‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 231 sur 283 · AFFAIBLISSEMENT DU SENS MORAL · texte numérisé non relu

AFFAIBLISSEMENT DU SENS MORAL

dame de la meilleure Hociôté, qui exerçait des fonctioiig élevées dans une association de bienfaisance, fut accusée de s'approprier les fonds de la société. L'acOUâation était fondée ; mais bientôt la paralysie générale vint montrer la cause de cette défaillance morale.

Mais ce n'est pas seulement dans des actes de ce gônre que se manifestent les désordres du début de la paralysie générale. Les malades, sous l'influence de l'excitation cérébrale qui lés domine, se livrent parfois aux plus grands excès. On voit un honorable père de famille, rangé, sobre, laborieux, changer brusquement de conduite, devenir dis-sipateur et débauché, se mettre à boire, perdre toute pudeur et toute retenue, s'afficher avec des femmes de mauvaise vie, et commettre des actes scandaleux, dans lesquels il compromet la fortune et l'honneur des siens. On voit dès femmes rompre avec leur réserve et leur décence habituelles, afficher un cynisme révoltant et provoquer les passants dans les rues. Nous avons un exemple de cette sala» cite, qui se manifeste parfois aU début de la paralysie générale, parmi les malades que je compte vous présenter aujourd'hui. Il s'agit d'un homme qui, dans le cours ordinaire de la vie, présentait un affaiblissement des facultés génésiques ; à cê point de vue, il était inférieur à la normale. Or, tout à coup, depuis quelques mois, il en était arrivé, non seulement à fatiguer sa femme par ses obsessions continuelles, mais encore à s'adresser à toutes les personnes qui l'entouraient, et même aux animaux.

La tendance à l'alcoolisme et h l'érotisme est un épiphénomène assez fréquent au début de la paralysie générale, et qui accompagne souvent ces défaillances du sens moral dont je vous entretenais tout à l'heure, et sur lesquelles nous devons insister encore, car elles marquent

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souvent les premières phases de la maladie, avant qu'aucun autre symptôme patholog ique ait appelé l'attention sur elle.

Un paralytique, au début, vient consulter un médecin célèbre, qu'il avait autrefois connu. Il sort, trouve à la porte la voiture du médecin, y monte et se fait conduire chez lui. Un autre entre dans un salon, prend un livre, le parcourt avec intérêt et l'emporte sans rien dire. C'est ainsi que se manifeste le plus souvent, chez les paralytiques généraux, la tendance à l'indélicatesse, qui constitue l'un des indices les plus frappants de l'affaiblissement intellectuel et moral dont ils commencent à être atteints. Ils ont perdu le sens de la distinction entre le mien et le tien. Ils ressemblent à ces enfants qui s'approprient, sans scrupule, ce qui appartient à leur frère ou à leur camarade. Les vols qu'ils commettent très fréquemment à cette période sont marqués au coin de l'imprévoyance et de la maladresse les plus grandes. Bien différents des voleurs de profession ou des aliénés kleptomanes, les paralytiques généraux n'ont aucun souci d'employer la ruse ou de cacher les objets qu'ils ont dérobés; ils volent ostensiblement, en public, avec un sans-gêne et un mépris des précautions qui les font presque toujours reconnaître. L'un, passant auprès d'un bâtiment en construction, se met dans l'idée de voler une planche; il la prend et l'emporte sans s'occuper de ceux qui pourraient le voir. Au bout de quelques pas, il est arrêté et mis en prison. Un autre cherche à s'emparer d'un fût de vin, placé devant une porte; ne pouvant parvenir à l'enlever, il va réclamer l'aide d'un agent de police.

Un ancien soldat d'artillerie va se présenter chez un banquier pour toucher une traite fausse. Jusque-là, rien de bien extraordinaire ; mais ce qui caractérise bien la nature pathologique de l'acte, c'est que notre homme avait choisi,

.U.TAinLlSSEME.Ï OE LA MÉMOIRE ET DE LA VOLONTÉ. 829

comme signataires de sa fausse traite, tous les généraux qu'il avait connus dans l'armée, et dont il avait successivement écrit les noms au bas de sa pièce.

