TRENTE-DEUXIÈME LEÇON
DE LA FOLIE ÉPILEPTIQUE
Sommaire. — Rapports de l'épilepsie et de l'aliénation mentale. — État mental des épileptiques non aliénés. — Irritabilité extrême ou douceur exagérée. — Mobilité d'humeur. — Affaiblissement de l'intelligence ou excitation intellectuelle. — Prodromes psychologiques de l'attaque.— Délire consécutif à l'accès. — Deux formes de délire épileptique. — Petit mal. — Prédominance des mauvais instincts. — Impulsions irré- ^sistibles, — Grand mal intellectuel ou fureur épileptique. — Invasion brusque. — Ressemblance absolue de tous les accès chez le même individu. — Violence extrême de l'accès. — Conservation d'une certaine logique dans les idées, — Durée des accès. — Folie épileptique en dehors de l'aliénation mentale. — Pronostic de l'épilepsie au point de vue mental. — Traitement.
Messieurs,
De toutes les grandes névroses qui peuvent exercer sur l'intelligence une action nuisible, l'épilepsie est incontestablement celle qui présente les rapports les plus intimes avec l'aliénation mentale. Non seulement, en effet, un grand nombre de fous sont fils d'épileptiques, quand ils ne sont pas épileptiques eux-mêmes ; non seulement les accès convulsifs de cette maladie sont, dans bien des cas, précédés ou suivis d'un délire épouvantable, dont les explosions dramatiques s'imposent violemment à notre attention, mais
(1) Le congrès international de Paris (1889} adopte le tevme Folies névrosiques, ' "
DE U FOLIE ÉPlLEPTlftUE.
encore il existe, chez la plupart des épileptiques, un état mental particulier, qui se manifeste dans l'intervalle des accès et qui, sur bien des points, côtoie l'extrôme frontière de la folie.
On ne saurait donc trouver un exemple plus frappant des rapports intimes qui unissent les névropathies de la raotilité aux maladies intellectuelles. C'est àl'otudedo cette question, pleine d'intérêt, mais hérissée de difficultés presque insolubles, que je me propose de consacrer cette leçon.
Sans vouloir entrer dans une description méthodique et complète de l'épilepsie, qui ne saurait trouver sa place ici, je dois vous rappeler que, dans son évolution régulière, cette maladie présente des troubles de la sensibilité, de la motilité et de l'intelligence.
U est une forme d'épilepsie, désignée habituellement par le nom assez impropre de vertige ou petit mal, et qui est constituée essentiellement par une absence, c'est-à-dire par une suspension brusque et transitoire des fonctions intellectuelles. Revenu à lui-même, le malade ignore complètement ce qui s'est passé ; c'est là un trouble purement intellectuel. Mais, lorsqu'il s'agit du grand mal, chaque accès présente au moins trois stades : d'abord une aura, c'est-à-dire un trouble de la sensibilité, qui peut affecter les formes les plus diverses et manquer quelquefois complètement ; viennent ensuite les accidents convulsifs, auxquels succède une période plus ou moins longue d'abrutissement. Ici donc la série est complète ; nous vivons les troubles de la sensibilité d'abord, ceux de la motilité ensuite et ceux de Tintelligence à la fin. Mais voici le point capital : tous ces phénomènes peuvent se substituer les uns
G24 nES FOI.IES NriVnOPATIIlQUES,
aux auli'cs ; il est donc nécessaire de les étudier simnllanément.
Voyons d'abord quel est l'état mental des épileptiques ' non aliénés. Ils sont assez souvent dans une condition parfaitement normale, en apparence du moins ; mais, dans la très grande majorité des cas, nous constatons l'un ou l'autre de deux états opposés : une irritabilité extrême ou bien une douceur exagérée. r
L'épileptique irascible est un être absolument insupportable. 11 est soupçonneux, querelleur et violent. Non seulement il maltraite les autres, mais il se plaint sans cesse, ce qui le rend mortellement ennuyeux. Enfin, il est souvent dipsomane et porté aux excès vénériens. C'est un névropathe, même au point de vue du caractère et en dehors des accidents convulsifs.
Par contre, il est une catégorie d'épileptiques absolument différents. Ils sont doux, polis, obséquieux, au point d'en être fatigants.
Chez les uns et les autres, on constate une mobilité d'humeur et une versatilité d'idées qui frappent l'observateur le moins attentif.
