RÈGLES DU DIAGNOSTIC
la vérité, et c'est précisément en médecine men^tale qu'une longue habitude des malades est le plus indispensable pour asseoir son jugement sérieux. Je vais m'efforcerde vous en donner la preuve.
Si les règles ordinaires du diagnostic ne sont point applicables aa cas qui nous occupe, ce serait une grave erreur de croire qu'il n'existe point de règles, et qu'il suffit au médecin de s'abandonner aux inspirations du tact médical pour reconnaître la vérité.
Loin de là, c'est précisément en présence des aliénés qu'il est absolument indispensable de suivre une bonne méthode, de l'appliquer rigoureusement et de ne rien abandonner au hasard.
^ Quatre questions principales se présentent au début de l'interrogatoire :
1° Le sujet est-il malade ou sain d'esprit '?
2° S'il est aliéné, quelle est la forme de son délire ? • 3" S'agit-il d'un délire symptomatique, d'une affection aiguë qui emprunte le masque de la folie?
4" Doit-on songer à la simulation ?
C'est surtout, messieurs, la première question qui doit nous occuper aujourd'hui.
Il est impossible, on le comprend sans peine, d'appliquer ICI la méthode de Rostan et d'adresser au malade les deux questions sacramentelles : «Où souffrez-vous?Depuis quand souffrez-vous ? >, Le sujet vous répondrait immédiatement • « Monsieur, je ne suis pas malade. »
Il est donc indispensable de choisir une autre route. iNous disposons de trois moyens d'investigation : l^I'interrogatoire du malade ; 2» l'exploration physique, dont l'importance est moins grande, il est vrai, que dans les cas où il agit d une maladie ordinaire, mais qui fournit cependant
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au diagnostic des éléments d'une haute portée ; 3» enfin les commémoratifs, qui sont du plus grand secours lorsqu'il est possible de se procurer, sur les antécédents du malade, des renseignements dignes de foi.
Commençons par l'interrogatoire du sujet. L une des premières difficultés à surmonter, c'est de se mettre en rapport avec lui, et l'on est souvent obligé, pour l'aborder, de recourir à des subterfuges divers. On peut se trouver, à cet égard, dans des conditions fort différentes. Tantôt le médecin est requis par autorité de justice et doit repondre aux questions qui lui sont posées par les magistrats. Tantôt il est consulté par le malade lui-même, car tous les aliènes np sont pas convaincus que leur santé est irreprochab e. Tantôt enfin il est introduit dans la maison par la famille.
En thèse générale, le moyen le plus commode et le plus sûr d'entrer en matière est de se présenter devant le malade avec autorité. Les fous sont vivement impressionnés par tout ce qui représente à leurs yeux la force publique ; L tribunaux, la police, jouent un rôle énorme dans leurs préoccupations. Il n'est point nécessaire d usurper devant eux la qualité de magistrat. 11 suffit presque toujours d employer certaines formes de langage pour les lancer sur c ^eiite où ils s'engagent très volontiers. On parle d ins^r i les affaires, d'ouvrir une enquête, et, en pressant su ce Assort, on'voit presque toujours jaillir un flux de paro^, le malade entre spontanément dans la voie des confidence. D'autres subterfuges pourront être employés, suivant nature du délire et les antécédents du sujet ; mais il me paraît inutile d'insister davantage sur ce point. ' Dans quelques cas, plus "-breux qu'on ne e cro^. au premier abord, on peut se présenter chez 1 ahéné mm médecin. Souvent, en effet, le sujet se regarde sinon comme
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fou, du moins comme malade^ et, dès qu'on peut aborder la question de santé, les principaux obstacles sont aplanis ; il s'agit en effet, avant tout, de rompre la glace, et d'entamer une conversation, que l'on cherche ensuite à diriger.
Mais le cas le plus défavorable est celui dans lequel le sujet repousse avec obstination, quelquefois avec hauteur, toutes les questions qu'on lui adresse, et se refuse à parler. C'est surtout en pareil cas qu'il peut être utile de commencer en ces termes : « Je suis chargé de faire une enquête... » On devine le reste.
Supposons les premières difficultés vaincues. Une fois en rapport avec l'aliéné, il est un principe fondamental qu'il faut toujours observer et qui cependant est violé, dans la plupart des cas, par les personnes qui manquent d'expérience à cet égard : il faut laisser parler le malade. Si vous l'interrompez à chaque instant ; si, par des questions répétées, vous troublez l'ordre et la filiation naturelle de ses idées, vous ferez disparaître le délire, et vous serez en présence d'un interlocuteur parfaitement raisonnable en apparence. On sait d'ailleurs que le délire des maladies aiguës, lorsqu'il n'est pas violemment accentué, se dissipe en présence d'une question nettement posée. Dans-le subdelirium de la fièvre typhoïde, par exemple, les malades, qui marmottent des propos sans suite lorsqu'ils sont abandonnés à eux^memes, répondent très convenablement dès qu'on leur adresse la parole. Il faut donc éviter d'intervenir, si ce n est pour empêcher le malade de s'égarer dans des digressions mterminables et le ramener au fait principal. On doit setlorcer de diriger la conversation de manière à toucher ies préoccupations habituelles du sujet, lorsqu'on est suffisamment renseigné à cet égard ; mais, en supposant qu'on
soit privé de toute indication préalable, il faut suivre, au- , tant que possible, une méthode régulière.
