‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 139 sur 283 · HÉRÉDITÉ DIRECTE. 3S · texte numérisé non relu

HÉRÉDITÉ DIRECTE. 3S

irons une première difficulté. Quelle est la proportion des cas héréditaires ? L'appréciation des divers auteurs qui ont traité le sujet présente de telles discordances qu'il paraît impossible, au premier abord, de les concilier. D'après Schlager, elle serait de 4 pour 100. D'après Moreau de Tours, elle serait de 90 pour 100. Entre ces deux extrêmes se placent : Parchappe, qui l'évalue à IS pour 100; Esquirol, qui l'évaluait à 25 pour 100 chez les pauvres, c'est-à-dire chez les malades de son service à la Salpêtrière, et à S6 pour 100 chez les riches, c'est-à-dire chez les habitants de sa maison de santé particulière; Tigges, qui l'évalue à 40 pour 100, et Guislain, à un quart des entrées. Tuke et Bucknill, d'après les relevés de plusieurs établissements anglais, arrivent à un tiers en moyenne.

Pour moi, je n'hésite pas un- seul instant à prendre la base la plus large, et je dis que la prédisposition héréditaire se retrouve dans la grande majorité des cas, à la condition de savoir la chercher. C'est, en effet, la différence des méthodes adoptées par les observateurs qui explique la différence des résultats qu'ils ont obtenus.

Pour les uns, l'hérédité n'existe que lorsqu'elle est directe, c'est-à-dire lorsque le père ou la mère de l'aliéné ont eux-mêmes subi les atteintes de la folie. Pour les autres Il ne suffit point de chercher la folie parmi les ascendants' mais 11 faut aussi la chercher chez les descendants et les collatéraux. Pour d'autres enfin, et c'est à leur opinion que je me rallie franchement, il faut tenir compte non seulement de la folie, mais des autres déviations matériel es ou morales qui lui sont parallèles : des névroses, de la constitution névropathique, des excentricités, des vices, du crime, et parfois du génie ; car, ainsi que l'a si bien démontré mon excellent maître Moreau de Tours, rien

n'est plus fréquent que de rencontrer dans la famille des hommes de génie des cas d'idiotie, d'imbécillité ou d'aliénation mentale.

En se plaçant à ce point de vue, le terrain s'élargit, comme vous le voyez; mais à toutes ces données il faut encore ajouter, comme le fait si justement observer Lunier, la part de l'inconnu. L'absence de renseignements et plus souvent encore la mauvaise volonté des familles, qui, par un amour-propre déplacé, s'efforcent de cacher les taches de leur arbre généalogique, sont à cet égard une cause fréquente d'erreur. Enfin l'on ne doit pas oublier que les enfants naturels, qui forment une si grande partie de la population de nos asiles, sont le plus souvent hors d'état de nous fournir aucun renseignement sur l'un de leurs parents et quelquefois sur les deux.

Les frontières de l'hérédité étant largement tracées, occupons-nous de ses manifestations morbides.

La folie peut se transmettre de plusieurs manières différentes : elle est directe quand elle remonte aux parents; indirecte quand elle provient de collatéraux.

L'hérédité est directe quand elle provient du père et de la mère de l'enfant, créant ainsi la plus grave de toutes les prédispositions morbides. Il est évident que plus les origines du malade sont défectueuses, plus il a dans sa famiUe de parents aliénés et plus il est prédisposé à verser dans la même ornière. La fréquence de cette combinaison fâcheuse est beaucoup plus grande qu'on ne saurait le supposer; elle s'explique en partie par l'attraction mutuelle qu exercent les uns sur les autres les candidats à l'aliénation mentale, ainsi que les esprits placés sur la frontière de a raison et de la folie et qui très souvent, par leur briUan originalité, parle charme étrange. de leurs manières et par

niîllÉDITÉ CROISÉE. 361

ragrément de leurs personnes, offrent nne physionomie bien plus sympathique que celle des gens plus' vulgaires et de sens rassis.

Notons enfin que les enfants nos de parents malades mais avant l'explosion de la folie, sont infiniment moins exposés que ceux qui ont le malheur de naître plus tard • et c'est l'un des principaux motifs que l'on peut faire valoir en faveur de la séquestration qui , en séparant les époux, s'oppose à la naissance d'enfants prédestinés.

