DÈ LA FOLIE CIRCULAIRE
Sommaire. - Tableau clinique de la maladie. - Symptômes M. i
tuelles. —Folie raisonnante. — PerversiL^ mn,..,io t? - , ^"^'^ - Émtisme. - Instinct se..uel e i pÎi'nT
. Manie iectuaire. - Dyspnée A^nl ■ " dépression.
t.. 1 • r ^ P"*'*'- ~ Amaigrissemen . Marchn lî'iof
Après avoir successivement étudié les formes dépressives l e or„es maniaques du délire, nous allons compléter
lSi:netla d'""-''''°" '^""'^ '^î-"^
excitation et la dépression se succèdent tour à tour.
Le hasard nous a mis en présence d'un malade qui nous offre un type achevé de cette singulière psychose, qui, d
.s les ravaux de Fairet et de Baillarg", p„rt;l 'ni ae /«/2e circulaire ou foRp h rlm.hin f . ft.îf r • /oi^e a double /orne; et puisaue Ip
t :T P"-' ^^P-' de notre 1 !
ton, qu 11 me soit permis de vous parler du malade avant de vous parler de l'histoire de la maladie.
dans !" m'"""; débuts
r f 1 '^'""^ -"'^ ™buste, il n'avait ja-
ans i fi »^«'<lent, lorsqu'à l'âg; de dix-h it
ram tfn r""^ "^"^ circonstances très
•"«manques. Cet accident, minime par lui-même, eut de
g.)Q DES FORMES DU UÉMUE-
conséquences incalculables au point de vue moval : il (ut le point de départ d'un accès de manie aiguë, qui fit interner le malade à Bieêtre pendant trois semaines. Rendu, dans une certaine mesure, à la santé, il revint dans sa famille, et là il tut pris d'une scarlatine grave, dont les ma- Tifes ations diverses couvrirent une période de trois mois. P dant toute la durée de cette maladie fébrile, .1 lut en IZ\ un état mental se manifestant par des accès de luru dans lesquels il voulait tuer son père. La lin de cette et itat^n ma^^qua également lafln de son accès maniaque , ima, mais il devint affaissé, mélaneohque ; il Il dans 'un coin, ne bougeait plus, refusant de parler
^1rs°a;s"t;r;oU':i Mie transitoire, car ^^^^^ ma:ob?::prol»geapendantdeu.ans.Aus.t6tap*
le malade eut un nouvel accès de manie qui dura di.x mois, , f^i ,i même suivi d'un autre accès de mélancolie. Depuis : e poque 1 crises se sont succédé sans interruption e cette cpuLiuo, maniaques durant dix
deut ans. Aotuelie.
; eth mmea quarante ans; c'est donc depuis vingtr. e^ proie . cette forme de maladie men-
'''parmi les accès qu'il a traversés, il en est deux qm mé- . . Vont d'attirer notre attention : celui qui s est pro r uT'i-t -celui sous l'infl^^^^^
™rm\f iCie-dant une période d'e.eitation, il M . Sainte Anne. Nous avons , i ce moment des
r::^Ï:essursonétaU— ç,.s'é^^^
FÔLIE CIRCULAIRE. 321
l'une au bien, l'autre au mal, et qui agissaient sur lui tour à tour. Il resta deux mois à Sainte-Anne et il en sortit amélioré, mais pour tomber dans une nouvelle période' de mélancolie ; et pendant cette période, il commit la plus grande faute de sa vie : il se maria. Sa femme, à laquelle il avait caché ses deux séquestrations, sa femme le trouvait bien triste et bien sérieux pour un fiancé, mais on passa par dessus cette difficulté et le mariage s'accomplit. Triste conséquence de la faute qu'il avait commise, il eut trois enfants, qui, tous les trois, moururent de méningite en bas âge. C'est ici, messieurs, que vous voyez apparaître l'hérédité, condition presque indispensable pour constituer la folie à double forme, qui manquait au point de vue des ancêtres chez notre malade (car dans sa nombreuse famille on ne constate rien), mais qui se retrouve chez ses enfants. Le seul fait que l'on puisse rattacher de loin à la' folie chez ses ascendants est une congestion cérébrale dont son père a été affecté.
Depuis son mariage, le malade a continué la série de ses accès. Chaque accès se compose de deux stades, comme toujours : le stade maniaque durant dix mois, et le stade mélancolique durant deux ans. Ainsi que vous le voyez c est une maladie à très longue période.
