‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 71 sur 283 · DES ÉLÉMENTS MORBIDES DE LA FOLIE DES ILLUSIONS ET DES HALLUCINATIONS · texte numérisé non relu

DES ÉLÉMENTS MORBIDES DE LA FOLIE DES ILLUSIONS ET DES HALLUCINATIONS

Sommaire. — Principaux éléments qui constituent l'aliénation mentale. " — Troubles de la sanlé physique. — Délire.— Troubles de l'intelligence.

— Troubles partiels. — Altération de la sensibilité, de l'intelligence ef, de la volonté. — Illusions. — Hallucinations. — Hallucinations de l'ouïe,

— Bourdonnements, bruits, voix. — Dialogues. — Hallucinations de l'ouïe chez les sourds. — Hallucinations dédoublées ou unilatérales.

— Hallucinations de la vue. — Leur fréquence relative. — Lumières flammes, points nébuleux. — Apparitions. — Hallucinations de la vue chez les aveugles. — Rapports entre les hallucinations de la vue et certains phénomènes physiologiques. — Hallucinations du goût, do l'odorat et du toucher. — Hallucinations réunies de plusieurs sens. — Hallucinations psychiques.

Messieurs,

Nous avons étudié la folie, dans la leçon précédente, au point de vue le plus général. Nous allons aujourd'hui passer de la synthèse à l'analyse et nous occuper des principaux éléments qui constituent l'aliénation mentale.

Pour rester fidèle à notre programme, nous aurons à considérer la question sous deux faces différentes : le côté physique et le côté moral. S'il est indispensable, en effet, de connaître à fond les phénomènes psychologiques qui caractérisent la folie, il est en même temps de la plus haute importance de bien apprécier les troubles que présente la santé du corps chez les aliénés, ainsi que les modifications que leur état général imprime à tous les processus "mor- ' ^^"^ partie du sujet sera traitée dans une de nos

prochaines leçons ; mais, pour le moment, c'est à l'étude du délire que nous allons consacrer toute notre attention.

Les troubles psychiques sont les uns généraux, les autres partiels. On peut réduire à trois termes les lésions générales de l'entendement : l'excitation, la dépression, l'affaiblissement des facultés intellectuelles. Certains aliénés, en effet, vivent dans un état d'agitation permanente ; ils vont et viennent, parlent avec une intarissable abondance, et présentent la mobilité la plus incroyable dans les idées. D'autres, au contraire, sont plongés dans une torpeur profonde, qui semble ralentir à la fois les fonctions de l'esprit et celles du corps ; enfin, l'abolition presque complète de la vie intellectuelle semble caractériser non seulement l'état de démence, dans lequel s'affaissent graduellement la plupart des vieux aliénés, mais aussi l'engourdissement cérébral qui frappe subitement certains malades, et qui peut se dissiper de même.

Ces vues d'ensemble, il faut bien le reconnaître, n'offrent pas par elles-mêmes une grande utilité pratique ; pour bien en saisir la portée, il faut aborder l'étude de la manie, de la mélancolie et de la démence. Nous nous réservons donc d'entrer plus tard, à ce sujet, dans de plus amples développements.

Un intérêt plus direct se rattache aux troubles partiels des facultés de l'esprit. Ils peuvent affecter la sensibilité (1). l'intelligence ou la volonté. Les impulsions irrésistibles, la perversion des instincts et l'inertie morale paraissent résulte des perturbations de la volonté; les conceptions délirantes appartiennent aux lésions de l'intelligence, ainsi que le manque d'attention, auquel Esquirol faisait jouer

(I) Il est bien entendu que nous employons ce mot dans le sens psychologique.

DES ILLUSIONS ET DES HALLUCINATIONS. 6l

un si grand rôle dans les maladies mentales; enfin, c'est aux altérations de la sensibilité que se rapportent les illusions et les hallucinations, dont nous allons nous occuper aujourd'hui.

Il y a vingt-cinq siècles que l'un des plus grands philosophes {\) qui aient jamais existé descendait des marches du ■trône, oii sa naissance semblait l'appeler, pour se plonger dans les austérités d'une vie ascétique, au sein des forêts. Entouré bientôt de nombreux disciples, il devint le fondateur d'une religion dont les adeptes se comptent aujourd'hui par centaines de millions et dont le principe fondamental est que nos sens sont absolument trompeurs, que le vide existe autour de nous et que l'univers tout entier n'est qu'une gigantesque hallucination.

Cette doctrine, reprise et transformée par certains philosophes modernes, semblerait presque trouver sa justification et son point de départ dans les phénomènes si remarquables qui doivent aujourd'hui occuper notre attention. Il existe, en effet, pour un grand nombre de nos malades, un monde purement imaginaire, dont les apparences ne répondent en rien à la réalité extérieure et dans lequel le drame si compliqué qui semble se passer en dehors n'existe que dans les étroites limites d'un cerveau malade.

