterre, qui, saisi de temps en temps d'un accès de dipsomanie, allait s'enivrer publiquement avec des filles de mauvaises vie, sans aucun souci de sa réputation ni de ses affaires. L'accès durait environ six semaines. Une fois la crise terminée, il redevenait un homme respectable et reprenait la suite de ses travaux, comme si rien n'était arrivé.

Les sujets de cette espèce sont évidemment inconscients dans une certaine mesure, et c'est surtout chez eux qu'on observe cette amnésie alcoolique dont nous avons déjà parlé. Un auteur américain, Crotchett, en rapporte un exemple singulier. Un fermier dipsomane, mais habile en affaires, s'était aperçu qu'au sortir d'une crise il perdait tout souvenir des marchés qu'il avait conclus pendant la durée des excès alcooliques, qui ne l'empêchaient point de travailler comme de coutume. Il en était résulté plus d'une fois des pertes sérieuses. Il avait donc pris l'habitude, tout en buvant, de noter scrupuleusement sur son carnet tout ce qui se rapportait aux questions d'argent ; au sortir de la crise, il se réveillait, pour ainsi dire, ayant perdu tout souvenir de ce qui s'était passé, mais conservant un témoignage écrit qui lui permettait d'entretenir l'ordre et la régularité dans ses comptes,

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