La période d'excitation représente chez lui une exalta-
rctfn' '"T ^'^^ *°"tes les
uCer^f ^ ''''''''''' P-dromiques auxquds sa femme ne se trompe jamais : il commence par
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I eme f " ' ' '''''''''' ^^^^ ^^-"^^ de mou-
UU un n r 'T '''''' ^ il - pro-
duit un phénomène important : le sommeil devient troublé.
322 TllîS FORMES mi Di^.unE.
Pendant le stade mélancolique, il dort bien, il repose régu- Uèvement et avec calme. Pendant la période d'agitation, le sommeil est imparfait, i.ilerrompa et traverso par des rêves. Il mange, il boit avec excès; il marche avec passion et fait quinze lieues en un jour, il ne parle plus que d affaires grandioses ; il veut se livrer à des spéculations con-, sidérables et faire des libéralités, des aumônes, des dons. Ce n'est point le fait d'un sentiment exagéré d'humanité, car il est méchant, au contraire ; ce n'est que l'exagération de sa vanité. A ce moment, il roule de vastes projets dans sa tête; il veut faire de il' or, renverser le cierge, rendre tous les pauvres heureux. , •Deux phénomènes signifieatits se manifestent en même temps vers eette époque : c'est d'abord un linue très prononcé; il commet des excès de boissons qui Kpliquent sa violence et son excitation. C'est ensuite une excitation du sens génital ; les rapports conjugaux exagéré , dans lesquels il fait souvent preuve d'impuissance, sont nsutfit'ts pour lui ; il fréquenteles filles de mauvaise vie;
cL lui, selon l'expression deJ.- J. 1^°"--; " parle encore quand les sens se taisent. L exci at.on qu U manifeste n'est pas de nature péripiiérique, mais d origine
" r!:^ . l'apogée de sa crise, il tombe dans des accès de violence indescriptibles. Il trappe sa femme, il buse se meubles, il manifeste une violence telle, qu'on est obl.gede
'''^turpr^ symptômes se calment et une sorte de
Je a- taWil; mail, i mesure que revient la tranqui ^. on caractère cbange; il devient sombre, taci urn ^ la n
tesse l'envahit et l'on voit arriver la P^»''^ ^lout . A ce moment, l'esprit est chagrin, les pensées sont
l''OLlE CIIICULAIHE. 323
autres et sa conduite s'en ressent. Il est abattu, ses espérances s'envolent; il est honteux de sa conduite précédente; les projets qu'il avait formés le font maintenant rougir A .ce moment, c'est un liomme sobre, rangé, laborieux; il .travaille et apporte régulièrement le gain de la semaine à sa femme, qui voudrait toujours le voir dans sa période mélancolique. A ce moment, il s'incline devant elle il se reproche de l'entraîner dans la misère; il est économe et même avare. Autant il est dangereux et violent pendant la première période, autant il est bon, doux, serviable pendant la période de dépression.
- C'est après deux ans, c'est après cette longue évolution •que se manifestent de nouveau les phénomènes prodromiques auxquels sa femme ne se méprend pas. i II est actuellement en plein dans une crise maniaque - il y est depuis le 1" janvier environ ; son accès va durer jus- .qu au mois d'octobre. Au début, il s'est produit une crise fureur plus violente que de coutume, pendant laquelle Il s est précipité sur sa femme, il l'a frappée avec rage, lui a arraché les cheveux, lui a broyé les pieds sous ses talons; ■PUIS II a bnse ses meubles. C'est à la suite de cette crise 11 est entre a Samte-Anne, le S février. II est maintenant beaucoup plus calme ; iî ne semble offrir Bucun des caractères de la fureur, aucune des conditions qui ndent un ahené dangereux. Je n'oserais attribuer ce réultat a notre seul traitement, mais je crois qu'on peut n rapporter la plus grande partie à sa sobriété forSabsence des excitants alcooliques entraîne la cess bn des phénomènes d'exaltation qu'il présente d'ordina r Ce pendant d reste en état d'excitation maniaque son 'l«
P^l--«'e de sa mémoire tons ses souvenirs classiques
324 fES FORMES DU DÉLIRE.
et confond Boileau avec Bossuet ; il mélange le sacré au pro- ■ fane, sans se rendre compte de ce qu'il fait .
