‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 212 sur 283 · FOLIE DE LA GROSSESSE · texte numérisé non relu

FOLIE DE LA GROSSESSE

précautions nécessaires. Ici, la durée est plus longue et la guérison moins certaine que dans la manie.

Nous glisserons sur les autres formes de délire qui peu- , vent éclater dans l'état puerpéral, pour vous parler des troubles physiques qui coïncident avec l'orage intellectuel.

Je vous citerai d'abord la diminution de poids, signalée par les auteurs allemands. En pesant la femme à son entrée et à sa sortie de l'hôpital, on a pu constater une différence en moins, qui peut s'élever, dit-on, jusqu'à29kilogrammes. On comprend que l'expulsion du fœtus, des membranes et du liquide amniotique, ne suffît pas pour expliquer une" réduction pareille, dont une large part doit être mise sur le compte de la maladie ; car, depuis Nasse, la perte de poids est signalée au début de la plupart des affections mentales. — Un autre point très important, ce sont les accidents épileptiformes et la présence fréquente d'albumine dans les urines. Simpson était disposé à considérer la folie puerpérale comme un effet de l'urémie, et les crises épileptiques comme de véritables accès d'éclampsie; mais il est certain que des cas bien authentiques de délire dans l'état puerpéral ont parcouru leur évolution complète, sans que jamais l'albumine ait apparu dans les urines Nous pensons donc qu'il faut envisager ce phénomène comme une simple coïncidence et non comme la véritable cause du délire. - Je vous rappellerai également les troubles digestifs, qui sont assez habituels, tels que la constipation, l'anorexie, l'embarras gastrique ; ce qui se voit, d'ailleurs, au début de toutes les maladies mentales.

Dans les cas où la guérison n'a pas lieu, la folie puerpérale aboutit, la plupart du temps, à la démence. Nous laissons de côté ces cas extrêmement graves qui simulent

706 HES FOLIES SYMPATHIQUES.

le délire aigu et se terminent dans, quelques jours par la mort.

Je vais maintenant, messieurs, vous dire quelques mots sur la folie de la grossesse.

Vous connaissez tous cet état mental particulier à quelques femmes enceintes, qui arrivent à manifester des désirs, des exigences et des envies, qui ne laissent pas d'avoir une certaine influence sur le progrès de l'évolution du fœtus. Rien n'est commun comme de voir ces dépravations de l'appétit* connues sous le nom de pica et de malacia, qui poussent ces malades à rechercher des mets étranges, à se nourrir de craie, de terre, de charbon, et quelquefois même à manifester des tendances plus répugnantes encore. 11 est fréquent de rencontrer des femmes fort respectables et très honnêtes qui expriment un violent désir de se nourrir de certains aliments, à la condition qu'ils soient volés. De plus, un besoin irrésistible de vol qui entraîne ces malades à satisfaire leur cupidité et à s'approprier des objets de toute nature, a été souvent observé par les allénistes ; c'est une variété de kleptomanie. Le médecin légiste peut être appelé à se prononcer sur des cas de cé, genre, et il ne doit pas ignorer que ces faits se rattachent souvent aux troubles intellectuels de la grossesse.

Chez les femmes en état de gestation, quand la folie se déclare, c'est généralement dans les trois derniers mois, et si c'est la manie qui prédomine dans l'état puerpéral, on peut dire que c'est la mélancolie qui est la forme la plus habituelle pendant la grossesse.

On s'est demandé si l'accouchement pouvait guérir U folie. La chose est possible ; mais ce que l'on voit le plus souvent, c'est que le délire, qui a débuté pendant la grossesse, se continue dans l'état puerpéral.

niSl.IliE DE LA LACTATION. 10l

Quant h h folie qui éclate au moment mêmé du travail, C'est un délire passager, transitoire, qui reconnaît pouf cause, soit un travail difficile, soit une parturition clandestine, soit des conditions morales fâcheuses, commë l'isolement, l'abandon, la misère. Il est caractérisé surtout par des tendances infanticides; aussi, consulté par les tribunaux, l'expert doit-il toujours rechercher quel était l'état mental de la malade avant le crime, quelles étaient les conditions dans lesquelles elle était placée, et comment l'acte A été commis. On sait, en effet, que, dans lës circonstances de l'infanticide, on peut saisir quelquefois des preuves manifestes d'aliénation mentale. Ainsi, une femtte étrangle son enfant et ne prend pas la précaution de faire disparaître le lien dont elle s'est servie et qu'elle laisse autour du cou • preuve manifeste qu'elle ne raisonnait pas au mottierit du crime.