Le plus souvent, leur intelligence est amoindrie et déprimée. Cet affaiblissement, qui porte surtout sur la mémoire, se dessine d'autant plus nettement que la maladie est plus ancienne ; mais il est des malades chez qui l'on constate un état absolument inverse ; ils ont de l'excitation intellectuelle. Ce sont des hommes de talent ; ce sont quelquefois des hommes de génie. Aussi Jean Tail, dans son tr-aité de l'Épilepsie, prétend-il que la plupart des épileptiques sont gens de grand entendement. Il avait parfaitement raison, mais il semble n'avoir vu qu'un seul côté de la question.
Voilà donc un état mental évidemment irrégulier ; mais
i5tat mental des kpilëptiques. 62.^)
chez pliisieui's sujets, aux approches de l'état convulsif, il s'aggrave d'une manière exquise.
Nous avons dit que la série des phénomènes physiques commençait par l'aura. C'est une sensation étrange que les malades comparent habituellement à un vent froid qui remonterait d'un point déterminé de la périphérie (point . de départ) vers le centre. D'autres fois, ce sont des fourmillements, des picotements, des brûlures, des sensations viscérales, la nausée par exemple. Enfin, l'aura est souvent accompagnée ou remplacée par des hallucinations. Celles de la vue sont les plus communes. Tel malade aperçoit, au moment de l'accès, une roue dentée au milieu de laquelle se dresse une figure grimaçante. Tel autre voit une série de paysages riants au moment où l'attaque va commencer. Chez certains sujets, c'est l'ouïe qui est compromise; ce sont des voix, des bruits étranges qui se font entendre... D'autres malades, enfin, sont avertis par l'odorat que leur accès va commencer. Je connais un Anglais, depuis longtemps épileptique, chez qui les accès sont toujours précédés par la sensation d'une odeur infecte et que le malade ne peut comparer à rien. C'est une odeur sui generis ; c'est véritablement V odeur d'épilepsie (1).
Il est des sujets chez qui les troubles sensoriels sont remplacés par des troubles locomoteurs. Tel malade, au moment où l'accès commence, court rapidement pendant trente ou quarante pas, puis tombe et s'agite convulsivement. Tel autre va tourner en rond pendant quelques instants, avant le début de l'accès.
Or, ces phénomènes si curieux et si divers peuvent tous
être remplacés par des phénomènes intellectuels. En d'autres
(i) Ce phénomène a été déjà signalé par plusieurs observateurs.
(;26 DES l'O LIES NÉVUOPATlllQUËS.
termes, s'il existe des prodromes physiques, il en est aussi de psychologiques.
Gerlains malades deviennent tristes, irritables et querelleurs, quelque temps avant l'explosion de l'accès ou pendant les derniers instants qui le précèdent. C'est une véritable aura intellectuelle. D'autres, au contraire, quelques instants avant d'être frappes, se montrent gais, satisfaits, contents d'eux-mêmes, expansifs et loquaces. D'autres sont déprimés, prostrés ; ils s'expriment difficilement ; il leur est impossible de penser ; ils éprouvent de l'inquiétude et une perte évidente de la mémoire. Il est enfin des sujets chez qui de véritables troubles intellectuels se développent avant l'attaque. Ils ont des idées fixes, des conceptions délirantes ; ils, sont poursuivis par de tristes souvenirs qu'il leur est impossible de maîtriser.
Billod rapporte un cas où des accès convulsifs ont été précédés pendant trois jours par une crise de manie aiguë.
On voit quelquefois le sujet, avant de tomber en convulsions, s'agiter avec fureur; il crie, il vocifère souvent, il prononce avec persistance un mot, un nom, une phrase. Une femme que j'ai vue dans le service de Moreau, de Tours, était devenue épileptique à la suite d'une émotion vive ; un habitant de son village, qui s'appelait Jean-Louis Philippe, avait assassiné sa femme. Notre malade avait vu le cadavre, et la frayeur qu'elle avait éprouvée avait immédiatement déterminé une crise d'épilepsie, point de départ de sa maladie. Or, toutes les fois qu'une attaque allait se déclarer, elle s'écriait avec un accent d'horreur : «Jean-Louis Philippe 1 Jean-Louis Philippe! Jean-Louis Philippe ! 11 a tué sa femme, le bourreau! » Ce dernier mot était prononcé avec plus d'expression que les autres. Aussitôt après, les convulsions éclataient.