Il continue îi nourrir de vastes projets, il manifeste des sentiments d exallation permanents. Phénomène caractéristique, il ne présente pas le moindre affaiblissement mtellectuel. Depuis ,ingt-deu. ans, il a marché sur la frontière de la démence, sans la franchir.
Quelques données physiques compléteront ce tableau. Il a la téte petite, les oreilles déformées; Vabsence de lobu e qu'il présente serait, pour Morel, un excel ent signe de dégénérescence. Il offre un léger embarras de la parole et une inégalité très marquée des pupilles. Si l'on ne connaissai l'hi'toire de cet homme, on pourrait le prendre pour u ar lytique général au début; mais voil^ v,ngt-deu. ans que cela dure et la paralysie générale se serait depuis Innsteraps manifestée.
Telle est, messieurs, l'histoire très abrégée de ce sujet, qui présente le type, le tableau saisissant de la folie a don e Lme. Je tenais k vous signaler les faits cliniques avant d'entrer plus avant dans l'étude de cette affection. • Messieurs, s'il s'agissait seulement de juxtaposer la manie et la mélancolie, l'excitation et la dépression, les deui fo mes les plus anciennement connues de l'aliénationme r il n'y aurait pas lieu de créer une espèce nouvell , il s'agit bien ici d'une forme spéciale, autant par la Xe du délire que par l'évolution de la maladie et par le
-Xm^r — ^-.vent de^ „ Je il en est dont la maladie est fruste; mais d est dit ::'ae asser un temps prolongé dans un asiU .^^^^^ de, tous comme celui que je vous montre et chez leq le diagnostic ne saurait être douteux.
FOLIE CinciJLAIHE. 325
Nous allons, dans une esquisse rapide, nous attacher surtout à montrer par quel côté la folie à double forme se sépare des autres genres de vésanie, et quels sont les traits qui lui appartiennent en propre.
Quels sont ses symptômes dans le type ordinaire? Elle débute dans beaucoup de cas par des accès isolés de folie; tantôt ce sont des troubles maniaques, tantôt des accès de mélancolie et tantôt des phénomènes d'exaltation et de dépression sans aucune régularité; tantôt, enfin, dès son début, elle offre une marche rythmée qui rentre dans le type classique.
Supposons que le début ait lieu par la période d'excitation ; c'est ce qui arrive chez notre malade. On voit alors une exaltation de toutes les facultés, des projets ambitieux, de l'agitation physique et morale; plusieurs de ces malades se lancent dans des spéculations purement hasardeuses et se ruinent ou font fortune avec la même facilité. Tel est ce personnage qui, voyant annoncer par une affiche une souscription pour des mines espagnoles, jeta dans ces actions toute sa fortune et fit un gain considérable. Tel est encore le malade de M. Baillarger, qui, entre autres idées, avait eu celle de tanner les pieds de toute l'armée française pour faire des économies de chaussures. Il avait en même temps acheté des terrains pour des sommes très importantes; heureusement il y eut une hausse sur ces terrains et il put les revendre avec un bénéfice sérieux.
^La mémoire prend une acuité extrême ; l'intelligence se développe à un point excessif. Tel sujet devient poète, orateur, ecnvam ; il improvise des vers, lui qui, auparavant,
a^ait peine à parler en prose; il récite des tirades d'auteurs classiques.
Mais ce qui caractérise surtout cette maladie, c'est la
326 UlîS FORMES UU UÉLlUi:.
folie raisonnante, c'est le délire sans conceptions délirantes. Ces malades ne sont pas des mélancoliques ou des maniaques dans l'acception ordinaire; ce sont des individus dont le sens moral est perverti, dont le cerveau fonctionne avec, une agitation morbide, dont les idées se multiplient au point de devenir incohérentes, et qui, cependant, ne présentent pas un véritable délire. Ce sont des fous raisonnants. Ils ont, pour la plupart, conscience de leur état.
Je vous ai déjà dit que, chez les mélancoliques, il existe une forme dans laquelle le malade a conscience de ce qu'il est et de ce qu'il fait. Le maniaque peut aussi comprendre sa situation. Il en est de même dans la folie circulaire. L"undes malades de M. Baillarger désignait ses deux crises en sens inverse sous le nom de cme rose et de crise noire. Au point de vue psychologique, ce détail est très important. Par ce seul fait, la maladie se dessine déjà en relief sur le. fond commun de l'aliénation mentale.