En dernier lieu, j'arrive m délire de la îdctdtion, qui se manifeste habituellement vers le deuxième ou troisième ËQois de l'allaitement. Il a pouf causes principales l'anémîe èt l'affaiblissement de la nourrice, et, pour adjuvant la ffiisère; il fevêt surtout le type mélancolique et présente «ri caractère plus grave et un ptonoslîc moins favorable que celui de la folie puefpéfale proprement dite.

Il me reste, messieurs, à vôùs dire quelques mots de lâ îiature, du tfaitement et de l'étiologie de cette aliectiofl et t est par là que je tefminefâi. . '

L'anatomîê pathologique n'a jamais donné ici que des renseignements ôontradictoires. Tantôt on a observé de la méningite avec suppuration, tantôt de la congestion ; quelquefois on a fencontré diverses lésions des parties profohdes de 1 encéphale; souvent aussi il «'existait aiicLe altéfalion appréciable. C'est qu'en effet ïès états morbides

que provoque du côté de l'encéphale la puerpcralité, sont aussi nombreux que divers, et la folie puerpérale n'est une espèce morbide qu'au point de vue de son étiologie. C'est un tronc unique d'où partent des branches divergentes. Nous avons donc affaire, non pas à une maladie toujours la même, mais à une série de maladies diverses. Gela suffit pour nous rendre sceptiques quant au traitement, et pourtant les médications qui ont été successivement proposées sont multiples.

Je commencerai par vous rappeler la saignée, qui est restée en honneur dans l'aliénation mentale jusqu'à Pinel.

Je suis loin de dire que ses effets ont toujours été désastreux ; mais ils l'ont été souvent, et bien des femmes ont versé dans la démence par l'usage intempestif des émissions sanguines; je vous recommanderai donc la plus grande prudence dans son emploi.

Je vous citerai le tartre stibié, donné par la méthode rasorienne. Les purgatifs légers seront donnés avec précaution, surtout quand il existe des phénomènes de gastricité; dans les cas d'insomnie et d'agitation, les narcotiques, les sédatifs et les bains seront employés avec utilité, ainsi que toute la série des bromures alcalins, qui joue un rôle si important dans le traitement des affections mentales. Il est aussi une méthode qui a réussi entre les mains de M. Baillarger : c'est la diète lactée. Enfin, messieurs, s'il est une précaution capitale que je doive souligner, c'est d'interdire une seconde grossesse à toute femme qui a été folle une première fois pendant l'état puerpéral.

Je terminerai par quelques considérations sur l'étiologie. Relativement au nombre des accouchées, la folie puerpérale n'est pas une maladie fréquente, surtout dans les hôpitaux ; il est naturel de penser, d'ailleurs, qu'un acte

ÉTIOLOGIli Uli LA l'OLIE PUEUPIÏIIALE. 709

purement physiologique ne doit pas souvent troubler les facultés de l'esprit. Mais les cas de folie puerpérale sont assez nombreux par rapport aux autres causes d'aliénation mentale, puisque la proportion varie, selon les statistiques, de trois à sept pour cent. Ce chiffre est donc assez important pour mériter, de la part des aliénistes, une sérieuse attention.

Chez la même femme, le nombre des accouchements exerce-t-il une influence sur la folie? D'après Marcé, la prédisposition augmente avec le nombre des grossesses, tandis que les Allemands et les Anglais, au contraire, prétendent que les primipares sont plus souvent atteintes. Je crois qu'il est plus simple d'admettre qu'une femme qui, dans ses premières grossesses, a échappé à la maladie, a plus de chances d'immunité par la suite, et que la plus grave de toutes les prédispositions, ce sont les folies antérieures. Aussi, je vous le répète, dans l'intérêt de la mère, de la famille et de la postérité, devez-vous toujours conseiller à une femme qui a été folle à son premier enfant, d'éviter de devenir enceinte de nouveau. J'ai connu une dame, mère de sept enfants, qui, à chaque accouchement, a eu un accès de folie. Le septième et dernier accès s'est terminé par la démence.