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Mais, si le délire peut se montrer avant l'attaque, c'est surtout après l'accès qu'on voit éclater la folie. C'est au sortir d'un accès convulsif que l'épileplique présente les troubles intellectuels les plus marqués. Le fait le plus ordinaire est une hébétude prononcée avec torpeur cérébrale perte de la mémoire et confusion des idées. Cet état se prolonge quelquefois pendant un jour ou deux. Le plus souvent il se dissipe au bout de quelques heures. Ces troubles rudîmentairos peuvent être remplacés par un état de délire qui, presque toujours, est un délire d'action. Le malade commet, à ce moment, des actes insensés et souvent ridicules. Marcé rapporte l'observation d'une femme qui, au sortir de ses accès, cousait en paquet les draps de son lit, en répétant le mot coche.
C'est surtout à ce moment qu'on voit éclater la fureur épileptique qui, dans son épouvantable gravité, peut ne durer que quelques instants ; mais, pendant ce court espace de temps, on voit souvent se produire le suicide, le meurtre et l'incendie.
On peut citer comme type l'observation rapportée par M. Jules Falret et qui est extraite de la Gazette des tribunaux (1) :
« François L..., vingt ans, cordonnier, était, depuis un grand nombre d'années, sujet à des attaques d'épilepsie. Elle avait commencé par suite d'une chute sur la glace. Les accès, qui d'abord n'étaient suivis que d'une très légère altération de la raison, devinrent plus sérieux et furent accompagnés d'une manie furieuse.
« Il avait servi dans le S° régiment d'infanterie légère, de 1838 à 1841 , et, lorsqu'il sortit du service, il reprit son
(1) Jules Falret, Archives générales de médecine, 1861, 1. 1, p. m Extrait (le la Gazelle des tribunaux, 7 janvier 184S.
commerce. Lorsqu'il avait des attaques pendant cette période, il saisissait son marteau, son couteau ou tout autre instrument qu'il avait sous la main, et le brandissait d'une manière menaçante, de façon à s'attirer les railleries de ses camarades.
« Lorsqu'il fut hors du service, il retourna chez lui et se décida à se marier. La cérémonie avec sa fiancée fut fixée au 26 octobre 1841 . Le 24, un mal de tête très intense survint et lui parut à lui-même un indice de l'imminence d'une attaque. 11 appela un médecin qui l'avait traité anciennement pour cette maladie et lui demanda de le saigner, opération qui lui avait toujours procuré du soulagement. Le médecin refusa, par le motif que ce remède ne devait pas être trop souvent employé. Le 26, quelques heures avant le mariage, il fut saigné par un autre médecin, mais sans aucune diminution de la douleur. Pendant la cérémonie civile et religieuse du mariage, L... était abattu, taciturne; il ne dit rien en dehors du simple, om. En quittant l'église, il fut saisi d'une douleur atroce de la tête ; elle fut tellement excessive, que, dans la maison de son beau-père, il fut obligé de se mettre au lit. La chambre dans laquelle il se trouvait était voisine de celle oii l'on préparait le repas de noce. Là, il fut saisi d'un accès d'épilepsie furieuse, et, tandis que les personnes qui étaient avec lui allaient chercher des cordes pour l'attacher, il se précipita tout nu dans la salle à manger, avec une pelle dont il s'était emparé, poursuivit une femme qui s'enfuit, et la renversa par terre, en lui frappant un coup sur la tête. Son beau-père s'interposa ; mais, ainsi que les autres, il fut chassé. Le malade se mit alors à terre devant la porte, rongeant la pierre avec les dents ; enfin il se leva avec un couteau de cordonnier à la main ; il ouvrit la porte de force, s'écriant qu'il voulait
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les tuer. La première personne qu'il rencontra fut son beau-père, qu'il tua à l'instant. Cette attaque continua pendant trois jours. Le 28, la raison lui revint, mais le malade paraissait seulement se rappeler le moment du mariage, et rien de ce qui suivit. II supposait qu'il avait dormi pendant tout ce temps. Il fut bientôt transporté dans l'asile de Clermont, oîi il se trouve encore. Dans ces conditions, le tuteur de S... s'adressa à la Cour pour obtenir la déclaration de nullité du mariage, par la raison que cet épileptique n'était pas complètement sain d'esprit au moment de la cérémonie, et par conséquent n'était pas apte à donner son consentement. La Cour prononça la nullité du mariage. » - Si nous avons rapporté ce fait, c'est d'abord parce qu'il offre un vrai type de fureur épileptique. C'est ensuite parce qu'il présente un exemple évident de la perte absolue de la mémoire au sortir de l'accès. Ce phénomène n'est pas absolument constant ; il est des sujets qui conservent un souvenir confus de ce qui s'est passé, et Tuke en cite un exemple frappant. Un malade, qui avait grossièrement insulté son médecin pendant un accès de folie épileptique, lui demanda pardon le lendemain de ce qu'il avait fait, en alléguant pour s'excuser le trouble apporté par la maladie dans ses fonctions intellectuelles (1).