On engage d'abord une conversation banale qui porte sur des sujets généraux ; on écoute avec attention les réponses de son interlocuteur, pour s'assurer tout d'abord de l'état des facultés maîtresses de l'entendement. On s'aperçoit bientôt s'il a conservé le jugement, si la mémoire est intacte, s'il est capable d'attention, s'il présente enfin un certain degré de coordination et de suite dans les idées. Si l'intelligence du malade paraît affaiblie sous ces divers rapports, on peut le soupçonner d'être sur le chemin de la démence, et, en le poussant dans cette voie, on arrive facilement à constater l'état réel des choses. S il reste a cet égard quelques doutes dans l'esprit de l'observateur on peut recourir aux épreuves arithmétiques, dont 1 uli ite a été depuis longtemps signalée par Broca, au sujet de 1 état mental des aphasiques. C'est un coup de sonde jete dans les profondeurs de l'intelligence, et qui donne souvent des résultats très inattendus ; car il est des gens parfaitement capables de soutenir une conversation ordinaire et qui perdent leur équilibre devant la table démultiplication Chez les femmes, on doit tenir grand compte de l oubh des convenances et des formes de la politesse, qui dans l'état normal, jouent un si grand rôle dans leurs préoccupations. C'est là, chez le sexe féminin, un symptôme toujours grave, lorsqu'il s'agit de personnes qui ont reçu une
éducation soignée. , .
Mais supposons que le malade se smt montre jusqu abrs irréprochable ; on peut, en tenant compte de ses habitudes de son éducation et de sa position sociale, aborder d'autres sujets d'une nature également générale. On ne saurait ^videmment s'adresser à un simple ouvrier dans les mêmes
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termes qu'à une femme délicate et lettrée. C'est ici que le médecin surtout doit faire preuve de tact et de bon sens.
Les sujets généraux une fois épuisés, on s'adresse aux sentiments d'orgueil, d'ambition, de vanité, qui jouent, chez tant d'aliénés, un rôle prépondérant. On s'informe avec précaution de leur état de santé, de leurs forces physiques, de leurs capacités intellectuelles ; on touche délicatement à la question de fortune, aux moyens d'existence, à la position sociale, et l'on cherche à dévoiler ainsi l'état d'excitation ou de dépression qui peut exister d'une manière latente chez eux. Un seul mot suffît quelquefois pour mettre un observateur attentif sur la trace du diagnostic.
J'interrogeais, il y a quelques années, à la Préfecture de police, un ouvrier fort intelligent, mais qui présentait au plus haut degré les signes physiques de la paralysie générale. Le diagnostic n'était point douteux ; mais, au point de vue intellectuel, cet homme semblait irréprochable, lorsque, vers la fin d'une longue conversation, il méprit que, l'année précédente, il était entré à l'hôpital de la Pitié pour un léger traumatisme survenu dans l'exercice de sa profession. Il ajouta que W. Labbé, dans le service duquel il se trouvait, avait fait une leçon sur sa maladie à plus de cinquante mille étudiants. Cette parole absurde, la seule qui lui fût échappée, suffisait amplement pour caractériser le délire spécial de la paralysie générale.
Une transition facile nous conduit de la position sociale du malade à ses relations de famille. On l'interroge sur ses parents, sur ses amis. On lui demande s'il connaît son père et sa mère, et l'on recueille quelquefois une réponse comme la suivante : « On me fait passer pour le fils d'un épicier, mais je suis le bâtard du pape. » Moreau de Tours a rapporté l'observation d'un jeune homme qui, à la suite d'un
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rêve, s'éveilla avec la conviction qu'il était le prince de Joinville ; il reconnaissait parfaitement que son pére était tapissier et ne songeait nullement à renier sa parenté; mais, lorsqu'on lui demandait comment le fils d'un tapissier pouvait être un prince du sang, il repondait qu'il lui était impossible d'expliquer la chose, mais qu'elle était pourtant vraie ; tels ces moines de l'Orient qui ne peuvent expliquer comment le Bouddha peut s'incarner simultanément dans la personne de plusieurs grands lamas habitant des lieux fort divers, et qui demeurent pourtant convaincus de la vérité du fait, puisqu'il s'agit d'un article de foi.
