‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 276 sur 283 · DE LA FOLIE HÉRÉDITAIRE ET DE LA FOLIE DITE DES DÉGÉNÉRÉS · texte numérisé non relu

DE LA FOLIE HÉRÉDITAIRE ET DE LA FOLIE DITE DES DÉGÉNÉRÉS

Morel, ce grand observateur, ce clinicien doublé d'un philosophe, avait créé, dans sa classification, un groupe des folies héréditaires. Il réunissait, dans ce chapitre, tous les sujets atteints de troubles avec conscience, les imbéciles, les idiots et, en général, tous ceux dont les ascendants pouvaient être incriminés au point de vue mental.

Mais il est universellement reconnu que l'hérédité domine toute la pathologie mentale, et c'est surtout depuis le livre célèbre de Moreau (de Tours), la Psychologie morbide, que ce principe est reconnu.

Toutefois, comme le dit justement M. Christian, nous possédons, jusqu'à présent, l'intuition des lois de l'hérédité, plutôt qu'une connaissance exacte de ces lois elles-mêmes.

En effet, l'influence même de l'hérédité a été fort diversement appréciée. Dans les quarante-cinq statistiques recueillies par Legrand du Saulle, la proportion des cas héréditaires varie de 4 à 85 pour 100, selon les auteurs. C'est assez dire que, malgré les recherches de tant d'observateurs (nous citerons surtout celles de M. Baillarger), la question en elle-même reste profondément obscure.

Tous les chnicicns admettent l'influence de l'hérédité sur la genèse et l'évolution des maladies mentales ; mais il s'agit ici de savoir si, parmi les fous, on doit reconnaître un groupe spécial d'héréditaires offrant des caractères spéciaux.

Morel n'hésite pas à résoudre la question par l'affirmative, et VOICI les caractères qu'il indique:

\° Explosion plus subilc, plus instantanée, du délire, sous l'influence de la moindre cause déterminante ;

2° Périodes d'alternance et de rémittence beaucoup plus nettement marquées ;

3° Cessation subite des phénomènes délirants en rapport avec leur instantanéité ;

4° Grande tendance à la systématisation des idées délirantes et à l'explosion d'actes instinctifs, avec conservation apparente des facultés intellectuelles ;

S" Conservation d'aptitudes spéciales, surtout pour les arts d'imag^ination (1) ;

6° Symptômes physiques : forme vicieuse de la tête, rabougrissement de la taille, anomalies dans les fonctions génitales.

Tel est, en raccourci, le tableau général de ce groupe des folies héréditaires, auquel Morel a attaché son nom.

Mais il ne s'est pas contenté de faire la pathologie générale de ce groupe ; il s'est efïorcé de créer des types de folie héréditaire, qu'il divise en quatre classes.

Premïèi^e classe. — Malades à tempérament nerveux congénital, plus aptes que d'autres à contracter la folie ; ils délirent avec facilité, sous l'influence des causes les plus futiles.

C'est parmi eux surtout que l'on observe des manies dans la sphère des facultés intellectuelles et affectives, des anomalies, des idées fixes, des excentricités.

Deuxième classe. — Malades chez lesquels la folie se signale bien plutôt par le déhre des actes que par celui des paroles. Ce sont là les sujets atteints de manie raisonnante, de folie morale (expression adoptée par le Congrès de Paris, 1889).

Troisième c/asse.— Dégénérés proprement dits, maniaques instinctifs, chez lesquels se constatent surtout les stigmates physiques.

Qualrième classe. — Comprend les êtres les plus dégénérés : simples d'esprit, imbéciles, idiots.

Malgré les faits nombreux cités par Morel, malgré la ])récision

(1) Morel s'exprime ainsi : « Celle prédominance de lelle ou telle disposition, ou de telle ou telle facullé intellecluelle, au milieu du désordre général des idées et des sentiments, est un phénomène remarquable qu'on retrouve jusque dans les variétés les plus dégénérées des folies héréditaires, dans rimbécillité, par exemple. »

de ses descriptions, il ne put faire accepter, par les alicnistes, ce nouveau groupe de folies, et il n'est pas douteux que l'opposition a reconnu pour cause, en grande partie, le nom même de folie héréditaire.

Et, de fait, en quoi les cas rentrant dans la catégorie de More! sont-ils plus t7-ibutaires de la folie héréditaire que les autres formes de l'aliénation mentale?

Les théories de Morel semblaieiit donc très discutables, et trouvaient peu d'adeptes jusqu'à ces derniers temps.

Mais une nouvelle école est venue les exploiter et leur donner un développement tellement excessif, que les limites de la question sont complètement déplacées et que ses contours perdent toute netteté et toute précision.

D'abord, il n'y a plus que des dégénérés, reconnaissables à des stigmates physiques Gt psychiques ; mais ces derniers jouent ici le plus grand rôle.

On fait rentrer, dans celte catégorie, les idiots, les imbéciles, les sujets atteints de débilité mentale, tout comme Morel. Avec cet auteur, on admet aussi la ma7ïie raisonnante et la folie morale.

Mais ce qui est neuf, tout au moins dans les mots (car la chose existe dans Morel, sous le nom à'idées fixes), on décrit une quinzaine de syndromes épisodiques qui seraient, en quelque sorte, la caractéristique de la dégénérescence, et dont quelques-uns sont baptisés de noms tirés du grec (onomatomanie, etc.).

Ces phénomènes se présenteraient chez les dégénérés, sans aucune règle ; tout dégénéré peut les offrir tous, les uns' après les autres; aujourd'hui dipsomane, il sera demain pyromane. Le hasard, cette divinité antiscientilique, semble présider à la marche de cette curieuse maladie.