On a dit avec raison que, lorsqu'un honnête homme commet une mauvaise action, il est toujours pris; c'està-dire qu'un honnête homme qui dévie de la ligne droite ne connaît plus le terrain sur lequel il s'engage, et se laisse aisément surprendre. C'est ce qui arrive aux paralytiques généraux, qui, non seulement sont des hommes excellents, mais qui, souvent même, au début de leur maladie, font preuve d'une bonté, d'une générosité, d'une philanthropie véritablement pathologiques. Ils se livrent facilement aux entraînements de leur expansion affective, aux séductions d'une charité exagérée. Un paralytique général voit un pauvre mal vêtu, son cœur s'émeut; il éprouve le besoin de le couvrir, et va voler un pantalon à son oncle, pour le lui donner.

Dans la thèse de Lasègue se trouve un exemple assez curieux de ces dispositions généreuses. Un employé de la Préfecture de police, au début de sa maladie, éprouvait une telle bienveillance pour son prochain, qu'il allait prévenir les gens accusés de contravention et sur le point d'être arrêtés, afin de leur donner le temps de s'enfuir.

Un paralytique général, également au début, entre dans un café oii il se rencontre avec de nombreux consommateurs, tous plus ou moins inconnus pour lui ; il insiste pour payer toutes les consommations, tandis que, chez lui, il refuse de payer ses dettes.

C'est assez vous parler, messieurs, de l'affaiblissement du sens moral ; il nous faut étudier maintenant les altérations que subit une faculté qui joue un grand rôle dans l'exercice de notre activité intellectuelle, la plus délicate et la

plus exquise de toutes : je veux parler de la mémoire. Tout hommQ qui a été atteint d'une affection cérébrale dé quelque intensité éprouve une diminution plus ou moins notable de la mémoire. Chez les paralytiques généraux, c'est la première des facultés, la seule quelquefois au début,' qui soit atteinte. Un homme bien portant en apparence se rend chez un notaire, pour rédiger un acte important ; tout ee passe le plus normalement du monde, lorsque, obligé de dire son adresse, il se voit incapable de la retrouver.

fies faux pas étranges de la mémoire se reproduisent à cbaque instant et frappent de stupeur l'entourage des malades. On trouve également, dans leurs écrits, dm fautes d'orthographe, qui sont le plus souvent l'indice d'un affaiblissement mnémonique. Les employés de bureau commettent constamment des erreurs de calcul. La table de Pythagore est ici un excellent moyen de juger de l'état intellectuel d'un sujet. Quand vous doutez de l'intégrité de l'intelligence d'un malade, faites-le calculer et vous aurez des renseignements positifs sur l'état réel de son esprit.

Mais la faculté qui subit les plus grandes perturbations, chez les paralytiques, est la volonté ; l'énergie cérébrale de ces malades est notablement diminuée. Un homme fort intelligent peut manquer de force morale, tandis qu'un autre de médiocre intelligence peut avoir une énergie beaucoup plus considérable. C'est précisément la faculté qui fait défaut chez les paralytiques. Ils présentent une excitabilité toute particulière, et ces colères que provoquent les causes les plus frivoles, les accidents les plus insignifiants, sont les preuves d'une excessive faiblesse intellectuelle, car l'homme véritablement fort ne perd jamais son sang-froid.

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Un état qui résulte de la môme cause et reconnaît la même origine est cette apathie intellectuelle qui ge déve« loppe chez beaucoup de paralytiques généraux. Elle est tellement intense, qu'elle ne leur laisse pas assez de force pour se conduire et se mouvoir selon leur volonté, A chaque instant on les voit changer de direction. Toujours pleins d'irrésolution, ils se lancent dans des entreprises qu'ils abandonnent bientôt. Enfin, on les voit souvent se complaire dans des occupations puériles indignes d'un homme arrivé à un âge mûr.

L'intelligence participe, elle aussi, dès le début, à ces troubles généraux, à cet affaiblissement de l'énergie cérébrale. La lenteur extrême du travail est, chez beaucoup de malades, l'un des premiers symptômes de l'affection. Dans la vie affairée des grandes villes, ce n'est pas seulement l'excellence et la qualité de l'œuvre que l'on exige, c'est aussi la rapidité ; il faut produire chaque jour, chaque heure, une certaine somme de travail. Les paralytiques deviennent de très bonne heure insuffisants ; ils ne peuvent rien terminer de ce qu'ils ont entrepris; les artisans se montrent mal habiles, gâchent les matériaux qu'on leur donne, et si l'on exige que la tâche soit recommencée, ils réussissent moins bien la seconde fois. Il n'y a ici aucune contradiction avec ce que je vous ai dit de leur activité intellectuelle au début, car les productions intellectuelles des paralytiques ne sont presque jamais des chefs-d'ffiuvre; elles sentent presque toujours l'apoplexie.