Un autre sentiment, dont l'explosion sera souvent provoquée par les questions relatives à la famille, c'est l'aversion pour les proches, qui se développe de fort bonne heure chez certains aliénés, et les porte à considérer leurs parents comme leurs pires ennemis, longtemps avant qu'on ait constaté chez eux de véritables conceptions déhrantes. Lorsqu'on parvient à gagner la confiance des malades, on reçoit souvent, à cet égard, les confidences les plus extraordinaires, qui servent, pour ainsi dire, à jalonner la route dans laquelle le malade s'est engagé.
De là aux idées de persécution, le chemin est facile. « Avez-vous des ennemis? Cherche-t-on à vous nuire? »
La plupart des persécutés se lancent volontiers dans une Wue série de confidences à cet égard ; et lorsqu'on est engagé dans cette voie, il est de la plus haute importance de savoir si les malades ont des hallucinations. On y parvient aisément en leur demandant s'ils entendent leurs ennemis leur adresser des injures, des invectives, des grossièretés; si la vue, l'odorat ou le goût sont blessés p desimpressions pénibles ; si.l'on cherche aies empoisonnei ou à nuire à leur santé.
liXTEnilOGACOIUE DES ALIÉNÉS. 4H
Ces questions épuisées, on aborde la politique, et là de nouvelles surprises nous attendent. Les idées ambitieuses, qui se lient souvent au délire dos persécutions, font dire à plusieurs aliénés que le clergé, quela police, qu'une grande famille sont acharnés à leur perte. On veut leur ravir une grande fortune ; on veut leur dérober les droits qu'ils tiennent de leur naissance. Au reste, les préoccupations du jour tiennent une grande place dans le délire de ces malades. On rencontrait autrefois un grand nombre d'individus qui se disaient fils de Louis XVI, et nous voyons aujourd'hui le même délire se représenter sous des formes un peu différentes, mais le fond reste toujours le même.
Après l'ambition vient le tour des idées religieuses; rien n'est plus facile que d'obtenir, à cet égard, des aveux de certains malades ; ils viennent, en quelque sorte, spontanément au-devant de vous.
Mais on voit quelquefois, au contraire, des idées délirantes rester à l'état latent et n'éclater qu'après une longue période de dissimulation. De pareils secrets sont souvent gardés pendant des années, pendant une existence entière Un beau jour le mystère éclate, et l'on apprend, de la bouche même de l'aliéné, qu'il est depuis longtemps en rapport avec les puissances supérieures, qu'il communique avec les anges, et qu'il est chargé de présider à la rénovation du monde.
D'autres fois, c'est le délire inverse qui s'est emparé de m; Il est damné, il est sorcier ; le diable s'est emparé do hii. On comprend quels sont les ménagements dont il faut user pour obtenir, à cet égard, des aveux, lorsqu'il s'agit û un malade qui s'étudie à dissimuler son délire.
Enfin il est un dernier point qui fournit souvent à l'aliéniste une mine féconde de renseignements, c'est le délire
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érotique. Il peut exister seul, ou s'allier h des idées religieuses ou morales de l'ordre le plus élevé.
11 est extrêmement rare de rencontrer un fou capable de subir un interrogatoire aussi compliqué sans se compromettre à un moment donné. Il suffit de presser un ressort pour faire éclater la boîte de Pandore, et l'on ne saurait assez admirer l'habileté avec laquelle certains aliénistes expérimentés savent toucher le point juste, et faire déraisonner le malade au moment où l'on s'y attend le moms.
Un malade, enfermé pendant quelque temps dans une maison de santé en Angleterre, intente, après sa sortie, un procès à ses médecins ; il les accuse de l'avoir détenu arbitrairement. , , -l T • Devant les juges, sa tenue était irréprochable ; il dissimulait avec une grande habileté son délire, et l'avocat chargé de la défense éprouvait déjà les plus vives inquiétudes, lorsqu'il eut l'heureuse inspiration de lui poser la question suivante : ce Qu'est devenue la princesse à laquelle vous écriviez des lettres avec de l'encre sympathique aite avec du jus de citron ? » Aussitôt le malade retomba dans l'ornière de ses conceptions délirantes, et son état mental ne fut plus douteux pour personne.
N'oublions pas d'ailleurs qu'un second examen est souvent nécessaire, car la folie peut être intermittente ; un malade peut être absolument raisonnable au moment de l'examen, et le mot de lucidité sert précisément à designer les intervalles où la folie cède la place à la raison.
Quand la parole ne trahit point le délire, les écrits peuvent quelquefois le révéler. Voilà pourquoi les lettres et les manuscrits sont, chez les aliénés, l'un des élé-ents de diagnostic les plus précieux. Sans parler des idées abs r que peuvent renfermer ces écrits, les caractères physiques