Mais l'hérédité peut être unilatérale; lorsqu'un seul des parents est aliéné, la folie de la mère se transmet plus facilement que celle du père. Dans l'ordre physiologique l'hércdué est le plus souvent croisée ; la fille ressemble au'père • le fils, à la mère. Lorsqu^il s'agit d'aliénation mentale, l'influence de la mère est prépondérante pour le fils comme pour la fille, mais surtout pour celle-ci. Il faut rappeler ici 1 antagonisme qui semble fréquemment exister entre l'héredite physique et l'hérédité morale. Moreau de Tours a très justement insisté sur ce point. Celui des deux parents qui a transmis sa ressemblance physique aux enfants n pas habituellement celui qui leur a légué ses facultés ntellec uelles et ses dispositions morales ; et cette observa- 'on, rès exacte en ce qui concerne la folie, est confirmée dans l'ordre physiologique par des faits Juthentiqu "e -Hébreux. L'un des exemples les plus remarquai e d Ue opposiuon est Lislet-Geoffroy. qui vécut au siècle dern a lie Maurice, alors colonie française. Il était le fils d un Liane et d une négresse, femme extrêmement vul-

rsLtr' T"' -fellectuelle, dont il repro-

ui a t le type , ^^.^^^

m noir que pour un mulâtre. Mais il avait hérité de l'intelbgence de son père ou, pour mieux dire, il l'avait sur-

gg2 IIES CAUSES DE LA FOLIE.

passée. C'était un mathématicien distingué ; il remplit pendant longtemps les fonctions d'ingénieur dans la colonie et devint correspondant de l'Académie des sciences.

Dans la transmission de la folie en ligne droite, on signale quelquefois l'hérédité intermittente ; le fils échappe à la folie, mais il en transmet le germe] à ses enfants. Certaines familles historiques en ont offert l'exemple. Ce n'est là d'ailleurs, qu'un cas particulier de ce que Morel avait appelé l'hérédité latente. Dans les cas de cette dernière espèce, les enfants sont frappés les premiers ; ils sont conduits dans une maison de fous par leurs parents, qui doivent y entrer eux-mêmes quelques années plus tard. Cette hérédité ascendante se rencontre aussi dans un grand nombi-e d'autres maladies, et surtout par rapport à la phtisie pulmonaire. On voit souvent mourir phtisiques des jeunes .ens dont les parents subiront plus tard la même destinée.

Dans les familles qui ont conservé pendant longtemps le souvenir et le portrait de leurs aïeux,on voit quelquefois se produire des faits d'atavisme; un enfant reproduira les traits et le caractère de l'un de ses ascendants mort bien avant lui, et cette apparition d'un type depuis longtemps disparu se reproduit quelquefois à des intervalles réguliers. C'est ainsi que, dans les familles renommées par leur avarice on voit apparaître de temps en temps un dissipateur chaVéderempUrlamissionprovidentiellederétabl.^

libre en restituant au public les trésors qu'une longue avarice avait amassés. Or, l'atavisme se rencontre aussi dan la transmission héréditaire de l'aliénation mentale : cet an cas de transmission intermittente à longue échéance e. d nr^q el plusieurs générations saines d'espr t on conservé pour le transmettre un jour,le germe de la malad i . Je 'crois devoir vous signaler ici un fait très curieux qui

HÉRlîniTÉ SIMILAIRE. 363

se rattache à l'hérédité, mais qui ne semble se prêter à aucune explication rationnelle : la longévité des parents, surtout lorsqu'elle est bilatérale, semblerait créer chez les calants, une prédisposition à la folie ; des observations parfaitement authentiques et très nombreuses en font foi (1).

Enfin, il est un dernier point qui se rattache, assez indirectement, il est vrai, à l'hérédité : il paraît démontré que les accouchements difficiles, lorsqu'ils ontpour conséquence une déformation crânienne trop accentuée, peuvent déterminer des troubles intellectuels qui se rattachent, il faut bien le dire, plutôt à l'idiotie qu'à l'aliénation mentale. 0 est la, selon toute apparence, un ordre de faits qui tend a suivre une progression croissante. La civilisation nous élargit le crâne et nous rétrécit le bassin, et l'on doit voir dans ces déformations congénitales, de nature mécanique pour ainsi dire, une conséquence de plus des conditions sociales ou nous vivons aujourd'hui.

Je vous ai signalé maintenant les divers modes de transmission héréditaire qui paraissent devoir perpétuer l'aliénation mentale Il me reste à vous entretenir de la forme dn dehre au point de vue de l'hérédité

La règle en pareille matière, d'après Esquirol et Moreau de Tours, c'est la similitude. Dans la plupart des cas les «élance descendent de mélancoliques' les man' q M les persécutes ont eu des parents qui présentaient le même genre de délire. Mais cette transmission simila e

urtord r"™'' "'"^ «j-'- qu'elle consiste

W ut dans la prédisposition àsubirlesmêmes influences C est ainsi que, chez les paralytiques généraux, M. Doutre:

m Bail et Bégis, k, Famill,, fa aliénl., EncipM,, ,883.

gg;^ DES CAUSES DE LA FOLIE.