Et pourtant, pour les véritables hallucinés, ces perceptions fictives sont aussi poignantes que les réalités les plus palpables, et, lorsqu'on s'efforce de combattre leurs convielions, ils nous répondent avec une logique inflexible : 0 Monsieur, s'il faut douter de tout, je dois douter que je vous vois, que je vous entends, que je vous touche ; car si

(I) Siddliarta (le Bouddha),

6â LES ÉLÉMENTS MOniîlDES DE LA FOLIÉ.

le témoignage de mes sens peut me tromper une première fois, il peut aussi me tromper une seconde. » Il est impossible de répondre à ee raisonnement. Mais ce n'est pas par les syllogismes qu'on peut créer la médecine ; c'est à la clinique, c'est à l'observation des faits qu'il faut s'adresser lorsqu'on veut appuyer l'édifice sur un terrain solide.

Nous allons donc pénétrer ensemble dans ce monde imaginaire. Nous allons étudier d'abord le phénomène dans l'ensemble de ses manifestations, nous en discuterons les caases et nous tenterons discrètement d'en expliquer le mécanisme, autant du moins que la chose est possible dans l'état actuel de nos connaissances en matière de physiologie cérébrale.

Si le mot àliallucination existe depuis les origines de la psychiatrie, c'est seulement depuis l'époque contemporaine qu'il a acquis le sens nettement défini qu'il présente depuis Esquirol. Jusqu'alors les médecins, aussi bien que les gens du monde, confondaient l'hallucination avec les conceptions délirantes et les autres manifestations intellectuelles de la folie; et, encore aujourd'hui, le public croit volontiers que ces deux expressions, un halluciné et un fou, sont absolument synonymes. Esquirol, le premier, donne une définition précise du phénomène. « Un homme, dit-il, qui a la conviction intime d'une sensation actuellement perçue, alors que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n'est à portée de ses sens, est dans un état d'hallucination. C'est un visionnaire (1).» On peut abréger cette définition en disant que l'hallucination est une perception sans objet. Nous savons bien à quelles critiques cette définition est exposée. Nous croyons cependant que, si Ton veut bien

(1) Esquirol, Maladies menlalcs, t. l", p. 80. Paris, 18.1^.

t)ES ILLUSIONS. 63

écarter les susceptibilités de la scolastique, elle répond très exactement à la vérité.

Une illusion, au contraire, est une perception réelle, mais faussement interprétée. Elle peut exister non seulement chez des malades, mais encore chez des individus dans un état parfaitement normal de santé. Vue de loin, une tour carrée paraît ronde. La perspective modifie les formes apparentes des objets, et les illusions du mirage sont un exemple familier de ces erreurs des sens, qui s'expliquent par les lois de la physique.

Mais, chez nos malades, il s'agit d'illusions pathologiques. Un objet réel donne lieu à une interprétation absolument erronée. Aux yeux d'un maniaque, des linges accrochés à une fenôtre deviendront des cadavres suspendus au gibet. Des images qui flottent dans l'air deviendront des ballons dirigés par des aéronâutes, et la figure du premier venu retracera à l'imagination les traits de l'ami le plus intime. Avec Une élégante concision, Lasègue exprime cette idée dans les termes suivants : « L'illusion est à l'hallucination ce que la médisance est à la calomnie. L'illusion s'appuie sur la réalité, mais e'ie la brode ; l'hallucination Invente de toutes pièces, elle ne dit pas un mot de vrai. »

Tous les sens peuvent être le point de départ d'illusions, mais celles de la vue sont beaucoup plus fréquentes que celles de l'ouïe ; le contraire a lieu pour les hallucinations, comme nous le verrons bientôt.

Nous ne croyons pas devoir insister plus longuement sur les phénomènes de cet ordre, qui se confondent, dans a plupart des cas, avec ceux dont on cherche à les séparer.

n existe point ici de limites bien précises, et la frontière n est pas bien nettement tracée. Le point de départ maenel d une illusion est souvent si léger, qu'il ne peut guère

64 DES ÉLÉMENTS MORBIDES DE LA POLlË.

être considéré que comme le choc qui fait jaillir l'étincelle. M. Maury, qui, comme on le sait, est extrêmement sujet aux hallucinations de la vue, est frappé un jour par le reflet d'une glace qui brillait au soleil : il voit aussitôt se dresser devant lui un cuirassier à cheval, dont il croit distinguer tout le costume, le casque, le plumet, la cuirasse et l'habit (1). Lorsqu'il suffit d'une impression si fugitive pour évoquer un tableau si complet, n'a-t-on pas le droit de penser que l'image fantastique a été créée de toutes pièçes? D'ailleurs, il est parfois impossible de dire où finit l'illusion, oiî commence l'hallucination. Un aliéné regarde attentivement un portrait ; tout à coup il le voit sortir de son cadre et prendre les allures d'un personnage vivant. Est-ce d'une illusion ou d'une hallucination qu'il s'agit? La difficulté de répondre à cette question suffit pour miontrer combien les barrières qu'on élève entre ces deux ordres de faits sont artificielles et combien sont intimes les rapports qui les unissent. Nés dans des conditions presque complètement identiques, ces phénomènes se rattachent évidemment aux mêmes causes et se rencontrent simultanément chez la plupart de nos malades.