Nous avons dit que le délire peut éclater, soit avant, soit après l'attaque épileptique. Billot, cité par M. Falret, rapporte une observation dans laquelle les accès d'épilepsie étaient toujours précédés d'un état mélancolique et suivis d'un état maniaque.
Un ecclésiastique, âgé de cinquante-quatre ans, était épileptique depuis près de vingt ans. Il présentait tous les
(1) J'ai moi-même rapporté un fait semblable (Annales médico^ psychologiques, sept. 1888, p. 24S).
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mois une période marquée par deux ou trois accès épil optiques complets. Chacune de ces périodes était précédée, pendant huit à dix jours, d'un délire mélancolique, caractérisé surtout par des idées de persécution et par des hallucinations de l'ouïe qui lui faisaient entendre les propos les plus outrageants pour la religion. Mais, à la suite des accidents convulsifs, après quelques jours d'hébétude, il entrait dans une phase de bien-être et de satisfaction indicible; il parlait sans cesse de sa guérison, dont il tenait à annoncer l'heureuse nouvelle à son évêque et à sa famille ; il voyait diminuer l'intensité de ses hallucinations auditives et pouvait se livrer ?i ses exercices habituels de piété. Cette période de bien-être durait environ quinze jours ; puis survenait une crise de mélancolie, enfin une nouvelle période convulsive.
Nous allons maintenant étudier les caractères propres au délire épileptique, sans nous préoccuper des relations qu'il présente avec l'état convulsif. On peut admettre, avec M. J. Falret, deux grandes formes de délire épileptique ; il leur donne le nom de petit mal et de grand mal intellectuel.
Le petit mal est caractérisé surtout par une grande confusion des idées, par une sorte d'hébétude et une prédominance des mauvais instincts, traversée de temps en temps par des impulsions irrésistibles. Souvent les malades ont une conscience obscure de leur état, sans être pour cela véritablement plus lucides. Ils disent que le mauvais esprit les domine, qu'ils ne sont plus eux-mêmes; ils éprouvent une grande difficulté à réunir leurs idées et à fixer leur attention ; ils sont en proie à un profond malaise et sont absolument incapables de résister à leurs instincts,
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Pinel rapporte l'observation d'une jeune fille qui, dès l'âge de quatre ans, avait des accès d'épilepsie. A l'âge de dix-sept ans, elle entra au service d'un paysan. Ce fut une triste acquisition pour son maître, car elle mit le feu h la maison deux fois; mais, la seconde fois, elle donna l'alarme elle-même, puis essaya de se pendre. Interrogée sur les motifs de son acte,>elle ne put en donner aucun, a J'avais quelque chose en moi, disait- elle, qui me poussait sans Gesse à mettre le feu, puis à me détruire. »
Chez certains sujets, il existe au contraire une perte absolue de conscience. Le malade se réveille brusquement et s'étonne le premier de ses propres actions. Legrand du Saulle a observé un cas assez curieux de kleptomanie : il s'agit d'un homme qui, trois ou quatre fois par an, éprouvait à l'estomac une sensation étrange, qui se transformait bientôt en une vapeur qui lui montait à la tête. A ce moment, il perdait l'esprit, commettait des vols nombreux, puis se réveillait en prison ; il était tout étonné de voir sortir de ses poches, quand on le fouillait, une quantité d'objets volés dont il lui était impossible d'indiquer la provenance.
