FOLIE DU DOUTE
j'appellerai les réalistes. Ils s'occupent de questions plus ou moins triviales et qui ne comportent aucune élévation dans la pensée.
.Le prince russe dont parle Griesinger se demandait pourquoi les hommes n'étaient pas aussi grands que des maisons. Un autre malade se demande pourquoi le poêle qui réchauffe sa chambre est appuyé contre le mur au lieu d'ôtre au milieu de la pièce ; un troisième, pourquoi il n'existe qu'une lune au lieu de deux.
Une fois lancé dans cette voie, le malade s'attache avec une ténacité morbide aux sujets les plus insignifiants, qui tous deviennent pour lui le point de départ d'une torture intellectuelle.
Viennent ensuite les scrupuleux, dont la malade d'Esquirol offre le type achevé. Ces sujets s'adressent perpétuellement des reproches à tout propos ; ils sont fatigants à force de précision dans leurs discours et craignent toujours de n'avoir pas dit l'exacte vérité.
Les timorés forment une quatrième classe. Ce sont ceux qui, craignant toujours de se compromettre, prennent à chaque instant des précaiitions exagérées et vivent dans une inquiétude perpétuelle. Une femme artiste, très intelligente, ne pouvait jamais sortir dans la rue sans craindre de voir tomber quelqu'un du haut d'une fenêtre a ses pieds. Elle se demandait quelles seraient les conséquences de cet accident et se voyait déjà arrêtée et conduite en pri- ' son sous l'inculpation d'homicide.
Une cinquième classe, dont la manie est insupportable, est celle des cotnpteurs. Ce sont les sujets qui, partout oii ils sont, se préoccupent du nombre des objets. Introduits dans le cabinet du médecin, au lieu de se préoccuper du but de la consultation, ils comptent le nombre de boutons
qu'il porte à son gilet et les volumes répandus sur la table. Le malade dont Legrand du Saulle a rapporté l'histoire, disait naïvement : Excusez-moi, c'est involontaire, mais il faut que je compte.
Une manie analogue paraît avoir existé chez plusieurs hommes célèbres. Le docteur Johnson, dont l'influence a été si grande au siècle dernier sur la littérature anglaise, ne manquait jamais, en traversant les rues de Londres, de loucher les poteaux à mesure qu'il les passait; et si, par hasard, il en oubliait un, il revenait sur ses pas pour le toucher. Napoléon présentait aussi la singulière manie de compter par couples les fenêtres des maisons quand il passait dans la rue.
est d'autres formes de cette vésanie qui échappent à toute classification. Je viens de voir un malade très intéressant qui m'a été adressé par un confrère de province, M. le docteur Cabadé, et qui, à la suite d'un rhumatisme articu-. laire aigu, a été pris d'une folie du doute sous une forme assez singulière. Il offre un trouble particulier de la volonté. Veut-il entrer dans une maison, ou en sortir, il éprouve au seuil de la chambre une résistance invincible : il faut qu'on le pousse pour lui faire franchir l'obstacle. Souvent, sur la voie publique, il ne peut pas dépasser un arbre, un caillou. Enfin, comme chez les sujets atteints d'impulsions intellectuelles, il est poursuivi par certains mots, tels que corbillard, par exemple. Une fois ce mot entré dans son esprit, il le hante tout le jour.
Certains de ces malades, dit-on, sont affectés d'une crainte exagérée du contact des objets extérieurs. Le fait est vrai, il a été signalé par nombre d'observateurs ; mais la folie du doute peut exister sans cette complication, et notre malade en est la preuve. 11 ne manifeste absolument
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aucune répugnance à toucher les objets. D'ailleurs, la crainte du contact peut exister à son tour sans folie du doute. Morel en rapporte quelques cas dans son travail sur les délires émotifs, et j'en ai cité moi-môme un exemple remarquable (1).
Au reste, les mots délire du toucher s'appliquent aux hallucinations du tact, mais ne sauraient convenir à ce délire émotif qui coïncide souvent avec la folie du doute, sans en faire nécessairement partie.