Nous rencontrons ici sur le seuil môme de la paralysie générale le trait caractéristique qui domine toute son histoire intellectuelle : c'est l'affaiblissement général. Il se traduit dans l'ordre mental par un défaut de coordination et par des assertions contradictoires. Rien n'est plus ïné-

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quent, lorsqu'on s'entretient avec un paralytique au début de sa maladie, que de le voir s'engager dans des récits interminables qui ne peuvent aboutir, car à chaque instant il change d'idée en parlant. Ce sont des impasses intellectuelles, ou plutôt des rivières qui se perdent dans le sable sans jamais pouvoir arriver h la mer.

Si j'insiste sur les troubles psychiques qui se présentent au début de la paralysie générale, c'est que, dans cette période surtout, il importe de faire un diagnostic précis, avant que l'affection ne se soit caractérisée par des lésions plus graves.

Pendant les premiers temps surtout, les malades ont conscience de leur état ; ils se plaignent de ne plus pouvoir travailler, de ne plus pouvoir fournir aucune production intellectuelle, et ce symptôme se marie avec le délire hypocondriaque si commun chez ces malades, et les remplit de désespoir. Tel était le cas de ce médecin, cité par Schiile, qui, sentant se passer en lui quelque chose de grave, disait : « Je sens que j'ai une atrophie cérébrale, car mon cerveau ne fonctionne plus. » Aussi nous arrive-t-il trop souvent d'être consultés par des malades dont nous sommes obligés de calmer les craintes, et auxquels, fidèles à notre rôle de médecin, nous cherchons à donner une assurance que nous n'éprouvons pas. Ajoutons enfin que c'est parfois par unstadede dépression, par un état de tristesse profonde quelquefois accompagnée d'hallucinations del'ouïe et d'idées de persécution que débute la paralysie générale.

Vous voyez par là combien il est difficile d'assigner une évolution parfaitement régulière à chacune des phases du délire, et combien il est nécessaire, si l'on veut avoir une idée exacte de ces modifications, de ne pas les attendre, mais bien d'aller les chercher.

DÉLIRE DES GRANUEURS. 833

Mais la période prodromique est épuisée; le délire éclate avec ses véritables caractères, et nul ne peut le méconnaître. Les troubles intellectuels peuvent alors se présenter sous trois aspects diCFérents. Ce sont d'abord et avant tout, les délires expansifs, auxquels appartient la place d'honneur par l'importance capitale qu'ils présentent ; c'est ensuite le délire dépressif; c'est enfin le délire impulsif.

r Délire des grandeurs^ Yoilà l'expression qui convient le mieux aux malades expansifs ; celle de délire ambitieux est beaucoup moins bonne; car, si nos malades ont du délire des grandeurs, ils ne sont pas orgueilleux ; ils sont en général bons princes. Un tel nous dira : Je suis le maître du monde; après quoi il nous invitera à déjeuner et nous proposera môme de nous faire manger trois kilomètres de boudin. Appeler cet homme un orgueilleux, c'est assurément forcer les termes. C'est surtout l'exaltation de leurs paroles qui montre le déHre dont ces malades sont atteints.

Rien ne serait plus facile que de réunir des exemples de cette exagération. Je vous ferai seulement remarquer que ces exaltations mêmes peuvent offrir quelquefois une forme modeste. Chez les gens timides, on est frappé de la mauvaise habitude qu'ils ont, après le début de leur maladie, d'employer des expressions excessives pour désigner les moindres actes de leur vie. Chez d'autres, au contraire, l'imagination est surchauffée. Le malade est pape, roi, empereur et Dieu, il est plus que Dieu lui-même : Obergott (Surdieu), disait un malade de Schûle. J'ai entendu dire h. un paralytique général : « Je suis tous les Dieux de toutes les religions. » J'ai rencontré le môme délire chez un agité que j'observais à Bicêtre, dans le service de M. Moreau (de Tours). Ce paralytique, après une longue conversation, finit par me dire qu'il était le chef de

la police de sûreté générale de l'univers tout entier.

Et Dieu, lui disais-je, qu'en faites-vous? — Dieu, je lui donne cinq cent mille millions de soufflets sur la figure. L'expression de millions revenait sans cesse autrefois dans la bouche de nos paralytiques, mais, depuis nos derniers revers, ils l'ont remplacée par celle de milliards.

