‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 65 sur 283 · ÉPOQUE CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

attribué le rôle principal; mais ils n'ont jamais songé à en former des groupes spéciaux, ni à leur accorder, pour ainsi dire, une existence indépendante. On peut même ajouter que cette manière de voir aurait été radicalement opposée aux principes généraux, qui les ont toujours portés à subordonner, dans leur système, les phénomènes physiques aux troubles de l'intelligence et du sentiment.

Sans doute, il serait profondément injuste de reprochera ces grands hommes de n'avoir point fait ce que nul à leur époque ne pouvait faire : ils ont largement profité des connaissances acquises, ils les ont libéralement augmentées, ils en ont tiré les conclusions qu'il était alors possible d'en tirer. Ils étaient de leur temps; nous ne serions plus du nôtre si nous pensions absolument comme eux. Pourquoi se dissimuler les imperfections de leur œuvre? Elle suffit amplement à leur gloire et à la gloire de notre pays.

Si j'ai cherché, messieurs, à mettre en lumière le côté faible de la théorie classique, ce n'est point, à coup sûr, pour vous en proposer une autre. Nous vivons à une époque de transition, où nul ne saurait tenter une semblable entreprise sans s'exposer à une défaite certaine ; mais, en vous montrant le travail qui s'est opéré depuis un demi-siècle en psychiatrie, je suis resté fidèle à mon rôle d'historien, et j'ai cherché à vous rendre, dans une rapide esquisse, la physionomie du temps oti nous vivons. On peut en tracer rapidement les contours.

Un de ces courants irrésistibles, qu'il est impossible de remonter, nous porte à chercher partout les lésions physiques, les causes matérielles de l'aliénation mentale. Sans doute, on ne fait pas deux fois en un siècle une découverte comme celle de la paralysie générale ; mais on s'efforce de

AUTOMATISME, MonPIIOLOClE, HÉRÉDITÉ. 33

plus en plus de restreindre le champ de la folie sans lésions, et on y réussit incontestablement dans une certaine mesure.

D'un autre côté, les progrès de la physiologie, qui, nulle part, n'ont été plus rapides que pour ce qui touche au système nerveux, nous ont révélé le rôle immense que jouent les phénomènes automatiques dans toutes les fonctions de l'économie, et plus spécialement dans la vie intellectuelle. Les mots (['automatisme cérébral, de cérébration inconsciente, sont l'expression d'une série tout entière de faits d\ine importance capitale, et qui sont destinés à jouer un rôle immense en psychiatrie.

Il est une autre province de notre domaine qui attire aujourd'hui une attention plus soutenue que jamais : je veux parler de la morphologie. Parmi les grands observateurs qu], depuis l'antiquité, se sont occupés des maladies mentales, il n'en est aucun qui n'ait senti l'importance de la forme, du volume et des anomalies de l'encéphale ; mais 1 nnperfection des connaissances opposait alors une barrière presque insurmontable au progrès, et ce n'est guère que chez les idiots, les imbéciles et les dégénérés, que cette étude avait donné des résultats sérieux. Aujourd'hui que tant d'esprits distingués, parmi lesquels je suis heureux de citer le professeur Broca (1) et mon vieil ami le docteur Luys, s occupent de ces questions avec une si grande ardeur ; aujourd'hui que l'anthropologie est fondée et qu'une analyse plus pénétrante que jamais tend à nous faire connaître jusque dans les moindres détails l'encéphale de

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des siècTes immortelle et lui survivra jusqu'à la fin

toutes les races humaines, il est permis d'espérer que la pathologie mentale à son tour pourra trouver dans cet ordre d'idées ce que l'anatomie morbide est restée impuisante à lui donner.

Enfin, le rôle de plus en plus prépondérant de l'hérédité en aliénation mentale nous porte à considérer la folie, chez un grand nombre de ses tributaires, comme « une maladie qui finit » et non comme une maladie qui commence ; comme un vice de conformation primordiale de l'intelligence plutôt que comme le résultat d'une crise accidentelle ; et, en cela, nous ne faisons que développer l'une des idées les plus justes et les plus fécondes des maîtres de l'école française.

Il est cependant à peu près certain, ou, pour emprunter le langage des mathématiciens, il est certain qu'il est probable que, malgré tous nos efforts, il restera toujours une quantité irréductible dans le problème de l'aliénation mentale, et qu'une clarté complète n'en éclairera jamais toutes les profondeurs.

Mais il ne m'appartient pas de faire ici le métier de prophète, et mon rôle d'historien est fini. Qu'il me soit donc permis de résumer en peu de mots les conclusions qui me paraissent découler de celte rapide excursion à travers les siècles. On peut les réduire à trois points principaux :

En premier lieu, le respect des ancêtres. C'est en approfondissant les difficultés du sujet qu'on parvient à comprendre le mérite de leurs efforts et l'immensité des services qu'ils nous ont rendus.

