‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 222 sur 283 · DE L'ALCOOLISME CHRONIQUE · texte numérisé non relu

DE L'ALCOOLISME CHRONIQUE

Sommaire. — Empoisonuement chronique. — Alcoolisme cérébral. — Alcoolisme subaigu, — Le délire alcoolique est uu rêve. — Hallucinations de la vue et de l'ouïe. — Hallucinations du tact et des autres sens. — Caractères psychologiques du délire. — Mobilité des idées. — Passage très rapide de l'idée à l'action. — Défaut absolu de critique par rapport aux conceptions de l'esprit. — Impulsion au suicide. — Influence des impressions morales sur les accès de délire. — Influence dépressive du délire. — Délire des persécutions. — Abrutissement des alcoolisés chroniques. — Anesthésie du sens moral. — Démence.

Diagnostic de l'alcoolisme chronique. — Physionomie du malade. — Tremblement. — Insomnie. — État mental. — Diagnostic différentiel des quatre grandes manifestations de l'alcoolisme chronique. — Diagnostic du delirium tremens. — Encéphalopathie saturnine. — Crises d'excitation de la paralysie générale. — Méningite aiguë. — Empoisonnements. — Diagnostic de l'épilepsie alcoolique. — Diagnostic de la lypémanie alcoolique. — Diagnostic de la démence alcoolique. — Diagnostic de l'alcoolisme et de la paralysie générale. — Pronostic de l'alcoolisme. — Lésions anatomiques. — Lésions cérébrales, congestives ou dégénératives. — Traitement.

Messieurs,

Nous nous sommes occupés jusqu'à présent de l'alcoolisme aigu et du delirium tremens ; il nous reste maintenant à étudier l'alcoolisme chronique, c'est-à-dire au point de vue de la médecine mentale, la partie incontestablement la plus intéressante du sujet.

Il s'agit ici d'un empoisonnement chronique. En dehors des accidents aigus produits quelquefois par l'ivresse; en dehors du delirium tremens qui en représente l'exacerba tion la plus violente, nous sommes en présence d'un empoisonnement lent et progressif dont les conséquences

peuvent porter à la longue sur tous les organes de l'économie. Parmi les localisations viscérales, il faut signaler surtout les altérations du foie, de l'estomac, des poumons et du cerveau. Quant aux lésions vasculaires de l'alcoolisme, elles retentissent par leurs conséquences sur tous les organes à la fois.

C'est exclusivement de l'alcoolisme cérébral que nous avons à nous occuper; les symptômes qui le caractérisent se manifestent surtout chez les sujets habitués à l'abus des boissons. Le buveur de profession, entraîné par des besoins de plus en plus impérieux, continue à dégrader son intelligence par des excès qu'il devient de moins en moins capable de supporter, car il est parfaitement avéré qu'une fois engagés sur cette pente, les alcooliques présentent une résistance de moins en moins grande aux effets du poison.

Toutefois, la déchéance de l'alcoolique ne s'opère pas, en général, suivant une courbe régulière. Sur ce fond monotone se détachent des exacerbations périodiques, pendant lesquelles la raison s'obscurcit complètement et perd momentanément tous ses droits. Ce sont ces crises pouvant se prolonger de quelques jours à quelques semaines, qui ont été décrites par Lasègue sous le nom à' alcoolisme subaigu, et qui comportent, pendant un espace de temps limité, tous les caractères de l'aliénation mentale.

Le délire que présentent les alcooliques, comme l'a si bien dit Lasègue, n'est pas un délire, mâis un rêve; il commence la nuit pour se continuer le jour; arrivés à un certain degré de surexcitation, les alcooliques dorment mal et font des rêves caractéristiques. Bientôt l'insomnie arrive, mais c'est une insomnie peuplée de visions fantastiques et de chimères. Quand les rêves nocturnes se prolongent pendant le jour, quand le malade conserve les convictions,

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les idées et les inquiétudes qui l'ont assiégé pendant la nuit, il entre en plein délire.

Les rêves proprement dits de ces malades se rapportent presque toujours à leurs occupations habituelles, à leurs disputes, aux travaux de leur profession. « Je serais bien riche, me disait un jour un menuisier alcoolique, si j'avais autant de meubles que j'en ai fabriqués en rêve. »

Mais le phénomène qui marque le plus nettement l'in- •vasion de la folie, c'est l'hallucination. Chez l'alcoolique, on le sait, c'est surtout dans le domaine de la vue que se manifestent ces perturbations sensorielles. Ce sont d'abord des troubles élémentaires ; le malade voit des points noirs, quelquefois des points lumineux, animés d'un mouvement plus ou moins rapide ; son imagination les transforme aisément en animaux de toute espèce : ce sont des rats, des chats, des serpents qui s'agitent sur le plancher, des insectes qui couvrent les draps de son lit. Bientôt, s'il fixe les carreaux de sa fenêtre, il voit s'y dessiner des figures grimaçantes. Enfin, ses hallucinations deviennent complètes, et un drame à plusieurs personnages vient se dérouler devant lui.