Une cause que l'on ne doit pas oublier non plus, c'est l'aliénation mentale antérieure à l'accouchement. Bon nombre de jeunes filles ont été aliénées avant leur mariage, à l'époque de la puberté; celles-là sont éminemment exposées à tomber dans la folie puerpérale.

La suppression du lait et des lochies, autrefois considérée comme une des causes les plus efficaces des troubles intellectuels de la puerpéralité, est aujourd'hui regardée par la plupart des observateurs comme un symptôme et

npn comme une cause dp la maladie. L'opinion des anciens me paraît cependant mériter encore quelque crédit, et, s'il ' est rationnel d'admettre que l'excitation cérébrale fait taire les autres fonctions, il est très naturel, par contre, de penser que la brusque suppression d'une fonction très importante amène des troubles sympathiques qui retentissent immédiatement sur le fonctionnement de Jintelligence. Viennent ensuite les difficultés de l'accouchement, un travail laborieux, des douleurs atroces, des hémorragies abondantes, qui sont autant de causes de la folie puerpérale.

Je passe sous silence un grand nombre de points que le temps ne me perniet pas d'aborder. Mais il me reste une dernière cause à yous signale}-, %t c'est de beaucoup la plus importante de toutes ; je veux parler de l'hérédité. 11 est bipn certain que la fille d'une mère atteinte de folie puerpérale est exposée ti devenir folle quand ce sera son tour d'être mère ; de même, une femme qui possède dans sa famille des aliénés, des névropathes, des individus mal équilibrés au point de vue mental, a de grandes chances de perdre l'esprit à la suite d'un accouchement,

Il résulte de ces considérations une règle de conduite qui s'impose au médecin, surtout à une époque où les avantages matériels font souvent oublier les principes qui doivent présider ^ la fondation d'une famille. En présence de cps tendances, il vous appartient de veiller aux véritables intérêts de la chose publique, et d'interdire sévèrement la mariage aux filles qui ont, dans leurs antécédents, des • taches, soit personnelles, soit héréditaires, au point de vue mental. C'est un devoir souvent pénible à remplir; mais, en l'accomplissant avec fermeté, vous aurez acquis des droits h la reconnaissance de la société.

TMNTE-SEPTIÈME LEÇON

DE L'ENGÉPHALOPATHIE SATURNINE.

Sommaire, — Caractères communs à tous les déliros toxiques. - Forme transitoire et forme permanente. — Poisons agi'éables et poisons indiislriels. — Empoisonnement saturnin. — Formes de l'encéphalopatiiie saturnine. — Manie saturnine. — Ses trois aspects. — Forme maniaque aiguë. — Mode de début. — Troubles intellectuels. — Hallucinations de la vue. — Amnésie. — Durée. — Terminaisons. — Démence d'emblée. — Pseudo-paralysie générale saturnine. — Symp" tomes. — Terminaisons. — Forme convulsive ou épileptique. — Forme comateuse. — Forme mixte. — Forme apoplectique. — Rapports de ces formes avec l'albuminurie saturnine. — Lésions anatomiques de l'encéphalopalhie saturnine. — Physiologie pathologique.— Pronostic. — Traitement.

Messieurs,

Les folies toxiques sont, en pathologie mentale, une fapaille bien nettement définie. Il existe, en effet, un grand nombre de poisons qui, portant leur action nocive directeinent sur les centres nerveux, déterminent une déviation permanente ou passagère des facultés intellectuelles ; et, quelle que soit la différence que l'on observe dans lem* mode d'action, il est impossible de méconnaître les analogies profondes qui réunissent en une seule et même famille pathologique toutes les maladies mentales qui reconnaissent pour origine l'action d'une substance toxique sur l'encéphale.

