HISTORIQUE BE U PARALYSIE GÉNÉRALE
BaiUarger, Limier, Linas, est aujourd'hui connue sous les noms de démence paralytique ou paralysie générale sans aliénation. Il est certain, en effet, qu'au point de vue clinique elle diffère de la paralysie générale habituelle, de celle qui s'accompagne de délire, bien qu'il soit inexact de la considérer comme une paralysie sans aliénation.
Parmi les travaux plus récents, nous devons signaler la thèse de l'un des plus éminents aliénistes de notre époque, M. J. Falret, qui a appliqué son tact clinique à cette étude et a montré d'une manière évidente l'importance qu'il peut y avoir à distinguer la folie paralytique, véritable entité morbide, d'autres maladies qui affectent avec elle certaine ressemblance, et qui a signalé les difficultés du problème. Rappelons enfin la thèse d'agrégation si justement célèbre de Lasègue, sur les formes de la paralysie générale.
Cette seconde période de l'évolution scientifique de la question est surtout remplie par les travaux de M. BaiUarger, qui s'est attaché avec une admirable persévérance à en poursuivre l'étude. C'est à lui qu'on doit la connaissance des troubles oculo-pupillaires, qui ont servi de base à la théorie d'après laquelle la paralysie générale serait le résultat d'une altération du grand sympathique. C'est également à lui qu'on doit la connaissance de ce délire hypocondriaque, pour ainsi dire spécial, qui accompagne et précède parfois la paralysie générale; de la folie congestive, ce groupe d'états maniaques particuliers, dont les caractères se rapprochent tellement de la paralysie générale, qu'il est des cas oîi ils se confondent avec elle ; de ces rémissions si proches de la guérison, qui se montrent chez un certain nombre de paralytiques. Ce n'est pas enfin son moindre titre de gloire que d'avoir mis au rang des lésions de la
DES FOLIES OnGANIQUES.
maladie, la sclérose des parties blanches, alors que tous les observateurs ne pensaient qu'aux lésions des couches corticales du cerveau.
Il est une troisième période de l'histoire de la paralysie générale qu'on pourrait appeler la période contemporaine; elle est surtout caractérisée par l'intervention du microscope. Sans doute M. Galmeil, dans ses premiers travaux, avait étudié très attentivement, au point de vue de l'histologie, les lésions anatomiques de la paralysie générale, mais les micrographes d'aujourd'hui ne peuvent attacher qu'un médiocre intérêt aux travaux qui se faisaient il y a cinquante ans. D'ailleurs, l'importance attribuée à ces recherches ne date guère que d'une quarantaine d'années, et, malgré les résultats fournis par ce mode d'investigation, la question de l'anatomie pathologique de la paralysie générale est encore loin d'être résolue.
Si nous jetons un regard sur l'ensemble des faits publiés, nous voyons que toutes les régions du cerveau ont été tour à tour investies du rôle principal : les méninges, les couches corticales du cerveau, les parties blanches, la moelle épinière, les ventricules, la névroglie, les filets nerveux, les vaisseaux, et tour à tour chacune de ces parties a été remplacée par d'autres, qui n'ont pas régné beaucoup plus longtemps. Mais, s'il n'est pas une partie du cerveau qui n'ait été considérée comme le siège d'altérations constantes, on peut aussi dire qu'il n'y a pas un seul type de lésion qui n'ait été décrit et donné comme des plus importants. Je n'en finirais pas, si je voulais vous énumérer les nombreuses lésions indiquées par les micrographes.
Jetons un coup d'œil rapide sur les principales théories admises au sujet de la nature de la paralysie générale des aliénés ; c'est un complément indispensable à la courte
NATURE DE 1,A PAKALYSIE GÉNÉUALE. 817
étude historique que nous venons d'entreprendre, d'autant plus que nous verrons se dessiner, dans les principales doctrines dont nous allons dérouler la série, le reflet des préoccupations du jour. En effet, les idées dominantes à chaque époque ont laissé leur empreinte visible sur chaque étape de la question.
A l'époque où furent jetés les premiers fondements de nos connaissances en matière de paralysie générale, les doctrines de Broussais exerçaient sur les idées du jour une influence despotique. L'inflammation régnait en maîtresse absolue, et l'on ne songeait guère à contester l'origine inflammatoire de la maladie nouvellement décrite. Méningite pour les uns, méningo-encéphalitepour les autres, elle représentait toujours une inflammation chronique localisée surtout à la surface de l'encéphale, et caractérisée essentiellement par les adhérences de la pie-mère à la substance corticale.