Cette disposition des paralytiques à se croire supérieurs en toute espèce de matière pourrait être exprimée sous la forme d'une équation : Ego— ce.

Dans ce délire, qui peut aller depuis un simple sentiment de satisfaction intime jusqu'aux plus extrêmes limites de l'orgueil, il est des points qu'il faut signaler. Dans les œuvres des paralytiques, on trouve toujours l'expression de leur délire. On retrouve, par exemple, dans les tableaux des artistes, l'aberration intellectuelle dont ces malades sont frappés. Ils représentent un personnage assis dans un fauteuil qui, sans se déranger, touche de la main le sommet d'un arbre placé à quelque distance. Dans ces derniers cas, il y a bien certainement une manifestation désordonnée de la pensée, car la pensée se manifeste au dehors, non seulement par des paroles et des écrits, mais aussi par des dessins.

Mais les caractères fondamentaux du délire dans la paralysie générale sont surtout : l'incohérence, la pauvreté des conceptions, l'absurdité des contrastes. M. Falret donne de ce délire les quatre caractères suivants : il est absurde, mobile, contradictoire, incohérent. Un paralytique qui se dit Dieu consent volontiers à balayer la cour sans y voir la moindre contradiction. Il est donc bien différent du maniaque ambitieux, dont les actes sont conformes au rôle qu'il s'attribue.

Ces contradictions montrent à quel degré de déchéance

DÉLIRE AVEC l)l5paESSI0N. 835

intellectuollo peuvent tomber les paralytiques ; mais, d'autre part, nous y trouvons un élément de bon sens ; les malades ont le sentiment de la vie réelle en dehors de leurs conceptions délirantes. Marcé avait, à Bicétre, dans son service, un ouvrier qui croyait posséder une immense fortune. — Et votre femme? lui disait-on. — Elle fait des ménages. On croirait que ces malades ont le sentiment des absurdités qu'ils débitent.

Voici un autre exemple qui montre qu'au milieu de leurs exagérations les paralytiques conservent un certain sentiment de la réalité. Un malade pauvre, dont Maudsley nous rapporte l'histoire, se croyait possesseur d'une grande fortune, et, si on venait à lui demander de l'argent, il offrait de signer un chèque d'un million sur la Banque d'Ecosse. Mais il se rappelait qu'il avait à la caisse d'épargne un livret de 30 francs environ ; si on lui demandait de prêter cet argent, il répondait : Jamais. Il y avait donc chez cet homme un sentiment de la vie réelle qui surnageait au milieu de ses aberrations.

Cette tendance générale à faire pénétrer la vie réelle dans la vie imaginaire est caractéristique du délire des paralytiques. Il diffère du délire ambitieux, qui est logique, conséquent avec lui-même et bien coordonné.

EnGn, dans la plupart des cas, le paralytique donne des preuves évidentes de bonté. Les victimes de cette maladie sont des gens qui, dans leurs paroles et leurs actions, se montrent presque toujours remplis d'une grande bienveillance.

2° Délire avec dépressioti. — Dans les premiers temps de l'histoire de la paralysie générale, on avait constaté que bon nombre de ces malades oflraient des signes de lypémaniey qui s'alliaient constamment avec le délire ambitieux. Bayle

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lui-môme avait constaté qu'un malade sur huit avait des idées tristes ; mais, avec l'exclusivisme qui caractérise les inventeurs, il avait dit : Ce sont là des folies étrangères au sujet ; ce sont des mélancoliques accidentels. A cette époque initiale, Georget, Galmeil lui-môme, faisaient observer que beaucoup de paralytiques étaient des maniaques déprimés. Depuis lors, la question a été reprise par Parchappe, Falret, Linas et Billod, puis par MM. Legrand du Saulle et Moreau (de Tours). Mais c'est surtout M. Baillarger qui a étudié le plus complètement la question. Il a démontré que la forme la plus habituelle, la plus commune du délire dépressif, c'est la /orne Injpocondriaque (I).

Le délire dépressif peut exister au début de la paralysie générale ; alors il est caractérisé par de la tristesse, du découragement, de l'affaissement. Ce n'est pas une folie éclatante, ce n'est pas une folie suffisante pour faire enfermer le malade. C'est un état de dépression dont il peut sortir et dont il sort quelquefois en effet.

Quelquefois, on trouve, chez ces malades, des idées de persécution des mieux caractérisées, avec hallucinations et tendance au suicide; puis on finit par voir éclater la paralysie avec ses caractères incontestables.