En effet, tous les poisons qui troublent les fonctions cérébrales — l'alcool, l'opium, le mercure, le sulfure dp carbone, le plomb — pour ne citer que ceux-là, exercent

en môme temps une action spéciale sur d'autres organes de l'économie.

L'empoisonnement par le plomb, si nous le prenons pour exemple, nous en offre les preuves les plus manifestes ; non seulement il agit sur l'encéphale et sur les nerfs périphériques, mais il porte aussi son action sur les muscles, sur les os, sur les articulations, sur le cœur et les vaisseaux, sur le tube digestif, sur le foie, sur les poumons et sur les reins; le sang lui-même en offre les marques, et les dégradations morbides nées sous son influence peuvent, dans une certaine mesure, se transmettre par voie d'hérédité. On ne saurait marcher plus directement sur la trace des diathèses, ni, pour ainsi dire, en emprunter plus complètement le masque.

C'est là un premier caractère qui relie entre elles toutes ces maladies artificielles engendrées par un agent toxique. Mais ce qui nous touche, pour ainsi dire, de plus près, ce qui se rattache le plus directement à nos études psychologiques, c'est que les délires toxiques peuvent affecter deux formes essentiellement différentes : la forme transitoire et la forme permanente.

Souvent, sous l'influence d'un poison, le malade est pris d'un délire violent; c'est l'ivresse du plomb, de l'alcool, de l'opium. Mais, après cette première atteinte, l'orage se dissipe et les facultés reviennent à leur état normal. Supposons, au contraire, que l'action de la cause nuisible se prolonge pendant un temps assez long, et nous aurons alors des troubles permanents, signes d'une désorganisation cérébrale presque fatalement mortelle. L'encéphalopathie saturnine nous en présente un type bien caractérisé.

Or, les poisons capables d'engendrer des maladies de ce

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. ' l

genre sont ceux qui, tout en agissant d'une manière extrêmement nuisible sur les centres nerveux, peuvent être tolérés par l'économie pendant assez longtemps pour la miner sourdement sans la frapper immédiatement de mort. Réduits à ces proportions, leur nombre est encore extrêmement considérable, et la liste des folies toxiques serait presque interminable, s'il n'existait pas, en pratique, des limites assez étroites auxquelles nous pouvons nous arrêter. Tantôt, en effet, les poisons sont recherchés par l'homme pour son plaisir; tantôt ils lui sont imposés par les besoins de l'industrie. A la première classe appartiennent — en Occident — l'alcool, l'éther, le chloroforme, le tabac, et quelquefois l'opium et ses dérivés. En Orient, l'alcool n'exerce son influence que sur les Européens, et, parmi les indigènes, c'est l'opium qui tient de beaucoup la première place. Il faut y joindre le haschisch et quelques autres poisons enivrants, dont l'origine et la nature varient suivant les pays. Chez les nègres d'Afrique, l'alcoolisme est relativement assez fréquent.

Les poisons industriels sont plus nombreux ; mais il en est trois surtout dont nous avons à constater les ravages ; ce sont le plomb, le mercure et le sulfure de carbone.

Comme vous le voyez, pour vaste qu'il soit, le champ de nos études n'est pas absolument illimité, et l'on pourrait, sans trop d'efforts, en parcourir l'étendue tout entière. Mais, forcé de me restreindre, je me propose de n'étudier avec vous que deux des principales folies toxiques, qui peuvent, d'ailleurs, être considérées comme types ; nous voulons parler des troubles intellectuels qui se rattachent à l'imprégnation saturnine et à l'alcoolisme. C'est par les accidents qui relèvent de l'empoisonnement saturnin que nous commencerons tout d'abord ; et, dans les troubles si

714 UES rOLIES TOXIQUES.

divers qui peuvent être engendrés par cette cause unique, nous aurons surtout en vue l'encéphalopathie saturnine et ' les troubles psychologiques si nombreux et si variés qui peuvent en être la conséquence.

