SOMNAMBULISME
travaux intellectuels. Le domestique de Gassendi servait à table pendant ses accès, et Condillac, qui était somnambule, a écrit quelques-unes de ses meilleures pages dans cet état ; ce qui semblerait démontrer, qu'à l'exemple de M. Jourdain, on peut faire de la métaphysique sans le savoir.
Dans le cas si remarquable que M. Mesnet a tout récemment fait connaître, on pouvait à volonté modifier les idées de^ somnambule en lui présentant un objet quelconque. On lui mettait une plume à la main : aussitôt il s'asseyait et commençait à écrire une lettre ; on lui donnait un rouleau de papier, qu'il prenait pour un cahier de musique, il se mettait aussitôt à chanter une romance; et chaque objet nouveau semblait éveiller une nouvelle série d'idées.
Le malade se trouvait ainsi le jouet du monde extérieur, sans pouvoir réagir contre les impressions venues du dehors (-J).
Je viens de vous montrer, messieurs, que. chez l'homme sain comme chez le malade, la pensée est parfois soustraite à 1 empire de la volonté, et peut même échapper à la conscience.
Sans vouloir conclure à l'identité de ces états cérébraux avec la folie, nous les considérons comme extrêmement rapprochés de l'aliénation mentale. Le fou est un homme qui rêve les yeux ouverts ; il est étranger à la réalité des hoses étranger à lui-même : il est aliéné. Il a perdu, en définitive, sa liberté morale, parce que, semblable à 1 homme poursuivi par un rêve, il est incapable de convoquer assemblée générale de ses facultés intellectuelles, pour délibérer sur les impressions qu'il a reçues; et voilà
maltauL^' ^'«»<oma<ùme de la mémoire et du souvenir dans le 'omnambultsme pathologique. Paris, Félix Maltcste, 1874.
pourquoi, dans une certaine mesure, il a cessé d'être responsable de ses actions devant la société (1).
N'oublions point, d'ailleurs, que ce trouble intellectuel peut coexister avec les plus hautes facultés de l'esprit, et que des hommes supérieurs, en pleine possession de leurs hautes capacités, ont pu être convaincus d'aliénation mentale. Il est humiliant pour la raison humaine de penser qu'au moment où J.-J. Rousseau écrivait les pages les pUi: éloquentes des Confessions, il était complètement fou ; nous en avons cependant la preuve, écrite et signée de sa propre main (2). 11 est très important de se pénétrer de ce principe, qui s'écarte notablement des idées qui ont généralement cours chez le public, et même chez les hommes les plus instruits ; et, dans la pratique, vous trouverez à chaque instant l'occasion d'en appliquer les conséquences.
Mais ce n'est pas tout : s'il existe un rapport de subordination entre la pensée et le mouvement, il n'est pas douteux que les organes du mouvement influent à leur tour sur les opérations de l'intelligence.
Chez les sujets exposés depuis un certain temps à des affections convulsives, on voit quelquefois l'excitation habituellement portée sur les centres moteurs se transporter brusquement sur les centres intellectuels. Ce sont là ce qu'on a nommé les étals convulsifs de t intelligence ; l'épilepsie et la chorée nous en fournissent de nombreux
(1) « Plus j'observe les aliénés, plus j'acquiers la conviction que c'est dans rexercice involontaire des facultés qu'il faut chercher le point de départ de tous les délires.» - Baillarger.ia Théorie de l'automalùmc étudiée dans le manuscrit d'un monomaniaque (Umon med<cale, 12 janvier 1855). - Consulter, à ce sujet, le discours^p^rononce par M. Baillarger à l'Académie de médecine, le 15 mai 185S.
(2) Voir les Dialogues.
ÉTATS CONVtILSIFS DE l/lNTELLlGENCE. 51
exemples, et j'ai moi-môme été témoin d'un cas fort curieux de ce genre dans le service de Moreau (de Toui's).
Une jeune fille de dix-sept ans offrait une contraction hémiplégique des plus accentuées ; aussi longtemps qud persistait cet état spasmodique, elle jouissait de toute la plénitude de son intelligence ; mais, à certains moments, elle recouvrait toute la liberté de ses membres ; elle était prise en même temps d'un délire furieux et courait à travers l'hôpital, dont elle cherchait à escalader les murs pour prendre la fuite.
Nous empruntons le récit d'un fait analogue cà Howe, cité par Carpenter (1) :
Un jeune idiot, enfermé dans l'asile des aliénés de Boston, était sujet à de violents accès de colère ; pour le calmer, on avait pris le parti de le contraindre tous les jours à un travail fatigant. On lui fît donc scier du bois, pendant plusieurs heures par jour ; il s'y prêta de fort bonne grâce, et ses paroxysmes de fureur, à partir de ce moment, ne se montrèrent plus que le dimanche, jW de repos. Maiso n finit par penser qu'il valait mieux encore lui permettre de travailler le dimanche que de le voir dans un état d'exaspération pendant toute la journée ; et le malade, soumis dès ors à un travail régulier et continu, devint aussi calme que les pensionnaires les plus tranquilles de l'établissement.
Une observation très remarquable, rapportée par Esquirol (2), démontre, de la manière la plus évidente, que épilepsie convulsive peut se transformer directement en ' oue, et que les accès convulsifs sont alors remplacés par de crises intellectuelles. Voici le fait.
Un paysan était sujet, depuis l'âge de huit ans, à de
(1) Op. cil., p. 323^
(2) Ksquirol, Mémoire ^ur la monomanie homicide, D. 8Jl .
