‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 131 sur 283 · DÉMENCES CONSÉCUTIVES · texte numérisé non relu

DÉMENCES CONSÉCUTIVES

Toutes les vésanies peuvent se terminer par la démence. On la voit succéder h un ou plusieurs accès de manie aiguë ; — aux diverses formes de mélancolie ; — à la folie puerpérale; — mais elle est incontestablement moins fréquente, ou du moins plus lente à venir, dans les cas de délire partiel. Elle est rare surtout dans le délire des persécutions, et plus rare encore dans la folie circulaire. On sait, en effet, que tel sujet parcourt régulièrement le cycle d'excitation, de dépression et de repos qui constitue cette forme de vésanie, et cela vingt ou trente fois dans le cours de son existence, sans jamais guérir ni verser dans la démence. Il faut donc tenir le plus grand compte de la forme du délire, lorsqu'on veut calculer, chez un vésanique, les probabilités d'une terminaison parla démence; mais il est d'autres éléments non moins importants qu'il ne faut point perdre de vue. C'est, en premier lieu, l'âge des malades; car les sujets jeunes résistent beaucoup mieux à l'affaiblissement intellectuel que les hommes plus âgés. C'est ensuite le degré de l'intelligence ; plus elle est développée, plus elle paraît être en état de se défendre. Un esprit supérieur peut sortir à peine affaibli de plusieurs accès d'aliénation mentale; un esprit vulgaire succombe plus facilement. Quant aux imbéciles, leur intelligence, déjà SI faible au début, est souvent ruinée de fond en comble par un seul accès de folie.

Vient ensuite l'influence de l'hygiène. Il est incontes^ table que le travail forcé, que la misère et son compagnon presque inséparable, l'alcoolisme, contribuentpuissamment à transformer les vésaniques en déments. Aussi voit-on ces derniers en plus grand nombre dans les asiles d'aliénés que dans les maisons particulières, peuplées de malades

ayant appartenu pour la plupart aux classes supérieures de la société.

Il est des complications qui, survenant au cours d un accès de folie, peuvent rapidement plonger le malade dans la déchéance intellectuelle. Telles sont les attaques d'apoplexie et surtout les convulsions épileptiformes ; qu'il s'agisse en pareil cas d'une maladie nouvelle ou d'un symptôme révélateur d'un processus morbide, il est certain que de pareils accidents exercent la plus funeste influence. Il ne faut point oublier l'action des troubles génitaux, de ronanisme, des excès vénériens et surtout de l'état puerpéral. Enfin, j'ose à peine l'avouer, mais il faut le reconnakre, le traitement infligé aux malades peut quelquefois favoriser la déchéance absolue des facultés. C'est ce qui arrivait, par exemple, lorsque autrefois on saignait abondamment les fous agités; on les calmait, sans doute, mais on leur enlevait tout espoir de guérison. Hâtons - nous de le dire, cette pratique, justement flétrie par Pinel, est aujourd'hui complètement abandonnée. Mais on peut se demander si l'abus des injections de morphine et de certains autres médicaments sédatifs ou narcotiques ne conduit pas, en définitive, aux mêmes résultats.

La marche des accidents ou, pour parler plus exactement, la dégradation progressive de l'iflUgence, suit quelquefois une série de cascades. Ce sont des chutes b us qaes et successives survenant après des crises d'excitation dont chacune semble épuiser de plus - plus les -en^ intellectuelles. C'est la démence agitée de Gnesmge. le plus souvent, l'affaissement du malade suit une marche égiSrement progressive; la maladie est essentiellement

a'atln^ue et l'on peut lui

Prenons un vésanique en pleine période d excitation

DÉnUTS DE lA DlSniENCE. 341

délire est brillant , imagé , plein de relief. Il a des hallucinations nombreuses et précises. Mais, après avoir duré un temps plus ou moins long-, l'orage se calme, le délire s'atténue et l'obsession des idées qui le tyrannisaient devient moins despotique. Les hallucinations perdent de leur netteté; elles deviennent plus confuses. Pour le médecin qui l'observe, le malade paraît amélioré, et l'on s'abandonne d'autant plus volontiers à cette illusion flatteuse, que les symptômes physiques s'amendent notablement. Il y a une véritable détente du système nerveux ; le sommeil revientl'appétit reparaît et le malade engraisse. En même temps' sa physionomie moins crispée, ses traits moins tendus' semblent exprimer un calme relatif; et cependant, au milieu de cet ensemble de conditions favorables, l'observateur judicieux peut reconnaître les signes de l'usure cérébrale. Sans doute, le malade est encore capable de soutenir une conversation; il s'exprime souvent avec justesse; mais il se fatigue facilement. Il ne peut plus soutenir un effort intellectuel prolongé, et, lorsqu'il écrit, il tombe plus facilement dans ces imperfections de style et ces fautes d'orthographe qui trahissent si souvent les perturbations de l'intelligence chez les aliénés.

En même temps, les sentiments sont émoussés. Non seulement le malade manifeste une profonde indifférence pour ses proches , mais le sentiment de la haine, si vivace chez les fous, tend à s'affaiblir chez lui ; s'il parle de ses ennemis, c'est avec une sorte de modération relative. Il devient plus facile à gouverner, il est infiniment moins dangereux pour son entourage.

