‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 70 sur 283 · VITESSE DE LA PENSÉE · texte numérisé non relu

VITESSE DE LA PENSÉE

les observateurs se sont donné libre carrière, et c'est par centaines que l'on peut compter les procédés, de plus en plus perfectionnés, qui ont été appliqués à l'étude de cette question. Il paraît démontré que la "vitesse psychique varie considérablement d'un individu à un autre, et que les divers états par lesquels peut passer le même sujet modifient considérablement les temps de réaction.

On devait naturellement tenter la même expérience chez les aliénés. Maudsley avait exprimé l'idée que la folie devait amener des modifications notables à cet égard. Des observations tentées directement dans ce but par Obersteiner junior (d), avec le concours d'Exner, et reprises depuis par Buccola (2), ont démontré qu'il existe un retard notable dans la vitesse dos jugements opérés par les aliénés.

Hien de plus intéressant que ces données, s'il était possible de les appliquer correctement à des fous. Mais il est facile de s'assurer directement que, même chez les moins malades d'entre eux, il existe une telle mobilité d'idées qu'il est extrêmement difficile de fixer leur esprit sur les phénomènes les plus simples, quand il s'agit de les apprécier. Esquirol avait dit, et avec raison, que la perte de la faculté d'attention est la plus importante des lésions psychologiiiues que subissent les fous. Or, c'est précisément par faiblesse d'attention que la vitesse des jugements à formuler, sur des phénomènes élémentaires, se trouve retardée chez nos malades. 11 s'agit d'une conséquence et non pas d'une cause.

(1) Archives de Virchoio, 1874.

(2) Biiccola. La legge délia coscienza neW uomo sano o neW uomo menalo (Arch. ital. per le malatUe nciv. Milano, J881, p. 82). -

Vm^f^ùnH sulla celerita délie percezioni negli alienali (Môme recueil, 1881, p. 2:!7). - Sulla mùuva dcl lempo. etc. {Rio.

L k ' ^'aS''^ 1881, p. 1). - La legge del lempo

nu fenomeni del pensiero. Milano, 1883.

Mais quelle que soit la nature de ces modifications fonctionnelles, il est hors de doute qu'il existe dans le cerveau des insensés des altérations qui échappent à l'histologie, et que des investigations de plus en plus précises nous permettront de saisir à bref délai. Déjà tout porte à croire que lesptomaïnes, ces produits toxiques récemment découverts, et qui jouent certainement un rôle si important en pathologie, circulent en abondance dans le sang de certains aliénés et spécialement des mélancoliques. L'on ne saurait attribuer une trop grande importance aux modifications qu'i peuvent en résulter dans le fonctionnement de l'intelligence. Le rôle de l'urémie est peut-être ici dépassé, en ce qui touche aux facultés mentales. Au reste, les recherches de cette espèce sont à l'ordre du jour et nous ne songeons nullement à formuler ici des résultats définitivement acquis.

Nous voulons seulement montrer quels sont les horizons prochains qui s'ouvrent devant nous, et dans quelle direction l'on peut chercher ces données matérielles, ce substratiim organique^ qui nous manquent depuis longtemps. , Au reste, dans l'état normal, il se produit des phénomènes analogues ; tous ceux qui se sont livrés au travail cérébral peuvent s'en rapporter à leur propre expérience ; l'esprit n'o éit guère aux ordres de la volonté : tantôt, en effet, l'intelligence est rétive et refuse d'avancer ; tantôt, au contraire, elle pren le mors aux dents et l'on ne peut plus l'arrêter.

Il existe d'ailleurs des altérations du système nerveux qui reconnaissent des causes physiques parfaitement appréciables et dans lesquelles l'histologie ne révèle aucune altération de structure. C'est ainsi que l'empoisonnement par le curare détruit les propriétés des nerfs moteurs ; voilà une lésion parfaitement physique, mais qui ne peut être constatée que par l'exploration galvanique.

Permettez-moi de vous en signaler un autre exemple, dans un sens entièrement opposé. Le tétanos excite au degré le plus marqué les fonctions de la moelle épinière et détermine des convulsions qui aboutissent à la mort, et cependant les lésions caractéristiques du tétanos sont encore à trouver (I).

Ne pourrait-il pas y avoir dans certains cas un tétanos de If intelligence, c'est-à-dire une excitation d'une épouv. ntable violence portée sur les centres intellectuels, et ne se traduisant, au point de vue anatomiqiie, par aucune lésion constante?

Au reste, s'il était possible aux médecins de saisir les traces d'altérations aussi fugitives, la déplorable habitude de ne pratiquer les autopsies que vingt-quatre heures après la mort suffirait pour annuler toutes les chances favorables à cet égard .

Résumons-nous. Ce serait une erreur absolue, dans l'état actuel de la science, de parler de la folie comme d'une maladie sans lésions, ou sine materia. Mais il serait également erroné de vouloir trouver une lésion spéciale pour chaque forme de délire, au lieu de considérer ces désordres intellectuels comme l'expression symptomatique d'un grand nombre d'états divers. Ne savons-nous pas, par exemple, qu'il existe une folie sympathique, qui répond aux troubles viscéraux les mieux localisés, et qui pour un seul et même organe peut revêtir toutes les formes connues de l'aliéna- " tion mentale?

D'ailleurs il est certain que des causes diamétralement

crîbien* l'origine équine du tétanos et de sa nature mi-

piTP m-"^ Qn(iQve. assez universellement acceptées pour

mises au nombre des faits scientifiquement démontrés.

88 DE LA FOLIE W GÉNÉllAL.

opposées peuvent déterminer les mômes effets : l'anémie et l'hyporémie cérébrales produisent toutes les deux des phénomènes d'excitation et de collapsus. C'est là une application de la loi générale d'après laquelle les tissus, aux approches de la mort, prosentent une exagération notable de toutes leurs propriétés. Coupez un nerf mixte, il devient plus excitable au niveau de la section ; puis, l'extrémité du nerf venant à mourir, cette excitabilité se transporte des parties périphériques jusqu'aux dernières extrémités du tronc nerveux ; puis, le nerf étant mort, les muscles correspondants deviennent irritables à leur tour avant de mourir eux-mêmes (1). On comprend dès lors comment la privation du sang peut exciter les centres nerveux au même titre qu'un afflux exagéré.

On ne se méprendra point, nous l'espérons du moins, sur la portée de cette argumentation. Loin de nous la pensée de combattre l'application des études anatomo-pathologiques aux maladies mentales ; nous avons seulement voulu montrer qu'il faut envisager la folie comme une lésion d'ensemble, et ne point considérer les diverses formes de délire comme des maladies spéciales ayant chacune une place à part.

Tels sont, messieurs, les principes généraux qui doivent nous guider dans nos études, et si j'ai tenu à vous les exposer au début de ce cours, c'est surtout pour vous offrir les moyens de grouper aulour d'une conception d'ensemble les détails que l'observation clinique et le contact journalier des malades pourront vous fournir.

(1) Cl. Bernard, Leçons de pcilhologic expèrimenlale. Paris, Baillièro, im, p. 208.

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