S'il existe, chez la majorité de ces sujets, un certain développement des facultés intellectuelles, il est accompagné d'une profonde perversité morale. Ce sont les plus insupportables et les plus dangereux de tous les aliénés. Ils sont, les plus dangereux, non seulement par leurs accès de vio:-. lence, parles emportements qui les poussent a frapper, à briser, à tuer, mais aussi, mais surtout par une altération plus intime du sens moral. Ce sont des calomniateurs, ce sont des menteurs; ils prennent plaisir à envoyer des d nonciations anonymes; ils éprouvent une jouissance infernale à brouiller les gens.
Chez ces malades, comme chez la plupart des ahe on voit se développer des haines violentes contre les pro-
"trplrn!::ut:tcaract..isentla dépravation del^
PtillIODE n'uxCITATION. 327-
instincts; ces points se lient intimement à la folie à double forme. Ils offrent d'abord une tendance très grande aux excès alcooliques. Chez les malades du sexe masculin, ce goût est des plus communs, quelle que soit la nature de la folie; mais dans le sexe féminin, du moins en France, ces penchants sont moins fréquents. Lh bien, dans la folie à double forme, on les voit se développer avec une intensité extraordinaire. Esquirol a cité l'histoire d'une dame chez laquelle le début de cette maladie s'était manifesté par des goûts alcooliques tout à fait en désaccord avec son caractère habituel.
A côté de l'alcoolisme se manifeste un érotisme des plus marqués. Cet érotisme, qui se montre dans les deux sexes, est plus frappant dans le sexe féminin ; mais il est plus fréquent chez l'homme.
M. Baillarger rapporte le fait d'une jeune fille qui fut enfermée à Gharenton pour un accès de mélancolie. Après une durée de six mois, la mélancolie avait cédé et la malade fut réclamée par sa famille. Elle rentra chez ses parents ; mais, peu de temps après, elle commença à présenter des tendances qu'elle n'avait jamais manifestées auparavant : elle devint d'une coquetterie exagérée; elle se décolletait outre mesure et attirait à elle les hommes par ses regards provocants; enfin, elle prit la fuite avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle, puis vint échouer dans une maison de prostitution. C'était chez elle la crise d'excitation de la folie à double forme.
Chez une autre malade de M. Baillarger, un érotisme 5' ncoercible se développait pendant l'excitation maniaque. Pendant une de ces crises d'excitation, cette femme devint l^rossc; elle accoucha dans un état ;de stupeur complet, à tt^l point qu'elle s'aperçut à peine de ce qui se passait.
328 DES FOHMES t)U DÉLIRE.
Un fait cui'îeux, qui se rattache à l'état intime des facultés morales, c'est cette forme de délire décrite par Westphal sous le nom ^inslinct sexuel interverti [contràre Sexml-empfindung). 11 est des sujets qui, tout en conservant les attributs physiques de leur sexe, prennent le carac. tère moral du sexe opposé. L'homme poursuit de ses obsessions les individus de son propre sexe; de même la femme ne recherche plus l'homme et réserve toutes ses attentions pour ses pareilles. Chose remarquable, un certain nombre d'aliénés de ce genre sont atteints de folie à double forme (i).
J'arrive h la période de dépression, ici, comme je vous l'ai déjà dit, on voit les sujets se calmer, se reprocher leurs fautes, leurs excès, leurs erreurs, et passer de la prodigalité la plus outrée à la plus stricte parcimome. On remarque en même temps qu'ils négligent tout soin de leur personne. Dans cette période de dépression, ils sont pris d'une horreur profonde pour la vie. D'autres sont précipit s dans une stupeur qui ressemble à beaucoup d'égards à celle de la mélancolie stupide. On aurait tort cependant de les confondre avec les vrais malades en état de stupeur : ils ont l'esprit plus développé, et, revenus à un état différent, ils peuvent rendre compte de tout ce qui les a frappés. ^
Signalons, enfin, deux phénomènes d'ordre physique. Quelques malades sont pris de cette manie leetuane qui frappe certains mélancoliques ; ils ne veulent plus se lever
fpZ^ialrie, i881. Le premier travail en date est celui de ^ est phal [Arch.fxir Psych., 1870).
PÉRIODE DE DÉPHESSION, 329
et, quand on les laisse tranquilles, ils passent plusieurs mois au lit. C'est ce que les Allemands appellent Bettsucht.
Un autre symptôme d'ordre physique, c'est l'angoisse précordiale. Beaucoup de ces malades ont une dyspnée intense qui se rapproche de l'angine de poitrine.