En second lieu, le culte de l'observation clinique. Ne voyons-nous pas qu'à toutes les époques les grands observateurs qui ont étudié l'aliénation mentale nous ont laissé des tableaux impérissables et qui resteront éternellement

vrais, tandis que le temps a fait justice des diverses théories qui se sont successivement disputé la prépondérance? Travaillons donc à bien observer ; soyons cliniciens avant tout, et c'est ainsi que nous serons les héritiers légitimes d'Esquirol et de Pinel.

Enfin le scepticisme, et je n'entends point par là cette disposition morbide de l'esprit qui nous fait accueillir avec une ironie banale toutes les conceptions nouvelles, et qui deviendrait à la longue plus nuisible aux véritables intérêts de la science que la crédulité la plus enfantine, j'entends par scepticisme cette vertu négative qui consiste h ne jamais accepter un fait sans le vérifier, une idée sans la discuter et qu. nous apprend à ne céder que lorsque l'esprit accablé finit par ployer sous le fardeau des preuves ;. alors, mais seulement alors, on se rend, mais avec la conviction de n avoir point cédé aux entraînements de l'imagination et de ne s'être incliné que devant la vérité. En subissant cette discipline, on court le risque de ne point marcher en tête de son siècle ; mais on a du moins l'avantage de ne point porter le deuil de ces hypothèses, dont l'éclosion est si rapide et dont la vie est si éphémère.

Tels sont, messieurs, les principes que je voudrais faire pénétrer dans vos esprits et qui domineront l'ensemble de mon enseignement. Je ne me dissimule point les difficultés ^e i entreprise; mais je l'aborde avec confiance, soutenu Pa le sentiment du devoir, et connaissant d'avance toute ^a sympathie avec laquelle vous savez accueillir les hommes Qe bonne volonté.

BETJXIÈME LEÇON

DE Lk FOLIE EN GÉNÉRAL.

Sommaire. - Objet de ce cours. - Définition delà folie. - Définition de l'aliéné. - Nécessité d'étudier cette question au point de vue de la physiologie intellectuelle. - Le travail de l'esprit coïncide avec des phénomènes d'ordre physique. - Insuffisance de la métaphysique dans les questions qui relèvent de la pathologie mentale. - Il faut s'adresser surtout aux conditions matérielles d.s phénomènes intellectuels. - Le travail cérébral nécessite toujours une perte de substance. - La pensée est une force qui se manifeste au dehors par des mouvements. - De l'automatisme eu général. - De l'automatisme appliqué aux phénomènes intellectuels. - Cérébration inconsciente. - Inspiration du génie. - Rêves. - Somnambulisme. - Délire. - Rapports de la pensée et du mouvement. -États convulsifs de l'intelligence. - Formes du délire. - Lésions analomiques de la folie. — Conclusions.

Messieurs,

Les maladies ijientales, que l'on considère habituellement comme une famille distincte, comme un monde à part dans l'ordre pathologique, sont cependant unies par les liens les plus intimes, par la parenté la plus étroite, aux affections organiques et aux désordres fonctionnels du système nerveux et à l'ensemble des troubles physiques dont l'économie peut devenir le siège. Rien n'est donc plus contraire au véritable esprit scientifique et au courant des idées modernes que d'isoler la psychiatrie des autres branches des sciences médicales ; et, dans le cours de cet enseignement, nous n'aurons point de préoccupation plus constante que de faire ressortir toute l'importance de cette donnée fondamentale.

DÉFIiNITIOIV DE L'ALIÉNÉ. 37

Mais c'est aujourd'hui par un autre côté que nous voulons aborder la question. Avant de nous plonger dans 1 étude détaillée des perturbations de l'entendement, nous voulons jeter un regard d'ensemble sur la folie envisagée au point de vue le plus général. C'est donc à la psychologie morbide que nous voulons seulement nous attacher, et ce sont, par conséquent, ces phénomènes intellectuels qui jouent incontestablement le rôle prépondérant en pathologie mentale, qui doivent attirer les premiers notre attention. Mais, au seuil même de la question, une difficulté nous arrête. Comment définir la folie?

Je serais disposé, je l'avoue, à me ranger sur ce point à l'avis de Condillac, et j'admettrais volontiers qu'une définition trouve mieux sa place à la fin d'un cours qu'à son commencement ; néanmoins, il me semble difficile de m'embarquer avec vous pour un aussi long voyage, sans savoir du moins quel est le port que nous voulons atteindre.

Je me contenterai donc de vous rappeler la définition classique d'Esquirol : La folie est une affection cérébrale, ordinairement chronique, sans fièvre, et caractérisée par des désordres de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté.

Malgré ses imperfections, que nous sentirons de plus en plus vivement à mesure que nous pénétrerons au cœur de la question, cette formule donne une idée assez nette et assez précise du sujet pour que nous puissions, à titre provisoire, nous en contenter.

Mais il ne suffit pas, messieurs, de définir l'aliénation mentale ; il faut encore définir l'aliéné, et c'est là, bien certainement, au point de vue social, la partie la plus intéressante du problème que nous avons à résoudre.

On peut, je crois, définir l'aliéné : un homme qui, par suite d'un trouble profond des facultés intellectuelles, a

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perdu plus ou moins coinplèfement sa liberté morale et a cessé, par conséquent, d'être responsable de ses actions devant la société (1).