Mais il y a plus; après avoir, en dépit de Minerve, fait pénétrer dans ce cadre préconçu la folie du doute, l'agoraphobie, la claustrophobie, etc., après en avoir fait de simples épisodes (épisodes qui souvent occupent toute la vie), on fait entrer de force, dans le même groupe, l'alcoolisme, la folie hystérique et la folie épileptique.

Mais, par une contradiction singulière, on exclut de la liste les aliénés intermittents, les périodiques et les circulaires, qui sont assurément les plus héréditaires de tous les aliénés. '

Pourquoi les repousser? 11 est vrai qu'ils présentent une certaine régularité dans leur marche, et que les recevoir dans la classe des héréditaires, ce serait reconnaître combien est artiiiciel l'édilice qu'on veut élever de toutes pièces (1).

Voyons maintenant quels sont les caractères spéciaux que M. Magnan et ses élèves attribuent au genre de folie qu'ils ont cherché à décrire.

L'héréditaii'e dégénéré présente cliniquement trois aspects différents : un état mental, un état syndromique, un état délirant.

L'état mental comprend quatre degrés: idiotie, imbécillité, débilité mentale, dégénérés supérieurs.

Il ne peut y avoir de contestation pour les deux premiers groupes, mais on comprend facilement combien les deux derniers prêtent le flanc à la critique.

Les dégénérés supérieurs se font remarquer par des facultés au-dessus de la moyenne. Ils peuvent être des magistrats, des savants distingués, des mathématiciens, des politiciens habiles, mais ils présentent, au point de vue moral, de profondes lacunes.

11 résulte de cette définition que tout aliéné plus ou moins héréditaire tombe fatalement dans la classe des débiles, s'il n'appartient pas aux deux premiers groupes, et s'il ne sort pas des classes supérieures de la société, qui seules reçoivent une éducation classique.

L'expérience journalière nous prouve l'abus qu'on fait de cette classification en pratique. On finit par créer ainsi une sorte de remise qui sert à loger, sans aucun effort d'esprit, tous les cas embarrassants dont la définition est difficile à formuler.

Quant à l'état syndromique, M. Legrain le définit : « Toute obsession ou toute impulsion absolument irrésistible, s'accompagnant d'une lucidité complète d'esprit et d'un état d'angoisse. »

Il est facile de voir que, par une confusion familière à l'école dont elle émane, l'expression d'état syndromique constitue un abus de langage, en môme temps qu'un abus de logique, qui consiste à confondre le général avec le particulier. On fait entrer dans la folie des dégénérés une multitude de symptômes «fu'une

(1) La classiQcalion de M. Magnan sépare nettement les héréditaires des inlermittents. (Voii' p. 468).

observation altentive reconnaît chez les aliénés ordinaires, quelle que soit la forme de leur délire. C'est là une véritable usurpation des droits de la clinique, au profit d'une idée préconçue.

Quant à l'état délirant, il comprend une si grande variété de formes diverses, qu'il est absolument impossible d'en reconnaître les limites et de les fixer avec exactitude. La simple énumération des espèces créées par M. Magnan et ses élèves suffirait pour le démontrer. Nous ne voulons pas en fatiguer nos lecteurs.

L'évolution de celte folie aurait aussi, dit-on, des caractères spéciaux.

D'abord la brusquerie, la soudaineté du début. Le délire d'emblée, dit-on, est absolument spécial aux dégénérés. Mais comme ce délire n'est pas incompatible avec les autres formes d'aliénation mentale, il peut éclater sous forme de bouffées délirantes, au cours d'une autre vésanie.

Un autre caractère serait la fréquence des variations dans la forme même du délire, véritable Protée qui saute d'une conception morbide à une autre sans la moindre transition.

Enfin, la terminaison de la maladie peut être la guérison ; mais cette guérison, dont la solidité est des plus douteuses, peut aboutir elle-même à la forme intermittente, dans laquelle les accès reviennent à des intervalles irréguliers (1).

Soit rapidement, soit lentement, ce délire peut se terminer par la démence, terme obligé de presque toutes les maladies mentales.

On voit que les caractères attribués à l'évolution de la folie héréditaire sont aussi vagues, aussi fugaces et aussi contradictoires que les autres signes qui lui sont réservés. Nulle part on ne voit un profil nettement dessiné, une figure qui se détache en relief sur le terrain de la pathologie mentale. Rien de net, rien de précis ; tout est vague, confus, indistinct, suivant l'expression de Lasègue.

En résumé, il demeure établi que l'hérédité est la cause la plus générale et la plus universelle de la folie. Mais rien ne justifie,

(1) Legpain, Thèse de Paris, 1887. M. Legrain semble ici ranger les iiitermitlontg, au moins dans certains cas, parmi les liéréditaires.

jusqu'à présent, la création d'une maladie spéciale appelée folie héréditaire, ni d'un type d'héréditaires dégénérés.

Au premier abord, l'idée paraît séduisante ; mais dès qu'on veut la soumettre à l'analyse d'une critique sévère, toute réalité objective disparaît, et l'on reste en présence d'une série d'hypothèses sans preuve et d'assertions sans autorité.

Voilà pourquoi le congrès des aliénistes de 1889 a sagement fait d'écarter, dans la classification qu'il a formulée, l'expression de fohe héréditaire ou de folie des dégénérés, et d'adopter le mot de folie morale, qui répond à l'état actuel de la science et aux données, positives de l'observation clinique.

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