Quelques caractères additionnels viendront compléter le tableau.
La folie du doute est un délire avec conscience. Le malade se rend parfaitement compte de son état et vient réclamer lui-même les soins de la médecine. Le jeune homme que je vous ai présenté a été placé sur sa propre demande à l'asile Sainte-Anne, et si nous avons eu recours à l'intervention du père, c'est uniquement parce que la loi ne permet pas à un aliéné de demander lui-même son placement.
Un second caractère très important, c'est que les malades de cette espèce n'ont presque jamais d'hallucinations. S'ils en présentent, c'est par l'effet d'un autre genre de délire, qui vient se juxtaposer au premier.
Un troisième caractère est le besoin perpétuel qu'éprouvent ces sujets de soulager leur doute par l'affirmation d'une autre personne.
^Une dame, citée par M. Ritti, craint à chaque instant d'avoir dit ou fait quelque chose de répréhensible. Une personne qui lui inspire une grande confiance lui affirme qu'il n'en est rien, et aussitôt la malade reprend son calme.
(1) Annales mcdico.psychologiques, im, t. Il, p. 378.
Une cliente de province vient me consulter ; mais, entrée dans mon cabinet, elle exprime des doutes sur ma qualité de médecin. Sur ma réponse affirmative, elle me demande la permission d'aller s'informer, auprès des personnes qui attendent dans le salon, si réellement j'exerce la profession médicale.
Souvent les malades de ce genre, après avoir sollicité des affirmations rassurantes, après avoir épuisé toutes les formules que l'imagination peut leur suggérer, ajoutent cette demande bien caractéristique : Voulez-vous nie l'écrire?
L'un des cas les plus curieux de ce travers est rapporté par M. Baillarger. Un homme d'environ soixante ans avait depuis longtemps le désir morbide, lorsqu'il allait au théâtre, de connaître tout ce qui se rattachait aux actrices qu'il avait vues. Il aurait voulu connaître leur âge, leur adresse, leur position de famille, leur genre de vie, leurs habitudes et leur responsabilité. Tourmenté par cette idée fixe, il dut se priver du plaisir d'aller au spectacle ; mais bientôt la même idée se manifesta à l'occasion de toutes les femmes qu'il rencontrait, à la condition qu'elles fussent jolies. Il fut obligé de se faire suivre par une personne dont la fonction consistait à le rassurer sur ce point. Chaque fois qu'il rencontrait une femme, il répétait l'éternelle question : Est-elle jolie? Il fallait répondre non, ce qui coupait court h l'interminable série de ses demandes. Un jour, il partit par le chemin de fer pour une destination éloignée. Il avait à peine entrevu la dame qui distribuait les billets et, pressé par l'imminence du départ, il négligea de demander si elle était jolie. Arrivé à sa destination, au milieu de la nuit, il demanda à la personne qui l'accompagnait si celte dame était jolie. Oubliant son rôle, son interlocuteur, ennuyé, fatigué ou distrait, répondit qu'il ne l'avait pas
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regardée et qu'il n'en savait rien. Il n'en fallut pas davantage pour jeter le malade dans un tel état d'angoisse qu'il fut obligé de repartir immédiatement pour Paris afin de s'assurer par lui-même de la vérité.
Si j'ai réussi, messieurs, à vous donner une idée générale de cette étrange disposition de l'esprit, vous conviendrez qu'au milieu de toutes les diversités qu'elle présente, elle est essentiellement caractérisée par une sorte de prurit cérébral que rien ne peut satisfaire, et que la reproduction des mômes actes, des mêmes questions et des mêmes pensées tient à un phénomène organique qui ramène sans cesse les mêmes impressions. C'est ainsi que dans un rêve nous nous débattons péniblement dans une situation dont nous ne pouvons sortir, parce que la répétition incessante des mêmes impressions physiques reproduit la même série d'idées. Ce n'est qu'au réveil que nous sommes enfin délivré sde cette obsession.