Messieurs, si nous possédons sur l'histoire de l'intoxication saturnine des montagnes de travaux, il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue de l'encéphalopathie qui en résulte, et, plus spécialement, du délire qui l'accompagne, nous avons fait peu de progrès depuis l'époque de Grisolle et de Tanquerel des Planches. On admet aujourd'hui, conime alors, quatre grandes formes d'encéphalopathie dans l'empoisonnement saturnin ; ce sont :

i° Le délire ou manie saturnine ;

^° L'épilepsie, ou plutôt l'éclampsie saturnine;

3° Le coma saturnin ;

4° La forme mixte, qui reproduit quelq,ues-uns des caractères qui se trouvent dans chacune des autres variétés.

Reste enfin une cinquième forme, la forme, apoplectique, qu'on rencontre très rarement.

Or, c'est surtout à la première variété, au déliré ou à la manie saturnine, que nous voulons consacrer cette leçon... On pe.ut l'observer sous trois aspects différents :

1° La manie aiguë : c'est l'ivresse du plomb ;

2° La pseudo-paralysie générale saturnine ;

3" La démence saturnine.

Occupons-nous d'abord de la forme maniaque aiguë. Elle peut débuter par des prodromes, et il en est ainsi dans les deux tiers des cas. Mais il ne faut point oublier qu'elle peut débuter subitement, et qu'elle vient plus d'une fois frapper l'ouvrier d'une .manière absolument inattendue et au milieu même de son travail.

Quand les prodromes existent, ils sont constitués, d'après

IfQLlE SATURNINE. ^10

Grisolle, par de la céphalalgie, de la tristesse, de la sonir nolence et une accélération manifeste du poula. Bottgei", qui signale les mêmes symptômes, y ajoute le vertige et lo tremblement, auxquels il attache une grande importance, Il faut enfin joindre à ces indices précurseurs l'albuminurie saturnine, découverte par mon excellent ami le docteur ûllivier.

Enfin l'insomnie, le sommeil agité, les rêves pénibles ajoutent un dernier complément au tableau.

Les troubles de la sensibilité ne sont pas moins nombreux ni moins divers. On observe surtout des troubles visuels, de la diplopie accompagnée ou non de strabisme, un affaiblissement de la vue et même une amaurose complète. La surdité peut aussi se rencontrer parmi les prodromes de l'encéphalopathie. Chez d'autres sujets, la sensibilité tactile est surtout atteinte, et l'on note dès engourdissements, des fourmillements, des plaques d'anesthésie.

Il est un dernier point d'une importance capitale. Dans la majorité des cas, les sujets qui doivent être frappés d'encéphalopathie ont eu déjà des coliques. La forme légère de l'empoisonnement précède ici la forme plus grave avec ses altérations plus profondes. .

Tels sont les prodromes ; mais, nous l'avons dit, ils peuvent manquer, et manquent souvent en effet. 11 en est ainsi dans cette forme relativement légère, qui se caractérise par de la manie simple et qu'on peut appeler l'ivresse du plomb. Elle frappe souvent, nous l'avons déjà dit, l'ouvrier au milieu de son travail ; mais il importe de savoir qu'elle est souvent produite par des cosmétiques. La plupart des teintures qui servent à colorer la barbe et les cheveux contiennent du plomb; or, l'absorption de ce poison par la peau, niée par Tanquerel des Planches, admise par Fiévet, est

aujourd'hui hors de toute contestation. On s'explique donc comment la manie saturnine peut frapper les imprudents qui ont eu recours au plomb pour donner à leur visage les apparences de la jeunesse, sans avoir réfléchi sur les inconvénients du moyen employé. J'ai vu, dans le service de mon maître Moreau de Tours, à l'époque oii j'avais l'honneur d'être son interne à Bicêtre, un cas bien démonstratif de cette espèce.