D'autres sujets sont pris, en pareil cas, de la manie des voyages et font, sans savoir pourquoi, des excursions lointaines et prolongées.
Chez plusieurs de ces épileptiques, on voit naître une sorte de délire des persécutions : ils se disent très malheureux ; ils ont des ennemis partout ; ils sont méchants et rancuniers ; enfin ils subissent des impulsions subites qui les poussent au meurtre, à l'incendie ou au suicide. Une fois lancés, ils agissent avec détermination, frappent à coups redoublés et font plusieurs victimes. C'est Va, suivant M. Falret, un trait caractéristique qui peut avoir une
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véritable importance au point de vue de la médecine légale.
Une fois le crime commis, le malade éprouve souvent une détente : l'état d'oppression intellectuelle où il se trouvait auparavant s'évanouit tout à coup, et il se trouve comme dégrisé ; mais, s'il éprouve à cet égard un grand soulagement, il est stupéfait en présence de l'acte qu'il vient de commettre.
D'autres fois, au contraire, après une action violente, le trouble continue, et le malade court çà et là, sans se rendre compte de ce qu'il vient de faire.
Notons enfin que, comme le fait observer M. Falret, cette forme de délire atteint surtout de jeunes sujets âgés à peine de dix-huit ou vingt ans.
Le grand mal intellectuel ou fureur épileptique ressemble à la manie aiguë ; mais il est caractérisé surtout par des idées confuses se succédant avec une rapidité extrême et une violence inouïe.
Aussi le malade s'abandonne-t-il souvent à une loquacité intarissable qui accompagne les actes de violence.
L'un des principaux caractères de ce genre de manie est son invasion brusque, imprévue, et le plus souvent sans prodromes. Quelquefois cependant, le malade donne, quelque temps auparavant, des signes d'irritabilité.
Un deuxième caractère, et des plus importants, c'est la ressemblance absolue de tous les accès chez le même individu, ressemblance qui s'applique non seulement à l'ensemble, mais aux moindres détails de la crise. Le malade perçoit les mêmes hallucinations, est dominé par les mêmes idées, profère les mêmes paroles, souvent bizarres ou niaises (nous en avons déjà donné des exemples), et se livre aux mêmes violences, de telle sorte que chaque accès semble être la photographie exacte du premier.
DE LA FOLIE ÉPILEPTIÛUE. Odd
Le troisième caractère est la violence extrême de l'accès. La fureur des épileptiques en fait les plus dangereux de tous les malades, et cela surtout quand leur tranquillité apparente a désarmé l'attention de ceux qui les entourent. Qui ne connaît le cas de Godefroy, frappé au cœur par un épileptique tranquille avec lequel il s'entretenait paisiblement?
Un quatrième caractère est la conservation d'une certaine logique dans les idées. Ces malades sont moins incohérents que les maniaques et peuvent quelquefois répondre assez correctement aux questions qui leur sont adressées.
La durée des accès de grand mal intellectuel est en général courte, elle ne dépasse pas habituellement quelques jours : leur cessation est brusque; le malade se réveille en quelque sorte d'un rêve pénible et revient en quelques heures à la santé ; presque toujours, il a perdu complètement le sentiment de ce qui s'est passé.
Gomme le fait observer M. Fairet, il existe entre ces deux formes des rapports étroits; elles peuvent alterner et se succéder chez le même malade, absolument comme le vertige épileptique et les accès convulsifs.
Mais ce qui est important à noter, c'est que le délire épileptique se produit volontiers après une série d'attaques qui se manifestent après une longue suspension de la maladie. On dirait presque une décharge électrique succédant à une accumulation prolongée de fluide.