Presque toujours, les hallucinations ont un caractère terrifiant, un sens lugubre; c'est là, d'ailleurs, comme nous le verrons, la note dominante de l'état mental des alcooliques, dans toutes ses manifestations. Mais on a peut-être insisté, avec exagération, sur la prépondérance absolue des hallucinations visuelles et sur l'importance minime des troubles des autres sens. Les hallucinations de l'ouïe sont assez fréquentes chez les alcooliques. D'abord, elles peuvent se combiner avec celles de la vue, et venir, en quelque sorte, les compléter en leur communiquant une précision plus absolue; ensuite, il peut arriver qu'elles

prennent entièrement le dessus et qu'elles constituent la partie la plus importante du délire sensoriel.

J'ai vu, dans le service de mon ami le docteur Mesnet, un alcoolique héréditaire, âgé d'environ cinquante ans, chez qui les hallucinations étaient exclusivement auditives; jamais il n'avait présenté d'hallucinations de la vue ni des autres sens; il appréciait parfaitement la nature de ces fausses perceptions, il ne croyait point à leur réalité ; elles exerçaient cependant un empire irrésistible sur lui. Lorsqu'au milieu de la rue il s'entendait appeler par son nom, il se retournait presque toujours; lorsque les voix lui intimaient un commandement, il obéissait presque invariablement. Un jour, passant sur les quais, il entend une voix qui lui commande de jeter dans la Seine les deux pièces de cinq francs qu'il avait dans sa poche; il obéit machinalement, et à peine l'avait-il fait qu'il aurait voulu se jeter lui-même à l'eau; car, disait-il, nous n'avions pas, en ce moment, vingt francs à la maison.

Mais parmi les hallucinations diverses dont il était la victime, la plus curieuse était celle qui se rapportait à ses habitudes bachiques. Lorsque, en se rendant à son travail, il approchait d'un cabaret, il entendait distinctement deux voix différentes : la première, celle du mauvais ange, lu* criait : // entrera^ il entrera; la seconde, au contraire, lui. criait : // n'entrera pas. A mesure qu'il approchait du cabaret, la voix du mauvais ange devenait de plus en plus forte et impérieuse, elle étouffait toute opposition, il finissait par entrer, et à peine avait-il bu que les hallucinations cessaient complètement.

Aux hallucinations de l'ouïe, il faut joindre celles du tact et des autres sens. La plupart des alcooliques présentent de l'anesthésie sur certains points et de l'hyperesthésie

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sur d'autres; ils éprouvent quelquefois des sensations de chaleur, de brûlure ou de froid. Enfin, il leur arrive quelquefois de se sentir piqués ou pincés.

En somme, tous les sens peuvent se trouver intéressés dans les hallucinations de l'alcoolisme.

Il n'en est pas moins vrai que les hallucinations visuelles dominent la scène et doivent être considérées comme un des principaux caractères de l'alcoolisme.

Passons maintenant aux caractères vraiment psychologiques du délire chez ces malades. Notons d'abord la possibilité, dans presque tous les cas, de réveiller cet homme qui rêve tout haut, de l'arracher un instant à ses chimères et d'obtenir, en le secouant, des réponses raisonnables à des questions précises.

Quant au délire en lui-même, il est caractérisé par la mobilité incessante des idées. L'alcoolique saute d'un point à un autre sans se soucier des transitions; ce caractère donne au délire les apparences d'une incohérence complète. Mais ce défaut de suite tient surtout à la surabondance des idées qui se précipitent les unes sur les autres et se remplacent mutuellement. En dehors de cette condition spéciale, les délirants alcooliques conservent la logique habituelle des ivrognes. Un autre caractère de ce délire particulier, c'est le passage très rapide de l'idée à l'action ; à peine l'impulsion a-t-elle été conçue, qu'elle est exécutée. Cette facilité à se déterminer chez les alcooliques tient sans doute à un caractère psychologique des plus curieux et qui se rapproche d'une manière saisissante de l'état d'esprit qu'on observe dans les rêves. Nous voulons parler de l'absence d'étonnement, du défaut absolu de critique par rapport aux conceptions étranges dont leur cerveau malade devient le foyer.

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L'alcoolique ne juge pas, il raconte; ses divagations renferment beaucoup de faits, mais peu d'idées. « Ce qui se passe se passe, voilà tout, a (Lasègue.)

Mais au point de vue de l'action, l'alcoolique ne reste pas tranquille : il discute avec ses persécuteurs, il veut savoir pourquoi on lui en veut, il s'agite sans trêve ni repos ; il voyage perpétuellement sans aucun motif plausible, obéissant en cela à un irrésistible besoin de mouvement. Un de nos malades, au milieu d'un accès de ce genre, monte en chemin de fer et part pour Dijon ; une fois arrivé dans cette ville, déjà calmé par le déplacement, il se demande pourquoi il y était venu et ne trouve aucune réponse à cette question.