Mais oîi commence la responsabilité? Oii finit-elle? Questions redoutables, qu'il est peut-être impossible de résoudre d'une manière absolue, et dont on ne peut, en tout cas, aborder la discussion sans entrer tout d'abord dans quelques considérations préliminaires.

Pour se faire une idée nette (autant que la chose est possible) de ce que nous devons penser à cet égard, il faut, de toute nécessité, effleurer l'étude de la physiologie intellectuelle, qui diffère, à beaucoup d'égards, de ce qu'on est convenu d'appeler la psychologie.

S'il est un principe universellement admis de nos jours, c'est que le travail de l'esprit coïncide avec des phénomènes d'ordre purement physique.

Cette corrélation intime, qui, à vrai dire, n'a jamais été sérieusement contestée, ne préjuge rien sur la nature intime du principe immatériel. En effet, si nous admettons, avec Platon, que l'homme est une mlelligence servie par des organes, ou, pour traduire plus exactement son langage, un esprit qui se sert d'un corps, nous serons forcément amenés à reconnaître que les opérations de l'esprit doivent s'accompagner de modifications correspondantes dans l'état des organes qui lui obéissent.

Ainsi, pour apprécier le mécanisme des fonctions intelectuelles, deux méthodes parallèles nous sont offertes, deux

(1) On nous permettra sans doute d'invoquer ici le témoignage d'un de nos alicnistes les plus cminents. Le fait vraiment essentiel delà folie, dit M. Baillarger, « c'est la perte du libre arbitre ». Gricsinger, Traité des maladies mentales, trad. Doumic, p. 69 (note). Paris, Delahaye, 1873. i

■ INSUFFISANCE DE LA MÉTArUYSIQUE. 39

chemins différents nous sont ouverts. Comme métaphysiciens, nous pouvons nous isoler du monde extérieur, pour écouter les révélations du sens intime; comme médecins, nous pouvons nous cantonner dans l'analyse de la partie purement matérielle du phénomène qu'il s'agit d'étudier. A laquelle de ces deux méthodes (s'il faut en choisir une) donnerons-nous la préférence?

Je ne veux nullement médire de la métaphysique ; loin de là, je la considère comme le résultat des plus nobles efforts de l'esprit humain ; et en présence des immenses services qu'elle a rendus au développement intellectuel chez toutes les nations civilisées, je ne songe même pas à lui reprocher les contradictions qu'elle a si souvent enfantées. Mais, sans lui manquer de respect, il est permis de se demander si ses procédés sont applicables aux problèmes qui doivent fixer ici notre attention, et si ce mode d'investigation peut aboutir à des résultats utiles en pathologie mentale.

Une objection fondamentale se dresse ici devant nous. Quelle que soit la puissance d'attention de l'observateur, quelles que soient la rigueur de sa logique et la netteté de ses idées, lorsqu'il s'est isolé du monde extérieur pour descendre dans les profondeurs de sa conscience, il ne peut nous en rapporter que la photographie de son propre esprit ; or, il est bien certain que toutes les intelligences ne se ressemblent pas et que les intelligences malades diffèrent profondément, par certains points fondamentaux, des esprits sains.

Descartes se bouche les oreilles, se ferme les yeux et refuse de croire au témoignage des sens, pour s'absorber tout entier dans la contemplation de son âme. Il y découvre la notion de la perfection suprême, de la justice absolue, de l'mfîni dans le temps et l'espace ; il en conclut que ce sont

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là des idées innées, dont le Créateur a seul pu déposer le germe dans son esprit.

Mais il existe des tribus primitives qui ne savent pas compter au delà de trois, qui n'ont dans leur langage aucun mot pour exprimer le bien et le mal, le vice et la vertu, dont toute la vie se passe à subvenir aux plus grossiers besoins de l'existence, et qui paraissent dénuées des instincts les plus vulgaires de notre humaine nature. Croit-on qu'il soit possible de comparer leur intelligence à celle d'un homme civilisé?

Si l'un de ces sauvages, en supposant qu'il pût répéter l'opération de Descartes, était descendu dans les profondeurs de sa conscience, croyez-vous qu'il y aurait trouvé la notion de la perfection et de la justice absolues? Lui qui ne savait peut-être pas compter au delà de trois, aurait-il découvert dans son esprit la notion de l'infini?

Entre un indigène de l'Australie et un philosophe de premier ordre, entre les premiers et les derniers des hommes, l'abîme est tellement profond, qu'il serait peutêtre aussi difficile à un Descartes de comprendre les idées d'un sauvage qu'à un sauvage de comprendre les idées de Descartes.

Or, c'est précisément à des intelligences incomplètes, déviées ou malades, que nous avons affaire. C'est donc en dehors de nous-mêmes qu'il nous faut chercher nos sujets d'étude; et, sans négliger les utiles enseignements de la psychologie, c'est surtout aux conditions matérielles des phénomènes intellectuels que nous devons nous adresser.

Si la physiologie avait dit son dernier mot sur le mécanisme des fonctions cérébrales, si nous connaissions à fond la physique et la chimie de la pensée, nous pourrions sans doute formuler avec une certaine précision les conditions

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