Mais bientôt, sous l'influence de doctrines opposées, l'inflammation commença à perdre du terrain. On fît observer que, dans cette encéphalite d'une nature spéciale, on ne trouvait jamais de pus ; quant aux corpuscules de Glîige, dont la présence suffisait à M. Galmeil pour affirmer la nature phlegmasique de la maladie, leur signification est aujourd'hui profondément modifiée, et on ne les regarde plus comme l'un des éléments caractéristiques des processus inflammatoires.
A partir de ce moment, un double travail s'opère. D'une part, l'importance de la congestion devient plus évidente, et l'attention des observateurs est appelée plus spécialement sur l'état des capillaires cérébraux. L'hyperémie devient le fait primordial; les exsudations lui succèdent et donnent naissance aux altérations consécutives.
A cet ordre d'idées ge rattache la célèbre théorie de MM. Bonnet et Poincaré, qui considèrent la paralysie générale comme étant, à, ses débuts, une maladie des ganglions cervicaux du grand sympathique.
D'autre part, les couches corticales sont de plus en plus dépouillées de leur rôle. On commence par établir que les adhérences, sur lesquelles les premiers observateurs avaient tant insisté, peuvent manquer dans des cas bien avérés de paralysie générale, et se rencontrer, au contraire, dans d'autres maladies. On signale ensuite l'importance des lésions des parties blanches (Baillarger), On considère les lésions du bulbe (Voisin) et les granulations du quatrième ventricule (Joire) comme le point de départ des troubles de la parole. Enfin, les mémorables travaux de Westphal appellent l'attention sur les altérations de la moelle épinière. D'autres auteurs signalent les lésions primitives des nerfs, et la paralysie générale d'origine périphérique est fondée.
Au milieu de cette évolution des idées, les couches corticales sont réduites à un rôle accessoire, et leurs lésions sont considérées comme un phénomène consécutif.
C'est à ce moment que les recherches de Virchow sur la névroglie vinrent donner une impulsion nouvelle au mouvement. Déjà Hokitansky et Wedl avaient appelé l'attention sur le développement exagéré du tissu conjonctif dans cette maladie ; mais, à partir de cette époque, l'idée d'une encéphalite interstitielle (i) obtint un assentiment presque universel.
C'est à la combinaison de ces divers éléments que nous devons la doctrine qui rallie peut-être en ce moment le plus grand nombre de partisans.
(1) Cette expression a été employée pour la première fois par Rokitansky.
NATURE DE IK PAnALYSlE GÉNÉRALE. olJ
La paralysiQ générale serait une affection inflammatoire, mais de nature chronique, marchant à bas bruit, débutant par la moelle épiniôre, ou par les parties blanches du cerveau, opérant par propagation de proche en proche et n'atteignant les parties nobles que par voie d'extension successive. Comme dernier terme de ce processus pathologique, on aurait l'atrophie.
Mais, au moment même du triomphe le plus complet de cette doctrine, une note discordante se laissait entendre. On faisait observer que les lésions des parties blanches, du bulbe, de la moelle épinière, se rencontraient surtout dans les cas chroniques, oiî les troubles intellectuels ne jouent qu'un rôle effacé. Au contraire, dans les cas aigus, à marche rapide, avec délire exubérant, on trouve des adhérences et d'autres lésions de la substance corticale.
Quant à la prolifération des éléments de la névroglie, c'est une lésion banale, qui existe trop souvent pour être caractéristique. On la rencontre dans l'alcoolisme, dans la méningite tuberculeuse, dans les tumeurs cérébrales, dans certains cas de démence et dans plusieurs autres maladies.
Les éléments histologiques, décrits dans la paralysie générale, ne diffèrent en rien de ceux qu'on trouve dans les autres cas d'encéphalite interstitielle. Les cellules araignées elles-mêmes n'ont rien de spécifique.
Enfin, on a déduit un plaidoyer éloquent de l'étiologie. Il n'est que trop évident que, dans l'immense majorité des cas, un surcroît d'activité fonctionnelle est l'origine réelle de la maladie. Tantôt il s'agit d'un exercice violent et prolongé des fonctions intellectuelles, soutenu par des stimulants de toute espèce, Tantôt ce sont des émotions violentes, des ambitions inassouvies, des passions de tout genre.
Tantôt, enfin, ce sont des excès de travail musculaire, des fatigues immodérées. Mais, en tout cas, il s'est produit des décharges excessives de fluide nerveux. C'est un canon qui, à force de tirer trop souvent, a fini par éclater. Or, cette activité fonctionnelle excessive est en rapport avec la congestion, la vascularisation, l'hyperémie du cerveau, et non pas avec cette sorte de cirrhose atrophique oii les vaisseaux sont étranglés en même temps que les cellules cérébrales.