Les impulsions insensées de l'alcool peuvent conduire au crime, aux actes obscènes, au vol, à l'assassinat. Mais de toutes les tentations qui peuvent l'assiéger, la plus fréquente et la plus caractéristique, c'est l'impulsion au suicide. Cet acte, chez l'alcoolique, n'est point réfléchi, calculé, prémédité comme chez beaucoup d'autres aliénés ; il est brutal, soudain, imprévu et sans prodromes. L'idée de se tuer lui traverse l'esprit, et aussitôt, sans aucune transition, il prend un rasoir ou détache sa cravate pour se pendre. Aussi les alcooliques exigent-ils la surveillance la plus rigoureuse, et ce n'est pas ici le cas d'appliquer le principe de la non-contrainte.

Restent enfin deux grands caractères généraux de cette forme de délire.

L'accès de délire alcoolique peut éclater, sans doute, à la suite d'une orgie exagérée, sous l'influence d'une fatigue excessive, des excès sexuels, d'une rixe, d'une dispute, mais surtout, chez les buveurs réguliers, sous l'influence d'un traumatisme moral. Un chagrin profond, une perte d'argent,

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une arrestation, suffisent pour faire éclater le délire chez les sujets déjà prédisposés par une longue imprégnation. Comme l'a très justement fait observer M. Motet, il est des ffens qui, parfaitement responsables au moment où ils commettent un crime ou un délit, deviennent aliénés après leur arrestation, mais non pas avant. Or, un grand nombre de ces sujets sont des alcooliques.

En second lieu, si l'ivresse peuple l'esprit de visions agréables, le délire alcoolique exerce presque toujours une influence dépressive ; le malade est presque toujours triste, entouré de dangers, tourmenté par des terreurs vagues. Ces frayeurs sans motif sont un des caractères les plus habituels de cette forme de délire, et ce qui n'est pas moins caractéristique, c'est l'attitude du malade en présence de ses impressions. Le plus souvent, il cherche à prendre la fuite, et s'il devient furieux, c'est seulement quand on veut l'arrêter. Nous en avons vu récemment un exemple : un jeune homme en proie à des terreurs alcooliques se jette dans l'escalier d'une maison et monte jusqu'au troisième étage ; là, se croyant toujours poursuivi, il se réfugie dans les cabinets d'aisances et pousse le verrou. Mais on frappe, on veut enfoncer la porte ; saisi d'une terreur folle, il passe à travers la lucarne et se précipite la tête la première sur le pavé. Transféré à la suite de cet accident à Sainte-Anne, il nous rendait compte, quelques jours plus tard, des craintes paniques qui l'avaient poussé à cet acte insensé. L'alcoolique est donc essentiellement différent, sous ce rapport, de l'épileptique ; l'un et l'autre, au moment de la crise, sont sous l'influence de la peur, mais le premier s'enfuit, le second attaque, et sa fureur aveugle est l'expression de la terreur qu'il éprouve. L'alcoolique est donc infiniment moins dangereux que l'épileptique ; mais il est bien entendu que cette

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règle n'est pas absolue, elle comporte de nombreuses ex^cep- ' tions.

Parmi les formes diverses de dépression morale que subissent les alcooliques, il faut signaler le délire des persécutions. On trouve, en effet, chez plusieurs de ces malades, tous les caractères de cette vésanie : ils ont des hallucinations nombreuses et persistantes de l'ouïe, ils sont entourés d'ennemis, ils redoutent des complots imaginaires et peuvent quelquefois désigner leurs persécuteurs. Mais ce qui caractérise surtout ce délire alcoolique des persécutions, c'est qu'il est essentiellementguérissable ; et si certains aliénistes ont admis qu'une proportion notable de persécutés ppuvait revenir à la santé intellectuelle, ce sont probablement les persécutés alcooliques qui ont fait, en totalité ou en partie, les frais de cette statistique.

L'alcoolisme subaigu présente une durée variable, mais en général assez courte. Au bout de quelques jours ou de quelques semaines, le malade, privé de son excitant habituel, sort graduellement de son rêve et revient au sentiment de la réalité. C'est le retour du sommeil qui marque le début de la convalescence ; et quand le malade a goûté quelques nuits de repos, il rentre en pleine possession de, ses facultés.

Mais le retour incessant des mômes excès conduit le malade à l'alcoolisme chronique. Ici, nous ne voyons plus ces crises qui mettent en relief les perturbations intellectuelles et morales qui résultent de l'empoisonnement. La note dominante, chez les alcoolisés chroniques, c'est l'abrutissement. On pourrait dire que ces sujets présentent une véritable anesthésie du sens moral : les affections naturelles sont complètement éteintes, ils n'ont aucune pudeur, ils ont perdu le sentiment de leur dignité; ils vivent dans un

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