‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 275 sur 283 · IRRESPONSABILITÉ · texte numérisé non relu

IRRESPONSABILITÉ

mortels. La loi française se place à un point de vue différent : elle admet que tous les actes de l'aliéné, dès qu'il est incapable d'agir avec discernement, sont soustraits à la sanction pénale.

C'est le principe de l'irresponsabilité absolue que M. Jules Falret a si éloquemment défendu devant la Société médicopsychologique, dans une discussion mémorable.

Il ne s'agit pas évidemment de nier l'existence d'un certain degré de conscience et de raison chez nos malades, ou plutôt chez certains d'entre eux ; elles existent à des degrés nombreux et avec des nuances infinies. Mais oiî trouver le phrénomètre qui permettra de juger avec précision l'étendue du délire et la puissance que peut encore conserver la raison ?

Il vaut donc mieux, au risque de certains inconvénients, établir une règle précise et faire profiter l'accusé des incertitudes de la science humaine. Il faut décréter, comme le fait notre législation, l'absolue irresponsabilité des aliénés. C'est là très certainement un acte de haute sagesse, car il est impossible, au point de vue médico-légal, d'établir à cet égard des différences subtiles lorsqu'il est déjà si difficile de fixer la limite oii finit la raison, oii commence la folie (1).

Un homme est fou ou il ne l'est pas, dit le vulgaire. Rien

(1) Depuis l'époque où ces lignes ont été écrites, j'ai complètement changé d'opinion à cet égard. L'expérience clinique m'a démontré qu'il existe des cas où un aliéné présente incontestablement un certain degré de responsabilité, et conserve une certaine partie de sa fortune intellectuelle. Ces sujets sont surtout capables d'être influencés par la crainte d'une répression légale. 11 faut donc conserver, à leur égard, le principe de la responsabilité atténuée.

Bail, liullelin de l'Académie de médecine, 7 septembre 1886 [De la rcsponsabilUé parliellcdes aliénés criminels. C^s d'Euplirasie Mercier).

990 l'aliéné devant la société.

de plus faux que ce dilemme si logique en apparence ; car l'expérience de tous les jours nous apprend que ce n'est point à coups de hache qu'on peut couper ce nœud difflcile. Aussi, vouloir trouver une définition exacte de la folie, c'est, comme on l'a dit avec raison, chercher la pierre phi- |j losophale. j

Passons à une autre partie du sujet. Une expertise a eu lieu ; le coupable est reconnu aliéné. Il est séquestré en conséquence; mais, après une détention plus ou moins longue, il revient à la santé. 11 réclame sa liberté ; doit-on le rendre à la société ? Question difficile et terrible, à laquelle le médecin a seul qualité pour répondre, et qui soulève de nouveau l'antagonisme, dont je vous ai parlé tout à l'heure, entre les droits de l'État et les droits de l'individu.

Il faut avoir vu des malheureux qui, coupables d'un homicide commis sous l'empire d'un état morbide, et i revenus à la raison réclament avec instance leur liberté, pour comprendre les incertitudes, ou pour mieux dire les angoisses de l'homme chargé de résoudre la question. D'une part, mis en liberté, l'aliéné homicide peut toujours redevenir dangereux. A-t-on le droit, pour satisfaire son besoin de liberté, d'exposer un homme inolfensif à ses violences? D'autre part, on comprend la dureté d'une sentence qui prive à jamais de sa liberté un homme autrefois aliéné, et remis en pleine possession de ses facultés.

Les Anglais paraissent avoir résolu la question d'une manière assez pratique, parla création de l'asile de Broadraoor, oti sont détenus les aliénés criminels, dans des conditions qui écartent le danger par une surveillance rigoureuse et des dispositions générales, et qui permettent en môme temps aux détenus de jouir d'une liberté relative et d'un bien-être plus considérable que dans les asiles ordinaires.

Il serait à désirer que des mesures analogues fussent prises en France, au moins en ce qui touche aux aliénés homicides, qui méritent plus spécialement de nous intéresser au point de vue social.

Depuis quelques années, des événements très graves ont vivement attiré l'attention du public sur ce sujet d'une si haute importance, mais qui n'avait pas encore eu le privilège de passionner l'opinion. Nous citerons surtout l'assassinat de Roux, direcleur des affaires départementales, par un aliéné persécuté qu'il avait pris sous sa protection. Le coupable était certainement irresponsable; transféré à l'asile Sainte-Anne, il a tenté de s'évader, a été repris et transféré à la sûreté de Bicêtre.

II est évident que pour les sujets de cette espèce, il faut absolument un asile organisé dans des conditions spéciales, et dans lequel les aliénés devront être soumis à une détention perpétuelle, sans qu'il leur soit jamais permis d'en sortir. La mesure s'impose, au point de vue de la sûreté générale et de la justice distributive.

Messieurs, j'ai résumé en quelques lignes un problème qui, dans sa vaste étendue, exigerait des études qui ne peuvent trouver place dans le cadre de notre enseignement, et vous aurez pu vous convaincre, par ce coup d'œil rapide jeté sur l'ensemble de nos institutions, qu'un abîme profond sépare le passé du présent, et qu'à la sourde hostilité, à la répugnance mal dissimulée d'autrefois, a succédé la plus large et la plus bienveillante sympathie pour les aliénés.

Mieux compris, mieux traité, mieux étudié, le malade tend à reprendre sa place naturelle dans la société, dont il n'est ni l'ennemi ni la victime, mais le pupille et le pro-

tégé. Ainsi rien de plus inepte que l'absurde préjugé qui présente l'aliéniste comme l'ennemi de l'aliéné ; car c'est à la médecine mentale que revient ici la part prépondérante dans toutes les conquêtes de la philanthropie et dans tous les épanouissements de la civilisation, et ce sera l'honneur éternel de la France d'avoir ouvert la voie dans laquelle marchent aujourd'hui toutes les nations policées (1).

(1) Un projet de loi, déposé par le gouvernement, vient apporter de nombreuses et importantes modifications à la loi de 1838; mais on comprend qu'il nous est impossible de discuter une loi dont le texte n'est pas encore adopté.

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