Mais ce qui a le plus contribué à modifier les opinions à ce sujet, ce sont les travaux entrepris depuis quelques années sur les localisations cérébrales (1). La création des centres psychomoteurs a ramené l'attention sur les couches corticales, et a permis de rattacher aux lésions périphériques une grande partie des troubles de la motilité. Dès lors, s'il s'agit d'une encéphalite interstitielle, du moins on la croit localisée à la périphérie aussi bien qu'au centre, et nous revenons ainsi, par un chemin détourné, à la doctrine de Bayle et de Galmeil (2).
La doctrine actuelle ressemble donc aux murs d'Athènes, rebâtis à la hâte après l'invasion des Perses, et qui portaient dans leurs flancs des fragments de colonnes, des pierres tombales et d'autres vestiges des temps passés.
Mais, même en tenant compte des concessions faites aux transformations incessantes de la science, il est permis de
(1) Nous réservons, bien entendu, notre opinion à ce sujet. Nous voulons seulement signaler l'influence exercée par cette idée nouvelle.
(2) Tout récemment, on a considéré l'altération des tubes à myéline de la couche corticale du cerveau comme la lésion caractéristique de la paralysie générale (Tuczck). Mais on a bientôt reconnu que cette lésion existait dans un certain nombre d'autres maladies de l'encéphale.
NATURE DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE. «-l
se demander si cette manière de voir suffît pour expliquer tous les faits, et s'il faut englober dans une seule et même unité les paralysies générales par propagation, les paralysies générales sans délire, les paralysies générales diathésiques, et celles qui rentrent dans le type -vraiment cérébral.
On serait peut-être plus près de la vérité en considérant le mol de paralysie générale comme l'expression d'un genre, qui comprend plusieurs espèces qui se confondent au point d'arrivée, bien que divergentes au point de départ. A cette opinion défendue par Simon, en Allemagne, je me rallie volontiers ; mais il est bien entendu que, dans une question aussi controversée, nul ne saurait avoir la prétention d'imposer une solution quelconque du problème, et qu'il faut laisser à chacun le soin de chercher sa voie (1).
Nous ne saurions terminer cette étude sans signaler l'important travail dans lequel M. Baillarger a formulé, tout récemment, ses opinions sur la paralysie générale ; c'est le résumé des études qui ont occupé une si longue partie de sa carrière scientifique (2).
A la théorie dite unitaire, qui fait de la paralysie générale une maladie unique, caractérisée cliniquement par trois ordres de symptômes : le délire, la démence et la paralysie, M. Baillarger oppose la théorie dualiste.
La folie paralytique (autrefois désignée sous le nom de folie congestive) et la démence paralytique sont deux maladies distinctes. En effet, la paralysie générale peut exister
(Ij 11 n'en est pas moins vrai que Bayle a eu raison de faire de la paralysie générale une maladie wne; sans cette affirmation hardie, le point de départ aurait manqué et la paralysie générale n'aurait pas été créée.
(2) Annales médico-psychologiques, janvier 1883.
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sans aliénation. C'est la forme type de la maladie, qui doit être considérée comme une démence paralytique. Elle constitue une aÊfection spéciale parfaitement limitée et tout à fait indépendante de la folie.
Un malade atteint de folie paralytique ou congestive peut guérir, peut retomber, puis enfin finir par la démence paralytique. Dans ce dernier cas, il a traversé successivement deux maladies : la folie paralytique d'abord, la paralysie générale ensuite. En un mot, la folie paralytique précède souvent la paralysie générale, et cette dernière maladie doit alors être considérée comme secondaire.
Les formes dites maniaques et mélancoliquen de la paralysiegénérale ne sont pas, comme on l'admet généralement, des formes simples de la maladie, mais bien des formes compliquées de folie paralytique.
M. Baillarger appuie cette doctrine sur un très grand nombre d'observations cliniques. Il fait observer, en outre, que l'existence des pseudo-paralysies syphilitique, satur* nine et alcoolique, suffit pour démontrer qae les affections les plus diverses peuvent emprunter le masque de la paralysie générale, et se parer, pour ainsi dire, des symptômes qui la caractérisent.
Messieurs, en discutant avec vous la nature de la paralysie générale, j'ai anticipé sur les leçons qui vont suivre ; et il eût été plus logique en apparence de placer cette discussion à la fin de notre étude. Mais, dans l'état actuel des choses, il est impossible de parler de l'évolution de nos connaissances à cet égard, sans entrer immédiatement dans Je "champ de la controverse. Voilà pourquoi, pour éviter les répétitions inutiles, j'ai traité simultanément ces deux parties du sujet, qui se pénètrent réciproquement.