Mais, si la maladie peut débuter par un délire dépressif, cet état intellectuel est plus fréquent dans la période d'état. Je vous ai dit qu'on divisait la paralysie en trois stades. C'est dans la période moyenne, quand le malade n'est point tombé dans la démence absolue et que, depuis longtemps

(1) 11 ne suffit pas do constater chez un mélaucoliqiie dos idées hypocondriaques pour dire qu'il est ou qu'il deviendra paralytique ; mais il eu est autrement si le malade a des conceptions délirantes, s'il croit que son estomac est bouché, que son cœur s'est envolé, ou qu'il est dégloUé, suivant l'expression d'un de nos malades.

HALLUCINATIONS ET ILLUSIONS. i

déjcà,il a présenté des signes d'a£faiblisseraent intellectuel; c'est alors surtout que l'on voit se développer cette forme dépressive.

Quelquefois, les paralytiques qui se présentent h nous offrent l'aspect de la mélancolie ordinaire ; ils peuvent refuser les aliments et retenir leurs urines et leurs matières pendant un temps assez long. Mais la forme la plus commune de la dépression intellectuelle, chez eux, c'est l'hypocondrie. Nous en possédons actuellement à la Clinique un type achevé. C'est un paralytique général, sans délire bien accusé, mais qui est atteint d'un embarras de la parole suffisant pour le diagnostic. Cet homme a toujours quelque accident à nous signaler. Il n'a plus de cœur, plus de cerveau ni d'estomac. C'est une des manifestations les plus communes de la maladie. A un degré plus. élevé, les malades ne veulent pas se lever parce qu'ils n'ont pas de jambes, ne veulent pas manger parce qu'ils n'ont pas de bouche. Cette hypocondrie est niaise, mobile, illogique comme tous leurs délires. Elle n'est pas raisonnée et logique comme chez les hypocondriaques ordinaires. Nous avons connu une dame aliénée, mais non paralytique, qui refusait toute espèce d'aliments, parce qu'elle avait avalé un pain à cacheter, qui lui avait collé les intestins. Voilà une absurdité logique. Comme on l'a dit avec raison : comparé au paralytique dément, le mélancolique ordinaire est un héros.

Les paralytiques sont-ils hallucinés? Je touche ici à une question qui semble se rattacher aux troubles de la sensibilité ; mais elle est liée de la manière la plus intime au délire. On a soutenu que les paralytiques n'avaient ni hallucinations ni illusions. Je suis forcé de me ranger à une opinion contraire. Il est vrai de dire que les paralytiques généraux ont moins d'hallucinations que les autres aliénés.

mais il est faux de dire qu'ils n'en ont jamais. Un observateur des plus autorisés, Lasègue, a voulu concilier ces deux manières de voir en disant que, quand les paralytiques avaient des hallucinations, elles tenaient non à leur paralysie générale, mais aux excès alcooliques qu'ils avaient commis avant leur entrée dans les asiles. Mais, si l'alcoolisme était la cause des hallucinations, elles ne dureraient pas pendant des mois, pendant des années; d'ailleurs, ces hallucinations n'ont point le caractère habituel des hallucinations toxiques; elles n'atteignent pas habituellement le sens de la vue : ce sont plutôt des hallucinations de l'ouïe. Enfin, elles se relient à la forme même du délire. Le malade est-il un persécuté ? Gomme les autres persécutés, il entend des voix. Ces troubles sont donc bien liés à la maladie elle-même, et non à des complications étrangères (1).

3° Délire impulsif. — Les actes absurdes ou criminels se produisent surtout dans la première période, dans ce temps que M. Legrand du Saulle appelle période médico-légale. Gomme l'a dit Lasègue, il arrive souvent que des condamnés deviennent paralytiques pendant qu'ils font le temps de prison qu'ils ont à subir. G'étaient des aliénés latents. La paralysie générale se montre après le jugement, et, à partir de ce moment, la maladie évolue.

On aurait tort de croire que c'est toujours par une marche aussi dramatique que les malades arrivent au terme intellectuel de leur affection, à la démence. Chez certains d'entre eux, on constate un affaiblissement lent et progressif de toutes les facultés. Ils commencent à travailler moins faci-

(I) Miclde prétend que les lialkicinalions, soit de la vue, soit de l'ouïe, sont assez fréquentes dans la paralysie générale.

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