La folie du doute guérit difficilement ; mais on voit se produire assez souvent de longues périodes de rémission pendant lesquelles le sujet semble revenir à son état normal, se voit délivré des problèmes qui l'obsédaient, et ne craint plus le contact des objets extérieurs. Malheureusement, il est rare que cette amélioration soit permanente. Le cerveau retombe dans ses anciennes habitudes et le délire recommence. Cependant les malades atteints de ce genre de fohe à l'époque de la puberté ont de meilleures chances de guérison que les autres. L'évolution progressive de l'organisme peut les débarrasser de cet état psychologique.
D'un autre côté, si la folie du doute guérit difficilement, elle ne finit presque jamais par la démence. Arrivés à la dernière étape de leur maladie, les sujets restent figés dans
leur délire. Incapables de tout travail, tristes et moroses, ils s'éloignent de la société et vivent dans un état de séquestration volontaire.
Le pronostic est donc extrômement grave, car, dans la très grande majorité des cas, l'avenir est définitivement perdu, malgré les rémissions plus ou moins prolongées, qui peuvent faire naître des espérances peu fondées.
Il est des malades chez qui ces rémissions ne se produisent jamais; ce sont, dit-on, des héréditaires. La maladie suit son cours sans interruption et sans intervalle. Notre sujet est dans ce cas, et pourtant ce n'est pas un héréditaire. Chez lui, le doute subsiste depuis huit ans et son état n'a fait qu'empirer de jour en jour.
,Les causes de la folie du doute sont assez nombreuses. En première ligne, il faut placer l'hérédité (1). Vient ensuite la puberté, qui imprime un cachet particulier aux psychoses qui surviennent sous son influence. On parle aussi des excès sexuels et de l'onanisme, qui n'ont certainement exercé aucune action chez notre malade. Les excès intellectuels, les préoccupations et les fatigues d'esprit paraissent également devoir être incriminés chez certains sujets.
On attribue une part d'influence au sexe. On prétend que les femmes sont plus sujettes à cette aberration que les hommes.
On a vu plus d'une fois la folie du doute se développer pendant la convalescence d'une maladie grave : la variole, la fièvre typhoïde, la diphtérie, le choléra. Elle survient aussi quelquefois dans l'état puerpéral. J'ai vu le rhumatisme articulaire devenir la source de ces accidents.
(1) Il est pourtant certains sujets chez qui l'on ne trouve aucune trace d'hérédité, comme chez notre malade.
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Enfin on attribue un certain rôle aux perturbations morales, aux émotions vives et aux frayeurs subites.
On ne peut invoquer aucune de ces causes chez notre sujet ; la maladie mentale dont il est atteint semble avoir germo sponlancmcnt sur le terrain de son intelligence. Il faut avouer que ce fait n'est pas exceptionnel et que souvent Jes origines de cette maladie nous échappent absolument.
Quant au traitement, ses indications sont assez bornées. On a conseillé les toniques et les ferrugineux, sans doute parce que l'anémie qui prédominait chez certains malades pouvait être incriminée au point de vue du délire. On recommande aussi les révulsifs et les drastiques, qui sembleraient s'appliquer au cas oîi l'on soupçonne^ au contraire, un état congestif. Dans cette hypothèse, on pourrait aussi recommander quelques applications de sangsues, à la condition de n'user qu'avec la plus grande réserve de ce moyen thérapeutique.
Mais le premier rôle nous paraît appartenir ici au traitement moral. Il ne s'agit point, bien entendu, de raisonner avec le malade et de discuter les raisons de son délire ; mais il faut occuper son attention, distraire son esprit des idées fixes qui le tyrannisent, et lui prescrire une gymnastique intellectuelle sagement ordonnée. Enfin l'exercice physique peut incontestablement rendre des services, en détournant, au profit du corps, un peu de cette activité exagérée qui tourmente l'esprit.
Reste enfin l'isolement, la séquestration dans une maison de santé. Ce moyen ne s'applique évidemment pas à tous les malades, mais il peut être utile lorsque l'entourage, les préoccupations habituelles de la vie et les occupations auxquelles se livre le sujet paraissent avoir participé, dans une certaine mesure, à l'explosion des troubles psychiques.