Il nous reste à parler de la folie épileptique en dehors des accès. Nous avons surtout envisagé le délire dans ses rapports avec les crises convulsives, mais il faut savoir qu'il se produit quelquefois longtemps après toute manifestation de ce genre» et lorsque le malade pouvait se croire
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guéri. Il est surtout une fonne d'épilepsie larvée qui mérite de fixer l'attention au point de vue médico-légal : c'est le , délire impulsif, qui éclate quelquefois longtemps avant toute attaque d'épilepsie. Nous citerons comme exemple le cas de Thouviot, cet assassin célèbre sur lequel Lasègue a publié, dans les Archives de médecine, une étude si remarquable. Ce jeune homme, poussé par une impulsion homicide, avait erré pendant plusieurs jours dans les rues de Paris, cherchant à tuer une femme. Il finit par entrer dans un petit restaurant de la rue Gujas, oîi il trouva une jeune fille en train d'éplucher des légumes. Saisissant un grand couteau à fromage, il le lui plongea dans le cœur. Après une expertise médico-légale, il fut considéré comme aliéné et transféré à la sûreté de Bicôtre, oîi nous avons eu l'occasion d'e le voir. Il était alors parfaitement tranquille et réclamait avec insistance sa mise en liberté; mais, pendant le cours de sa détention, il eut deux attaques d'épilepsie, phénomène qui se produisait pour la première fois dans son histoire et qui éclairait d'une vive lumière les causes du meurtre insensé qu'il avait commis. Il finit par se pendre aux barreaux de sa fenêtre, après avoir longtemps et vainement sollicité sa libération.
Mais ce qui est encore plus important au point de vue théorique et pratique, c'est que le délire peut se transformer en épilepsie. Les crises convulsives peuvent remplacer les troubles intellectuels et s'y substituer complètement. Par contre, l'épilepsie peut, à son tour, se transformer en délire. Esquirol en rapporte une observation que nous avons déjà citée (p. Si).
En dehors de l'aliénation mentale, les épileptiques ont souvent un caractère des plus vicieux. Ils ont quelquefois un penchant marqué à l'alcoolisme et aux excès vénériens.
DE LA FOLIE ÉPILEPTIQUIÎ. OdO
On rencontre parmi eux dos dipsoraanes ; enfin plus d'un épileptiquc qui n'a jamais été fou se conduit avec une brutalité révoltante envers sa femme, ses enfants, ses camarades, et s'abandonne h des colères furibondes, pour les motifs les plus futiles.
Voilà pourquoi, quand un crime est commis par un cpileptique qui n'a jamais offert aucun signe d'aliénation mentale, le médecin légiste peut se demander avec raison si le criminel est responsable. En effet, on peut toujours supposer que l'acte incriminé n'a été que la première manifestation d'une folie qui débute, ou le fruit de ce caractère impulsif, brutal et imparfaitement équilibré qui, chez plus d'un épileptique, diminue sensiblement la liberté morale.
Le pronostic de l'épilepsie, au point de vue mental, est incontestablement des plus sombres. Aliénés ou non, ces malades s'acheminent plus ou moins rapidement vers la démence ; ils commencent par perdre la mémoire, puis leur portée intellectuelle s'affaibUt; ils tombent enfin dans l'hébétude la plus complète, et ne se relèvent plus.
Il existe heureusement des exceptions à la règle. Il est des épileptiques qui conservent une intelligence quelquefois fort développée pendant une longue carrière. L'histoire en a rapporté de nombreux exemples, et la pratique journahère nous montre souvent des faits à l'appui, il s'agit surtout alors de sujets dont les accès sont éloignés et peu fréquents et qui sont devenus épileptiques après l'âge de la puberté. Quand la maladie date de l'enfance, l'affaissement intellectuel est à peu près inévitable.
Le traitement des troubles intellectuels chez les épileptiques ne saurait être séparé de celui de l'épilepsie en général. Il est cependant à remarquer que l'usage prolongé du bromure de potassium, qui donne au point de vue des
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accidents convulsifs d'excellents résultats, peut amener à la longue un amoindrissement sensible des facultés. Nous , préférons de beaucoup l'emploi d'un traitement mixte, qui contient à la fois plusieurs des remèdes préconisés contre l'épilepsie. Nous associons en général l'oxyde de zinc et la belladone (1) aux bromures alcalins, et les résultats de cette médication nous paraissent bien préférables à ceux qu'on obtient par l'emploi d'un médicament isolé, surtout au point de vue de l'intelligence. En tout cas, il est certain qu'en supprimant les accès convulsifs ou en diminuant leur fréquence, on apporte un soulagement notable aux troubles de l'esprit (2).
(1) Belladone et non atropine, comme me le fait dire à tort Burlureaux dans l'article Épilepsie du Diclionnaire encyclopédique des sciences médicales.
(2) Voir la Tlièse de M. le docteur Boyé, Trailemenl de Vépilepsie (Thèse de Paris, 1862} et Encéphale, 1881, Traitement de Vépilepsie^ par M. Fusier.