bente a signalé l'hérédité des tendances congestives qui neuvent conduire, on voit aisément par qnel chemin, k la paralysie générale. C'est ainsi que la folie puerpérale est une maladie essentiellement héréditaire; mais qui ne vo.t ici que c'est une susceptibilité particulière à l'influence de certaines causes qui est transmise héréditairement? Car la folie puerpérale comporte tous les genres de debre et ri en exclut aucun. Nous en dirons autant de l'alcoobsme. 1 un des penchants les plus héréditaires parmi les mstmcts videux. Mais, comme le fait très justement remarquer Lasègue, les alcooliques héréditaires sont des cérébraux avant It d'avoir subi l'influence de l'alcool. Hs ont une fa. blLe de caractère qui les porte aux excès de boisson, et, s je puis ainsi m'exprimer, une faiblesse de cerveau qui rend éminemment sensibles à l'action nocive des li- 1 rs fermentées. Quelques verres de vin suffisen pour Tr faire littéralement tourner la tête et déranger 1 équi-

lihrp de leur raison.

lu reste, c'est surtout par la dipsoman e que se man,fesle la transmission héréditaire de l'alcoolisme.

a s s'il nous fautun exemple d'untra,ers purement. - J et transmet avec une »-ôe J™'-^ dans certaines familles, nous le t"»7»!/7^ '^^^l

suicide qui peut exister, on le sait, en dehors :::eaut:dti;tlndestacoltésintel.ectuelles.Lesauteurs

toute ,,,^oorté nombre d'observations, mai. je

'""ridp 1, oLuantequecelled'unsuietque

"■a „b : . B cire, dans le service de Moreau de Tours it doni T istoire est rapportée dans l'ouvrage que 3 ai déjà itent cité (.). Je vais la résumer en quelques mots.

{{) La Psychologie morbide, v'^''^'

IIÉniÎDirii DISSEMBLABLE. 36S

Un homme de quarante ans, d'un caractère doux et honnête, habitué à une vie sobre et régulière, est conduit h Bicôtre à la suite d'une tentative de suicide : il s'était jeté dans la Seine. Cet homme appartient à une fomille dans laquelle l'impulsion au suicide est héréditaire depuis trois générations. Son grand-père, homme très violent, s'est pendu dans les bois de Clairvaux, oij il était garde des eaux et forêts, et sa femme, grand'mère de notre sujet, l'avait souvent menacé de se tuer, comme sa sœur , qui s'était jetée dans un puits.

Voici donc trois exemples de suicide ou d'impulsion au suicide dans la première génération.

La fille de cet homme, à la suite de chagrins domestiques, s'est jetée sous un marteau de forge. Son fils aîné, homme paresseux et débauché, prétendait se tuer dès qu'il aurait réalisé un certain chiffre de fortune. On ne sait ce qu'il est devenu. Peut-être a-t-il donné suite à son dessein, Le père du malade, frère du précédent, était un homme des plus honorables. Il est parvenu à l'âge avancé de soixante-quatorze ans; mais, frappé d'un violent chagrin par la mort de sa femme, il s'est jeté sous les roues d'une locomotive.

^ Nous arrivons à la troisième génération. Le frère aîné du malade, fils du vieillard dont nous venons de parler s'est jeté du haut des tours Notre-Dame. Le frère cadet,' objet de toutes les sollicitudes de notre malade, qui l'avait -élevé depuis son enfance, était tourmenté sans aucun motif dun aesu- irrésistible de se donner la mort; il avait souvent proposé à son frère de se lier ensemble et de se jeter tous les deux dans la Seine. Cette proposition avait été toujours repoussée; mais un jour, en rentrant de ses occupations, son trère le trouva pendu dans sa chambre. Notre homme

se dit alors : c'est un exemple à suivre, et il alla tout droit . se noyer.

Voici donc une famille dont tous les membres, pendant trois générations, se sont suicidés ou ont songé à le faire. Gomment nier en pareil cas l'influence invincible de l'hérédité, cette puissance mystérieuse qui pétrit notre intelligence à son gré? Je propose cet exemple aux méditations de ceux qui prétendent, comme on le fait souvent, que la fréquence croissante du suicide est la conséquence de l'affaiblissement des croyances religieuses.

Mais, quelle que soit l'importance de l'hérédité similaire, il faut réserver une large part à ce qu'on appelle V hérédité dissemblable. Non seulement des formes diverses d'abénation mentale peuvent se rencontrer chez les membres d'une seule et même famille, mais encore les névroses, les penchants vicieux, les bizarreries d'esprit peuvent se transformer à la génération suivante en aliénation mentale, et réciproquement. S'il est vrai de dire que les excentriques ont souvent des enfants aliénés et que les aliénés ont souvent des enfants excentriques, il est encore plus vrai que les epileptiques engendrent des fous, et cela plus souvent encore que les fous eux-mêmes. Au reste, la série de ces transformations a été étudiée par Morel dans des pages immortelles, où il a montré le vice, la débauche, l'alcoolisme à la première génération suivis de la dipsomanie, de la fobe, de la paralysie générale à la seconde, de la lypémanie et de l'homicide à la troisième, pour aboutir enfin à l'idiotie, l'imbécillité et l'extinction finale de la race. C'est qu'en effet, par l'opération de la loi de sélection naturelle , les familles d'aliénés ont souvent une tendance à disparaître entièrement, quand des alliances favorables ne viennent point renouveler le sang.

Page 1