INFLUENCE DE LA LOGIQUE
Par rapport aux cas individuels, l'origine et la date du délire ambitieux sont souvent difficiles à préciser. Sou- •ventles deux délires semblent se développer parallèlement. Mais plus souvent encore on ne constate cet élément morbide qu'un certain temps après le début de la folie.
Il est incontestable que les tendances ambitieuses peuvent débuter sans prodrome, ou du moins se manifester d'une façon subite.
Un malade s'éveille brusquement au sortir d'un rêve. Il demeure convaincu qu'il est le prince de Joinville. Un autre éprouve une hallucination qui le jette subitement sur la voie du délire. Un troisième est frappé par la lecture d'un journal où se révèle un fait qu'il avait ignoré jusqu'alors (1). Enfin l'on a volontiers invoqué la genèse logique, la filiation des idées. On a supposé qu'un homme se croyant en butte à des persécutions formidables s'imagine qu'il doit être un grand personnage pour être l'objet de tant d'inimitiés. Cette idée, complaisamment développée par Foville et Legrand du SauUe, a été reprise par certains observateurs modernes; nous croyons cependant-que la véritable évolution du délire est tout autre. Les conceptions ambitieuses sont le résultat direct d'un état morbide de l'intelligence, ou, si l'on veut, d'un fonc tionnement morbide du cerveau. Elles se produisent spontanément par l'effet d'une évolution nécessaire, comme 1 éruption pustuleuse de la variole, comme l'élévation de la température dans les maladies infectieuses. En un mot c'est d'une manière indépendante et spontanée que se dé-
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qu i Sh m n i'"'-diatomont convaincu
t^ans, Bailliere, 1838, p. 3J8.)
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veloppe le délire ambitieux. La logique n'intervient ici que pour plâtrer les malversations de l'intelligence, et pour , fournir une justification plus ou moins plausible à des prétentions insensées.
Une fois le délire déclaré, il peut porter sur une foule de points et revêtir les formes les plus diverses. Les uns sont tentés par la puissance; ils sont rois, empereurs, présidents; les autres sont attirés vers la richesse : ils sont millionnaires, ils sont inventeurs, ils ont trouvé des secrets qui doivent les enrichir, et que naturellement on cherche à leur dérober. Beaucoup d'entre eux sont tentés par les grandeurs mystiques. Ils s'élèvent 'dans la hiérarchie céleste et s'approchent plus ou moins de la Divinité.
Mais, fait important à noter, leur délire ambitieux verse toujours dans le sens de la persécution. S'ils ont de la fortune, on cherche à la leur enlever. On leur fait des procès injustes. On les enferme pour les empêcher de faire valoir leurs droits. S'ils sont dieux, réformateurs ou prophètes, toujours l'esprit du mal est là pour les combattre, et l'iniquité des hommes les rend sourds à leurs avertissements, indociles à leurs paroles.
Ainsi, vous le voyez, l'idée du malheur et la préoccupation de l'injustice hantent toujours le cerveau d'un persécuté. Ce sont les ronces et les épines qui poussent naturellement sur ce sol ingrat. Jamais le persécuté n'est content, jamais il n'est satisfait, jamais il n'est tranquille, jamais il n'est résigné. L'orientation naturelle de son esprit le porte au désespoir, aux récriminations, à la douleur. On a vu des persécutés parvenus aux plus hautes positions et jouissant de toutes les satisfactions que la vie peut offrir, se plaindre toujours de leurs ennemis et vivre au sein d'une déflance perpétuelle. L'histoire nous présente des types ce-
l'ERSl5CUTlîS AMBITÏELIX. 497
lèbres de cet état d'esprit qui cadrent assez exactement avec les dispositions que la légende attribuait aux tyrans (1).
Bien différent est le simple ambitieux proprement dit, bien difiérent est le paralytique général qui se complaît dans ses honneurs imaginaires. Il goûte une satisfaction puérile à énumérer ses titres. L'idée du ridicule ou de la contradiction ne traverse jamais son esprit. Un paralytique de mon service se vantait devant moi d'être le propriétaire de toutes les maisons de prostitution de Paris. Voilà bien certainement une idée qui n'aurait jamais traversé l'esprit d'un ambitieux persécuté.
Enfin il est des mystiques qui sont heureux de leurs visions, qui se complaisent dans le monde fantastique où Ils sont transportés, qui sont heureux enfin, bien heureux même, dans le paradis imaginaire qu'ils habitent. Le vrai persécuté ne peut être jamais heureux nulle part :
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
Ainsi donc, malaise, irritation, désespoir, désappointement colères concentrées, tantôt masquées dans une période de réticence, tantôt éclatant au dehors par une poussée irrésistible pendant une période d'excitation
Il est hors de doute que ce caractère se renc'ontre souvent dans la vie ordinaire, car tous les persécutés ne sont
(1) J.-J. Rousseau, parvenu au faîte de la "loire sp nh\<n;t •
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498 r>ES niÏLinKS systématisés.
pas dans les asiles. D'ailleurs, les prédestinés manifestent
souvent ce pli de l'esprit, longtemps avant de mériter une .
séquestration définitive. Tels sont les caractères du vrai
persécuté.
i Une fois l'ambition développée, le malade est entretenu dans ses préoccupations douloureuses par le contraste entre ses prétentions et la réalité. Un roi qui ne peut pas régner se plaint amèrement des miséral^les qui lui barrent le chemin; un prophète qui n'est pas écouté tonne contre les incrédules. Ce contraste si pénible entre le rêve et les faits réels se manifeste quelquefois par des lamentations grotesques. Je suis Dieu, s'écriait un de nos malades, je suis Dieu, et l'on ne veut pas me donner des œufs pour
mon déjeuner l , .
Il est une manie commune h tous les al.énés, ma.s qui prédomine surtout chez les persécutés, et plus encore chez L persécutés ambitieux. Nous voulons parler de la man.e d'écrire, du besoin de noircir le papier. Presque toujours, à un moment quelconque de leur évolution, ces sujets se lancent dans la correspondance; ilss'adressentdepreterence aux journaux politiques, aux autorités, aux gens en vue au pape, aux ovéques, au président de la ReP»b"^» ■ préfet de police, aux magistrats. C'est ce qu on a spn, tuellement appelé la manie des petits papiers, car on trouve des écrits partout, sur tous les meubles et dans t„u « coins, chez certains persécutés. Tantôt ils » correspondants pour ^clamer leur protection, tanU^t pou leur signaler des abus, tantôt enfin pour les sommer d donner leur démission, afln de leur céder la P'»»^- " , faut de beaucoup que leurs élucubraUons soient otyom^ absurdes. L'abbé Paganel écrivait avec beaucoup d ta et la fortune du jounml [Opinion nalmiale fut tond*