Le malade était un coiffeur d'environ quarante-cinq ans, fort bel homme d'ailleurs et doué d'une chevelure abondanteet d'un noir dejais; malheureusement elle commençait à blanchir par places, et le coiffeur, alarmé de cette décadence qui lui portait préjudice dans sa profession, s'était prescrit à lui-même une pommade contenant une forte proportion d'acétate de plomb. Il avait réussi à masquer ainsi le changement de couleur de sa chevelure ; mais, au bout de quelques semaines, il était pris d'un accès de manie furieuse. Transporté dans le service de Moreau de Tours, à Bicêtre, il guérit rapidement et fit le serment de ne jamais tenter à l'avenir des moyens aussi dangereux. M. Devouges cite le cas d'un autre coiffeur qui, dans des conditions analogues, fut frappé de stupeur.

Voyons maintenant quels sont les caractères du délire saturnin à l'état aigu.

Les troubles intellectuels peuvent affecter trois formes différentes. Dans la première, le malade est atteint, d'un délire furieux ; il pousse des cris, il se porte àdes violences, il profère des obscénités ; il est pris, en un mot, d'une agitation des plus intenses. Dans la seconde forme, il offre les signes d'une dépression profonde; c'est un lypémaniaque, dont la tristesse est souvent traversée par des terreurs pa-

DÉLIRE SATURNIN A l'ÉTAT AIGU.

niques. Enfln, il existe une forme mixte, où le sujet présente des alternatives d'excitation et de dépression coupées de temps en temps par des paroxysmes d'une violence exceptionnelle.

A ces perturbations intellectuelles viennent se joindre les hallucinations qui, comme dans les autres délires toxiques, portent à peu près exclusivement sur la vue ; les hallucinations de l'ouïe sont absolument exceptionnelles dans l'empoisonnement saturnin.

Enfin il est un caractère qui mérite d'être signalé, à cause de l'analogie profonde qu'il établit entre la folie saturnine et le délire alcoolique : c'est l'amnésie, c'est la perte de mémoire, souvent absolue, qui succède aux accidents aigus. Sorti de son délire, le saturnin a tout oublié ; il semble qu'on ait arraché quelques pages de l'histoire de sa vie. Nous rencontrons ce caractère dans d'autres empoisonnements.

La durée de l'accès est habituellement courte ; elle peut couvrir quelques jours ou quelques semaines; elle ne saurait s'étendre au delà, sans conduire à des accidents plus graves. Mais, d'une manière habituelle, la manie saturnine aboutit à la guérison ; le retour à la santé est marqué par la reprise du sommeil, qui avait entièrement disparu pendant toute la durée de la crise. C'est après avoir dormi que le malade revient à la raison.

Il faut cependant le savoir, la manie produite par le plomb peut se terminer quelquefois par la mort subite, et d'ailleurs cette menace est suspendue sur la tête de tous les sujets atteints d'encéphalopathie saturnine. Mais ce qui s'observe plus souvent, ce sont les rechutes survenant après des guérisons passagères et peu solides. La fréquence de ces accidents doit engager le médecin à n'abandonner

718 DKS FOLIES TOXIQUES.

son malade que lorsqu'il paraît définitivement à l'abri de tout danger.

Nous avons supposé le délire exempt de toute complication ; mais il est des cas oii il s'accompagne de convulsions épilepti formes et de coma. Ces accidents, il faut le reconnaître, aggravent singulièrement le pronostic; presque toujours ils sont le prélude d'une terminaison fâcheuse. Mais nous ne voulons point anticiper sur cette partie du sujet ; qu'il nous suffise de dire, en résumé, que la guérison est l'issue la plus fréquente, mais qu'il faut cependant prévoir la possibilité des accidents les plus redoutables.

Je passe maintenant à une forme entièrement différente de la folie saturnine ; c'est la démence d'emblée. J'ai eu l'oçcasion de l'observer dans le service de Beau, à l'époque oîi il traitait les phtisiques par le carbonate de plomb. Sans parler des accidents divers qui résultaient de cette thérapeutique, quelquefois très bien supportée, il était des malades qui, sans avoir présenté de fcoliqties, de troubles digestifs, ni de paralysie de la motilité, tombaient graduellement dans l'affaiblissement intellectuel ; ils devenaient inertes, indifférents, insouciants ; bientôt la mémoire se perdait, enfin les signes d'une démence confirmée ne tardaient pas à se montrer ; le malade laissait échapper sa salive, perdait tout sentiment de propreté et de retenue, et finissait par devenir complètement gâteux ; la mort survenait au milieu d'un état demi-comateux, et, dans deux Cas, l'autopsie a révélé les lésions de l'encéphalopathie saturnine et la présence du plomb dans le cerveau.