Enfin on a noté chez eux de l'amaigrissement, des rides précoces, de la sitophobie. M. Baillarger a vu un malade perdre 15 livres en dix jours. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point.
Cette folie peut offrir une autre forme, elle peut comporter un véritable délire, et dans ce cas nous sortons de la folie raisonnante pour tomber dans la manie ordinaire. Ce sont là des cas exceptionnels ; mais il faut les placer à côté du type qui forme la règle.
Abordons maintenant, messieurs, l'étude de la marche de la maladie.
La folie circulaire est caractérisée par deux stades. Les premiers auteurs qui s'en sont occupés ont considéré le stade d'excitation comme le début de la vésanie; telle est l'opinion de MM. Baillarger et Falret. D'après LudwigMeyer, Guislain et plusieurs autres observateurs, c'est au contraire par la dépression que commençait la folie circulaire. Pour eux, l'ordre de succession des phénomènes serait renversé. M. J. Falret s'est également rangé à cette opinion et considère la mélancolie et la dépression comme le point de départ ordinaire de la folie à double forme. C'est se rapprocher d'Arétée, d'après lequel la mélancolie était une forme de la manie et se terminait souvent par elle.
Il nous paraît certain que la folie circulaire peut com-
g3Q DES FORMES DU DÉLIRE.
mencer par l'un ou l'autre de ces deux états et même par , des accès irréguliers de manie ou de mélancolie ; cependant notre malade rentre dans le type classique décrit par MM. Baillarger et Falret.
Ce qui est plus important, au point de vue de la marche des accidents, c'est l'élat trophique de ces malades; sous, ce rapport, ils diffèrent des autres aliénés. Dans la période mélancolique, ils maigrissent et perdent de leur poids, des rides creusent leur visage; mais dans la période de marne ils contreviennent à cette règle générale, que dans la manie comme dans la mélancolie les malades perdent de leur substance. Dans la mélancolie, il y a refus de nourriture; dans la manie, il y a une exagération des fonctions du mouvement et des échanges organiques. Le mélancolique maigrit par insuffisance de recettes, le maniaque ma.grit par î'excès des dépenses. Or, si dans la folie à double forme on remarque une diminution de poids pendant la période d'excitation, arrivés à la période maniaque, les malades,
engraissent. .
■ A la suite des deux stades que nous avons signales, e place un intervalle lucide. C'est li une période ditQci e l apprécier. Si chez certains individus il existe un véritable stade de calme, pendant lequel ils se mêlent l la ordinaire, il en est un certain nombre che. lesquels il e d tBcile de marquer la frontière entre l'état de raison et 1 et de nialadie. M. Baillarger a signalé des d-^ l^"* l'intervalle était de plusieurs années; mais M. J. taliet, fait, à ce suiet, une remarque l-d'-"-' B-'-"''; ' gens du monde, corrects eu apparence, sont au tond des Aliénés. Un homme exerçant de hautes touotions publique . un membre de l'Institut, peuvent continuer a ^'^^^^ leurs devoirs en présentant des alternatives dexcitalroi.
FORMES DE I..V KOLIE CIHOULAIRE. 331
et de dépression. Il peut se faire que cette longue période de calme et de lucidité ne soit qu'une période voilée de la maladie.
Ainsi l'on peut admettre trois formes fondamentales, au point de vue de l'intervalle lucide qui peut suivre ou précéder les accès, et le langage médical doit se conformer à cette division.
On a donné plusieurs noms à la maladie qui nous occupe. Je vous propose, pour ma part, de les conserver tous, mais en leur donnant une acception un peu différente, et d'appliquer un nom particulier à chacune des espèces de l'aiTection. Avec Marcé, nous dirons folie circulaire, quand il s'agira d'un cas comme celui de notre malade, c'està-dire d'une affection présentant des alternatives d'excitation et de dépression se suivant sans aucun intervalle. C'est là un véritable cercle morbide.
Avec Marcé encore, je dirai folie à double forme, quand chaque période sera séparée par un intervalle notable, quand on pourra comparer les crises morbides aux battements du cœur, quand après les deux bruits il y aura un, grand silence.