32 DE LA FOLIE EN GÉiSÉRAL.
fréquents accès d'épilepsie. Depuis deux ans, sa maladie a changé de caractère, sans qu'on puisse en alléguer de raison ; au lieu d'accès d'épilepsie, cet homme se trouve depuis cette époque attaqué d'un penchant irrésistible pour le meurtre. Il sent l'approche de son accès plusieurs heures, quelquefois un jour avant l'invasion ; du moment où il a ce pressentiment, il demande avec instance qu'on le garrotte, qu'on le charge de chaînes, pour l'empêcher de commettre un crime. «Lorsque cela me prend, dit-il, il faut qu'e je tue, que j'étrangle, ne fût-ce qu'un enfant. « Sa mère et son père, que du reste il chérit tendrement, seraient, dans ses accès, les premières victimes de son penchant au meurtre. « Ma mère, s'écrie-t-il d'une voix terrible, sauve-toi, ou il faut que je t'étouffe 1 »
Avant l'accès, il se plaint d'être accablé par le sommeil, sans cependant pouvoir dormir ; il se sent très abattu, et éprouve de légers mouvements convulsifs dans les membres. Pendant les accès, il conserve le sentiment de sa propre existence. Il saitparfaitementqu'encommettantun meurtre,
il se rendrait coupable d'un crime. Lorsqu'on l'a mis hors d'état de nuire, il fait des contorsions et des grimaces effrayantes, tantôt chantant, tantôt parlant en vers. L'accès dure d'un à deux jours; l'accès fini, il s'écrie : ce Déliezmoi; hélas 1 j'ai bien souffert, mais je m'en suis tiré heureusement, puisque je n'ai tué personne ! »
M. Jules Falret, dans son excellent travail sur létat mental des épileptiques (1 ) , a rapproché de cette observation deux autres cas semblables. J'ai moi-même eu l'occasion de voir une jeune fille, devenue folle après la guérison d'une épilepsie qui durait depuis plusieurs années ; quand le déhre
(1) Archives générales de médecine, 1861, p.
SOLIDARITÉ DES ACTIOtNS CÉUÉBRALES. S3
cessa, les accidents convulsifs se montrèrent de nouveau.
Les faits de ce genre, qui constituent dans l'histoire des maladies mentales une classe à part, semblent démontrer qu'il existe un rapport des plus intimes entre les phénomènes intellectuels, d'une part, et les centres moteurs, de l'autre (1). Mais une corrélation non moins évidente réunit aux troubles sensoriels les perturbations psychiques ; et, sans insister sur la fréquence du délire provoqué par la seule influence de la douleur, nous rappellerons qu'il existe toute une classe de vésanies que l'on connaît sous le nom de dysphrénies névralgiques (Schule)^ et dans lesquelles l'excitation douloureuse d'un nerf semble déterminer, non pas un délire transitoire, mais de véritables accès d'aliénation mentale.
Ainsi, les divers modes d'activité de l'encéphale, semblables aux forces physiques qui gouvernent la matière, semblent changer de forme et se substituer les unes aux autres avec une facilité vraiment merveilleuse, et les excitations morbides ne semblent pas avoir un long chemin à parcourir pour se transporter d'un centre sensitif ou moteur sur un centre intellectuel, ou réciproquement. En un mot, la solidarité des actions cérébrales est l'une des vérités les mieux démontrées en psychiatrie. Nous aurons souvent l'occasion d'invoquer les conséquences qui découlent de ce grand principe,
^ Messieurs, si j'ai réussi à vous donner une idée exacte de l'aliénation mentale, esquissée à grands traits, vous comprendrez que les états qu'on décrit dans des ouvrages clas-
0) Tout récemment, un travail remarquiiblc sur les Origines psijchomolrices du délire a été présenté au Congrès international de médc-
ne mentale par Jules Cotard, un aliéniste des plus éminonts, qu'une mon prématurée vient de nous enlever.
siques sous le nom de lypémanie, de tnanie, de monomanie, ne sont au fond que des expressions syraptomatiques d'un trouble profond de l'ialelligence, et ne constituent pas des maladies à part. Il paraît en effet bien démontré qu'une forme spéciale d'aberration intellectuelle ne correspond pas toujours à une lésion déterminée.
Prenons, par exemple, la paralysie générale, dont les altérations anatomiques offrent un type sinon constant, du moins réductible à un petit nombre d'espèces ; nous savons aujourd'hui que, loin d'être toujours caractérisée, comme on le croyait au temps de Bayle, par le délire des grandeurs, elle peut coïncider avec la lypéraanie, avec la monomanie, avec l'excitation maniaque, avec l'hypochondrie et môme avec la démence. Voilà donc une lésion anatomique à peu près constante, qui se traduit au dehors par des phénomènes intellectuels essentiellement divers. Que penser, dès lors, des pathologistes qui croient pouvoir mettre le doigt sur la lésion caractéristique de la vésanie?
On conçoit, d'un autre côté, qu'il est parfaitement possible que les troubles intellectuels ne laissent derrière eux aucune trace appréciable. Une excitation morbide déterminée fait dévier les fonctions cérébrales ; mais, une fois l'excitation disparue, il ne reste plus de lésions visibles.
Placez une boussole auprès d'un morceau de fer, vous verrez dévier l'aiguille; mais l'examen le plus attentif ne vous fera constater aucune altération physique dans cette petite barre d'acier. On est allé plus loin, et, grâce à des expériences très ingénieuses, Donders (1) a tenté de mesurer la vitesse de la pensée. Une fois ce point de départ acquis,
(1) C -F Donders, Vitesse des actes psychiques (Archives néerlan. daises, t. 111, 1868). ^ Consulter aussi lo travail de Tl>. Ribol, Du^ rie des actes psychiques (Revm philosophique, l'ans, mars 1870,.