Il va sans dire que le traitement avait été discontinué dès que les premiers symptômes d'un empoisonnement des centres nerveux s'étaient manifestés.

On pourrait rapprocher ces faits de certains cas qtii s'ob-

PSEUDO-PAftALVStfi GÉNÉRALE SATURNINE. 719

servent chez les ouvriers qui manient le pîorlib et dans lesquels un affaiblissement intellectuel précoce et rapide n'est précodé d'aucune manifestation aiguS.

Nous arrivons maintenant à la forme la plus intéressante de l'encéphalopathie saturnine, au point de vue des accidents intellectuels ; je veux parler de la pseudo-paralysie générale saturnine. Tanquereldes Planches avait déjà noté l'embarras de la parole chez certains malades atteints d'encéphalopathie saturnine ; mais il n'avait point rapproché cette affection delà paralysie générale. En 18S1, M. Delasiauve émit l'opinion que certaines formes d'encéphalopathie saturnine pouvaient se rapprocher assez de la paralysie générale pour en emprunter le masque. II fit connaître deux observations de ce genre, et il fut ultérieurement conduit à admettre l'existence d'une véritable paralysie générale saturnine; mais c'est surtout au mémoire de M. Devouges, publié en 18b7, ét fondé sur six observations, qu'appartient le mérite d'avoir créé, pour ainsi dire, ce type morbide, dont la nature est encore un sujet de controverse.

Depuis lors, Bôttger (l), Dowse (2), M.Jules Falret et M. Doutrebente ont publié des faits de cette espèce. Enfin, ie travail le plus récent sur cette question est celui de M. Régis (3), qui, en 1880, a publié une courte monographie sur ce sujet et a formulé des conclusions un peu différentes de celles de ses prédécesseurs. Au reste, il faut bien le dire, la diversité des opinions qui régnent à cet égard

(1) Bôltger, Archiv f. Psychiatrie^BdXXVl, S. 224.

(2) Urilish Médical Journal, 1875, p. 52».

(3) Régis, Annales mdilico-psrjchologiques, série VI, t. IV, septembre 1880.

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s'explique par le petit nombre de faits qui ont été publiés. Nous ne saurions donc assez vivement engager les observateurs qui ont rencontré des cas de ce genre à les faire connaître ; ils rendront ainsi un grand service à la science.

Les symptômes de la paralysie générale d'origine saturnine offrent avec ceux de la paralysie générale proprement dite quelques analogies ; mais il existe aussi de nombreuses différences dans la physionomie de ces deux affection? . Chez les saturnins, c'est la démence qui semble, au premier abord, dominer tout l'ensemble de la situation. Le. malade est obtus, stupide, hébété ; son délire semble plus effacé que chez les vrais paralytiques. Quelquefois cependant, on constate des idées ambitieuses, d'une forme bizarre, comme chez cet homme qui, se croyant déjà très grand et très fort, voulait monter sur des échasses pour se grandir encore. Mais, en général, c'est par l'effacement intellectuel, par l'abolition de la mémoire, par la malpropreté et par d'autres signes d'une dégradation profonde que se font tout d'abord remarquer les malades. L'embarras de la parole est souvent très prononcé ; mais, par contre, l'inégalité pupillaire est moins souvent observée que chez les vrais paralytiques. Enfin, il existe un tremblement très prononcé des membres (tremblement saturnin), quelquefois aussi des paralysies et d'autres signes de la cachexie saturnine.

Ce tableau symptomatique est des plus alarmants; mais, contrairement à ce qu'on voit dans les cas de véritable paralysie générale, le malade, soustrait à l'action du plomb, tend à se rétablir, l'intelligence s'éclaircit, les idées reviennent, et c'est surtout alors qu'on voit s'accentuer une disposition à la méchanceté, à la malveillance, à la mauvaise humeur, qui fait un contraste évident avec la bienveillance

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