EnGn, avec M. J. Falret, nous choisirons l'expression de folie alternante, pour désigner une affection dans laquelle la durée de chaque période est très courte. Chez la plupart des malades, la crise couvre un vaste espace; elle peut durer jusqu'à trois ans et demi. Mais il est des sujets que l'on a peut-être à tort rapprochés de ceux qui nous occupent et dont les troubles cérébraux se produisent dans un temps très court. Le cas le plus net est celui des individus qui présentent un jour bon et un jour mauvais. La gaieté et la tristesse, l'excitation et la dépression alternent chez eux d'un jour à l'autre. Telle était une malade que
j'ai observée à l'hôpital Saint-Antoine, où elle était entrée pour une maladie mentale consécutive à une fièvre typhoïde. Pendant un jour elle était dans une mélancolie profonde; le lendemain, elle était gaie, causait familièrement et présentait des phénomènes d'excitation délirante. Un malade de Brierre de Boismont offrait régulièrement trois jours bons et trois jours mauvais.
Aux malades de cette espèce, il convient d'appliquer un nom différent. On peut donc appeler folie alternante celle dans laquelle les périodes sont tellement courtes, qu'il n'est plus question du grand cycle morbide dont je viens de vous tracer l'histoire.
Messieurs je crois vous avoir donné des raisons suffisantes pour vous faire admettre que la folie à double forme mérite une place spéciale dans le cadre des maladies mentales. Elle diffère des autres par la périodicité, parla forme du délire, qui est ordinairement la folie raisonnante, par les lésions trophiques, par la conscience du malade qui possède dans une certaine mesure le pouvoir d'apprécier son état.
Mais il est encore d'autres caractères d'une haute valeur; par exemple, les conditions étiologiques. Ici se place un fait d'une importance capitale; je veux parler de l'héredite. Sans doute cette cause prépondérante joue un très grand rôle dans la médecine mentale; mais il est des cas ou les causes incidentes, accessoires, prennent une part considérable à la production des accidents. Or, dans la folie a double forme, on a presque toujours affaire à des héréditaires • ils héritent de la maladie, ou bien ils descendent de parenJs qui ont offert une autre forme de maladie mentale.
On attribue aussi une part d'influence au sexe. Selon Falret, la folie à double forme serait plus fréquente chez
PRONOSTIC DE LA FOLIE CIRCULAinE. 333
la femme que chez l'homme. Mais supprimez la paralysie générale et l'alcoolisme, et vous trouverez la vésanie plus fréquente dans le sexe féminin ; la folie à double forme ne fait donc que se conformer à la règle ordinaire.
La folie à double forme 'diffère encore profondément de la manie et de la mélancolie par son pronostic. La manie est peut-être la forme la plus curable de l'aliénation mentale; la mélancolie guéritsouvent aussi. La folie circulaire, formée en apparence de la juxtaposition des deux précédentes, est, au contraire, uneaffection presque absolument incurable. On connaît des exemples de guérison, mais ils sont très rares. D'un autre côté, les circulaires ne versent point dans la démence ; ils restent identiques à eux-mêmes. Foville a cité l'histoire d'un malade qui est resté longtemps enfermé à l'asile de Gharenton et qui avait des accès périodiques dont la durée était de six mois. Cet homme a eu environ soixante crises sans ressentir aucune altération de son intelligence. Pour notre malade, il y a déjà près d'un quart de siècle qu'il est en proie à cette affection, et cependant il est resté identique à lui-même. ^ Il est un dernier point sur lequel M. J. Falret a appelé l'attention : c'est que les sujets de cette espèce sont exposés à des accidents de nature physique qui peuvent manquer ou qui sont moins fréquents chez les autres aliénés ; je veux parler des accès congestifs. Chez les paralytiques généraux, ces accidents sont relativement fréquents ; mais ils sont beaucoup plus exceptionnels chez les vrais vésaniques. Or, par une exception à la règle, on constate assez souvent chez les malades atteints de folie à double forme des crises de congestion qui peuvent se terminer par la mort subite. Chez notre malade, les congestions jouent un rôle très considé-
ç^34 flîS FORMES DU DÉLIRE.
rable et cette disposition semble être héréditaire ; comme antécédents, on ne trouve pas dans la famille d'aliénation mentale, mais le père a eu une congestion cérébrale.
Le pronostic de la folie à double forme est donc très grave : d'abord, à cause de son incurabilité presque absolue ; ensuite, à cause de ses complications qui peuvent avoir une issue fatale.
Quant au traitement de cette maladie, il est à peu près nul et l'on ne peut guère songer qu'à combattre les accidents congestifs; je réserve cette question pour le moment où nous aborderons l'étude de la paralysie générale.