^ Tel est le premier degré de la démence. Par une transition insensible, on arrive au second. C'est ici qu'apparaît iun des phénomènes les plus significatifs : je veux parler

de l'affaiblissement de la mémoire. Semblables aux ^ieil- , lards, les déments oublient surtout les faits récents, tandis que les événements plus éloignés conservent une place dans leurs souvenirs. On les voit souvent, à quelques minutes de distance , répéter les mêmes observations , les mêmes phrases et les mêmes jeux de mots.

Mais la mémoire n'est point la seule à péricliter parmi les facultés intellectuelles. On voit les malades perdre graduellement leurs aptitudes; tel dessinateur, tel peintre de talent devient un infime barbouilleur. Tel musicien, célèbre autrefois, perd toute action de Tharmonie; tel chanteur oublie complètement les principes de son éducation nmsicale. Enfin, les ouvriers perdent graduellement leur adresse manuelle; inhabiles à, rien produire, ils finissent par gâcher l'ouvrage et se font congédier.

Vers la fin de cette période, apparaît l'incohérence, phénomène psychologique dont on ne saurait exagérer l'importance. Ce sont d'abord les idées qui perdent leur encha nement naturel; passant d'un sujet à un autre le malade entame des récits interminables et se perd dans les épisodes; bientôt il devient incapable de lier deux idées ensemble. Enfin survient l'incohérence verbale; le malade, incapable de construire une phrase, articule des mots sans suite, sans rapport logique et sans enchaînement grammatical Il est facile de comprendre en quoi l'incoherence des déments diffère de celle des maniaques. Chez les premiers, c'est la pauvreté d'esprit, c'est la perte du jage^^^^^^^^^^ domine; chez les agités, au contraire « f / ^ des richesses qui constitue, pour ainsi dire, le fond du t bleau. Assailli par un torrent d'idées, le --mque n a F le temps de les exprimer; il saute P-'P^tu^l ^-^J^ ^ ; sujet à un autre, parce que son esprit, assailli, violenté,

PÉRIODE d'État de la démence. 343 je dirais presque renversé par une foule tumultueuse de pensées discordantes, prend à chaque instant les chemins de traverse au lieu de suivre la ligne droite, et s'échappe perpétuellement par la tangente.

Au dernier degré de la démence, l'attitude physique du malade traduit sa dégradation. La tête affaissée sur la poitrine, il laisse écouler sa salive, qui s'échappe perpétuellement d'une bouche entr'ouverte; sa physionomie exprime l'apathie la plus absolue et l'expression du visage correspond à la vacuité de l'esprit. A ce moment, les déments tombent dans la malpropreté la plus révoltante, à laquelle ils se montraient déjà prédisposés. Non seulement ils répandent leurs ordures partout, mais on les voit jouer avec leurs excréments qu'ils pétrissent longtemps entre leurs doigts et qu'ils avalent assez souvent. Plusieurs d'entre eux sont déjà gâteux, et c'est là presque toujours l'indice d'une lésion organique du cerveau. Ils se plaisent à ramasser des objets divers, des cailloux, des brins de paille, des fragments de papier; il ne s'agit point ici de cette manie qui pousse certains aliénés à accumuler des trésors imaginaires ; chez les déments, c'est un acte purement automatique et qui paraît absolument indépendant de la volonté Souvent ces malades présentent des tics, des grimaces, des attitudes forcées ; on les voit se balancer d'avant en arrière ou de droite à gauche, comme les idiots ; d'autres se grattent perpétuellement aux mêmes endroits au point de s'excorier la peau avec les ongles.

Au milieu de cette profonde déchéance intellectuelle, la santé physique demeure souvent excellente; l'appétit est parfois exagéré,; les digestions sont faciles, et , chez les lem^mes, la menstruation est habituellement régulière. Aussi longtemps qu'il leur reste quelques débris de leur

intelligence, les malades conservent certains vestiges de , leur délire primitif; les persécutés continuent à se plaindm vaguement de leurs ennemis; les hypocondriaques, à gémir sur leurs souffrances. Toutefois il arrive un moment où l'automate demeure absolument seul, et le dément, réduit à l'état d'un pigeon sans cervelle, ne mange plus de son propre mouvement et se laisserait mourir de faim, si l'on ne prenait pas soin de le gaver.

On aurait tort de croire que le tableau se déroule constamment avec la régularité que nous avons apportée à notre description. Quelques oscillations fugitives, quelques améliorations passagères viennent interrompre cet état, dont la aurée peut être extrêmement longue. Pendant vuigt ans, pendant trente ans et même davantage, la santé physique d'un dément peut rester excellente, et lorsqu'il fimt par mourir, c'est une affection intercurrente qui vient mettre un terme à cette monotone existence, à moins cependant qu'une escarre au sacrum, conséquence peut-être de la malpropreté dans laquelle vivent ces individus, mais surtout de la dystrophie consécutive aux affections cérébrales, ne vienne marquer la dernière étape de cette longue odyssée. ^

Nous arrivons maintenant à la démence sénile. Il nous paraît indispensable de consacrer une courte étude à cette forme spéciale de la démence, qui constitue en réalité une espèce à part.

Il existe incontestablement des esprits qui, jusqu à une époque très avancée de la vie, conservent la plénitude de leurs facultés. C'est surtout dans les professions libérales, parmi les hommes qui n'ont jamais cessé d'exercer et de cultiver leur esprit, que l'on rencontre les cas les plus frap-

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