‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 4)Chapitre 178 sur 278 · DE LA DII'SOAIANIE · texte numérisé non relu

DE LA DII'SOAIANIE

La malade que je vous ai présentée est un exemple remarquable de cette forme d'amnésie.

Les dipsomanes mystérieux ou pudiques s'enveloppent, au contraire, de précautions et cherchent à garder le secret de leurs habitudes. Plus d'une existence régulière en apparence est traversée par des crises dont personne n'a jamais soupçonné la gravité.

J'ai connu un homme actif, intelligent et très entendu aux affaires, qui habitait dans un quartier convenable et bien tenu. Rien ne trahissait la moindre irrégularité dans sa conduite, sauf des absences assez fréquentes, assez faciles à comprendre chez un célibataire, et pendant lesquelles on ne savait jamais oii il était allé. Ceux qui auraient cherché à suivre sa piste l'auraient trouvé dans un logement sordide et sans meubles, oii il se grisait, solitaire et silencieux, assis sur une chaise de paille devant une table boiteuse. Telle était la liaison mystérieuse qui motivait son absence. Aucune femme n'était mêlée à l'affaire, ce qui explique sans doute pourquoi le secret a été si bien gardé, jusqu'au moment oîi une maladie grave et promptement mortelle est venue déranger ses précautions et révéler le vice qu'il avait si longtemps dissimulé.

Mais l'accès de dipsomanie ne dure pas éternellement. Après une période très variable, quelques jours, quelques semaines, quelques mois (Esquirol), le malade s'éveille, l'impulsion est calmée, le repentir arrive. 11 est accompagné d'une dyspepsie souvent assez intense et d'un profond dégoût pour les boissons. Souvent, comme notre typographe, le malade se prive absolument de liqueurs fermentées pendant toute la durée de la période lucide.

Les intervalles de sobriété ont une durée variable, ils sont quelquefois très prolongés. Pendant mon internat à Bicêtre,

le concierge de cet établissement était sujet à des accès de dipsomanie qui revenaient périodiquement tous les six mois. Je l'ai vu, pendant huit ou dix jours, dans un état indescriptible ; revenu à la raison, il ne buvait jamais que de l'eau jusqu'au retour de l'accès suivant.

Mais, dans la plupart des cas, à mesure que la maladie devient plus ancienne, les périodes lucides deviennent plus courtes, les accès plus fréquents. On arrive alors au type quotidien des auteurs anglais, dans lequel le malade se grise tous les soirs et se repent tous les matins, formant alors des résolutions de sobriété qui durent jusqu'aux premières heures de l'après-midi.

Le choix des boissons varie suivant les individus. Le dipsomane, en plein accès, s'empare de tout liquide alcoolique qui lui tombe sous la main ; mais, quand il est libre, il accorde généralement la préférence à une boisson particulière.

Pour les uns, c'est l'alcool sous ses formes diverses: le kirsch, la chartreuse, l'eau-de-vie et surtout l'absinthe ; pour les autres, c'est le vin tantôt rouge, tantôt blanc. J'ai connu un journaliste qui, dans ses accès, s'enivrait avec d'énormes quantités de vin rouge; je T aime à la folie, disait-il, et il prétendait en avoir bu jusqu'à 24 litres en un seul jour. On voit aussi certains dipsomanes se griser avec de la bière ; enfin, il faut réserver une place d'honneur aux buveurs d'éther sulfurique, qui sont incontestablement de vrais dipsomanes, et aux sujets qui s'enivrent avec le chloroforme, soit par voie d'inhalation, soit même par ingestion directe. Il est bon de savoir que ces derniers ont souvent payé de leur vie leur imprudence.

Signalons rapidement les compHcations qui peuvent accompagner la dipsomanie. On voit cet état s'unir souvent à wwQ vive excitation génitale, surtout chez les femmes, qui

Page 1