AUTOMATISME DE LA PENSÉE
dégager des entraves qui la gênent et à lui laisser toute la liberté nécessaire pour accomplir ses opérations les plus élevées.
Un écrivain non moins spirituel que profond, qui par une sorte d'intuition avait deviné cette organisation en partie double de l'intelligence humaine longtemps avant que les physiologistes en eussent démontré l'existence, s'est amusé à décrire les exploits d'un corps abandonné par son âme et livré à la direction de ce qu'il appelle la bête. Il le voit marcher avec gravité, saluer avec grâce, parler et se taire à propos, et faire avec succès son chemin dans le monde ; de telle sorte que l'âme, au retour de ses voyages, est fort surprise de se trouver logée dans la bête d'un grand seigneur.
Sans vouloir pousser jusqu'à ses dernières conséquences la spirituelle boutade de Xavier de Maistre, il est permis, je crois, de reconnaître avec lui que des actes parfaitement spontanés en apparence peuvent s'accomplir sans le secours de la volonté, et même sans que nous en ayons conscience.
Dans quelle mesure la pensée elle-même participe-t-elle à cet automatisme? Beaucoup plus, assurément, que nous ne serions disposés au premier abord à le croire. Mais il sufût, pour nous en convaincre, de faire un retour sur nous-mêmes et d'évoquer nos propres souvenirs. Sommesnous maîtres, en effet, de diriger à notre gré le cours de nos réflexions? Pouvons-nous chasser de notre esprit les idées qui nous obsèdent (1)? Pouvons-nous enfin faire reparaître à volonté les notions inscrites dans notre mémoire?
(Ij Voyez ce que dit Locke à ce sujet, The conducl of Ihe understanding, secl. xlv.
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J'en appelle îi tous ceux qui ont subi des examens et qui, en présence d'un juge sévère, ont vu leur intelligence passer subitement à l'état d'une feuille de papier blanc.
Mais il nous faut aller plus loin ; non seulement l'activité cérébrale n'est pas toujours volontaire, mais il arrive souvent qu'elle est parfaitement inconsciente. Je ne prétends pas, sans doute, vous expliquer ce mystère ; je veux seulement vous rappeler quelques faits bien connus (1).
Lorsque, au milieu d'une conversation animée, nous cherchons à nous rappeler un nom, un fait qui nous échappe, il nous arrive souvent de le retrouver longtemps après, au moment oiî nous y pensons le moins. Un travail inconscient s'est opéré dans notre cerveau, et sans aucune intervention de la volonté, nous rentrons en possession de l'idée que nous avions momentanément perdue.
C'est par un travail du même genre qu'une leçon imparfaitement apprise le soir se trouve gravée dans notre mémoire au réveil : l'esprit a travaillé pendant le sommeil du corps, mais nous n'avions pas conscience de ses elTorls.
Dans un ordre d'idées plus, élevé, les penseurs qui pendant un long espace de temps ont fixé leur attention sur un problème difficile sont quelquefois frappés par une idée qui éclate subitement comme une révélation inattendue, et qui leur apporte la solution qu'ils avaient vainement cherchée. C'est ainsi, dit la légende, que Newton est arrivé à plusieurs de ses découvertes; mais, s'il fallait en citer des exemples plus authentiques, nous n'aurions que l'embarras du choix.
(1) On trouvera d'amples détails à ce sujet clans les œuvres philosophiques désir William Hamillon, ainsi que dans le livre de Laycock Mind and liruin, Sinipkin and Marshall, London, I8G9, cl dans celui de Carpenter, Mental Physioloijy, Appleton and C, New-York, 1874.
cÉRiînnATioN inconscuîntr. 47
Je me contenterai de vous apporter ici une observation fort intéressante et que j'emprunte à Garpenter (1).
Un mathématicien avait longtemps cherché la solution d'un problème géométrique, sans pouvoir la trouver ; il avait même construit nne figure qui répondait à peu de chose près aux données de la question, sans y satisfaire complètement. Quelques années plus tard, au moment de se mettre au lit après une journée fatigante, il vit subitement apparaître la solution cherchée sous la forme d'une figure parfaitement exacte, et cette apparition inattendue le frappa d'une terreur profonde : il lui semblait qu'un être surhumain s'était présenté devant lui pour lui apporter une révélation que son intelligence ne pouvait atteindre par ses propres forces.
Voilà, sans contredit, un cas bien authentique de cérebration inconsciente (2), pour nous servir de l'expression de Garpenter; et c'est dans ce sens que nous interpréterions volontiers la définition célèbre de Buffon : « Le génie n'est qu'une longue patience. » Souvent, en effet, ce qu'on appelle Vinspiration du génie n'est que la conclusion, longtemps attendue, d'un travail qui se poursuivait obscurément dans les profondeurs de l'intelligence. G'est une nappe d'eau souterraine qu'un coup de sonde heureusement appliqué fait jaillir au dehors.
Le poète vraimenl inspiré, dont les vers coulent sans eifort, n'est-il pas aussi un type de cette activité toute spontanée qui s'ignore complètement elle-même?
(1) Mental Physiology, p. 536.
(2) Bien que l'idée de la cérébration inconsciente soit absolument r "Ir..'"' philosophiques de Descnrtes, elle découle i m r < '^^Pr'°eipe de l'automatisme, qu'il a si nettement 0 jnule. Le n est point, d'ailleurs, la première fois qu'un philosophe a fourni des armes contre Ini-môme.
« Je ne pense jamais, disait Lamartine à un de ses amis; ce sont mes idées qui pensent pour moi. » Parole profonde et qui jette une vive lumière sur les richesses de cette merveilleuse organisation (1).
Sans sortir des limites de l'état physiologique, les rêves nous offrent encore un exemple d'un travail absolument involontaire de l'esprit. Une série d'idées plus ou moins logiquement enchaînées, mais sur lesquelles nous ne pouvons exercer aucune influence, se déroulent devant nous, et les' conséquences de cet état se prolongent souvent après le réveil; on les voit même aboutir quelquefois à des actes insensés ou criminels. On connaît l'histoire lamentable de ce paysan qui, au sortir d'un mauvais rêve, tua sa femme d'un coup de hache : il la prenait pour l'un des assassins qui venaient de le poursuivre. Les faits de ce genre ne sont heureusement pas fréquents ; mais rien n'est plus ordinaire que de voir les idées d'un rêve se prolonger pendant quelque temps dans l'état de réveil ; et il existe même des sujets qui confondent les événements de la vie réelle avec ceux dont ils ont été les témoins imaginaires pendant leur sommeil.
Mais si nous quittons la physiologie pour entrer dans le domaine de la pathologie, le somnambulisme se présente à nous comme la réalisation la plus complète de l'automatisme de Descartes. D'après le témoignage unanime de tous -les auteurs, le somnambule semble avoir complètement perdu la conscience de ses actes; ce qui ne l'empêche nullement de vaquer avec régularité à ses occupations ordinaires, et même de se livrer avec succès à des
(1) Voir la conférence de M. Lefiouvé sur Lamartine, dans le Temps du 19 janvier 1876.