Les hallucinations, dont nous allons maintenant nous occuper, nous offrent le type le plus complet du délire sensoriel. En effet, dans toute sensation pervertie ou transformée, il existe au moins un point de départ, qui nous vient du monde extérieur ; mais, chez les hallucinés, c'est la pensée elle-même qui prend un corps; c'est une impression purement subjective qui se projette au dehors, et va

(1) Maury, le Sommeil el les Rêves, 2« édit. Paris, Didier, 1S62, p. S8.

DES Hallucinations, CS

se mêler aux objets réels, dont l'existence nous est révélée par le témoignage de nos sens.

Un phénomène aussi bizarre devait naturellement s'imposer à l'attention des aliénistes et des philosophes ; et, parmi les questions si complexes que soulève l'étude de la pathologie mentale, il n'en est peut-être aucune qui ait été plus vivement controversée. Quelle est la nature intime, quel est le mode de production de ces troubles sensoriels? Quels sont leurs rapports avec l'état mental des aliénés? Quelles sont, enfin, les lésions anatomiques qui leur correspondent, s'il en existe? Tels sont les problèmes qui ont été agités et fort diversement résolus par les observateurs qui ont abordé cette étude. Fidèle à l'exemple qui nous a été donné par tous les auteurs, nous commencerons d'abord par analyser les faits ; nous discuterons ensuite les conclusions qui paraissent en découler.

Hallucinations de l'ouïe. — Tous les sens, sans exception, peuvent être alfectés d'hallucinations, mais c'est incontestablement l'ouïe qui joue ici le premier rôle, du moins chez les aliénés. C'est, en effet, le sens de l'ouïe qui joue le rôle le plus élevé dans l'ordre des fonctions cérébrales et qui nous fournit les notions de l'ordre le plus élevé.

C'est surtout le sens de l'ouïe qui nous permet d'acquérir des idées abstraites; c'est lui qui, de tous les sens, ollre lepi.s de surface aux troubles qui viennent assaillir 1 intelligence.

Les fausses perceptions de l'ouïe sont donc beaucoup P'us fréquentes que celles de tous les autres sens. On peut ajouter en même temps, que ces hallucinations sont de ouïes les plus graves, celles qui se rapportent le plus

66 DES ÉLÉMENTS MOllItlDES DE LA FOLIE.

directement à la folie, et qui se dissipent le moins facilement.

Mais ce symptôme peut se présenter sous bien des aspects divers, et avec des degrés d'intensité bien différents.

Il existe pour l'ouïe, comme pour les autres sens spéciaux, des hallucinations élémentaires; ce sont des bruits, des bourdonnements, des sons de cloches, qui, le plus souvent, sont appréciés par le malade lui-même à leur juste valeur. Mais, à un degré déjà plus avancé, l'hallucination pfend un caractère plus nettement accentué. Ce sont des bruits de pas, c'est une personne qui semble marcher dans la pièce voisine, ce sont des notes musicales, c'est enfin la crépitation de la fusillade ou le bruit du canon.

A ces perceplions erronées viennent déjà bien souvent s'ajouter des conceptions délirantes, et pourtant nous ne sommes encore qu'au seuil du labyrinthe. Un pas de plus et nous y entrons directement.

Dans l'une des émeutes qui ont si souvent ensanglanté Paris, la femme d'un ouvrier, enceinte de huit mois, vit son mari tombé mortellement frappé par une balle. Un mois plus tard, elle accoucha heureusement, mais le dixième jour après l'accouchement, le délire éclata. Elle entendait le bruit du canon, des feux de peloton, le sifflement des balles. Elle guérit au bout d'un mois ; mais pendant l'espace de dix ans elle eut six accès seniblables, et toujours les mômes hallucinations se sont renouvelées au début dil délire (1).

L'hallucination prend une forme mieux définie, lorsque le malade entend des voix. Rien de plus fréquent que ce

(1) Buillarger, Des hallucinations {Mém. de V Académie de médecine, '\m, V. 279).

Hallucinations de l'ouie.

■phénomène, qni constitue à lui seul l'un des éléments les plus importants du délire et qui suffit quelquefois pour lui imprimer une direction spéciale.

Entre le malade qui n'entend que des bruits et celui qui entend des voix, il existe tout un abîme, et cependant, même pour cette dernière manifestation du phénomène, il est une multitude de degrés : d'abord on entend des interjections, des monosyllabes, [de simples mots, le plus sou- Vent injurieux. Les choses peuvent en rester là ; mais, à un degré plus élevé, les paroles se groupent pour former des phrases, les phrases se groupent de manière à former un sens, et le monologue s'établit.

Certains aliénés entendent deux ou plusieurs voix parfaitement distinctes, et vivent, pour ainsi dire, au milieu d'un monde imaginaire, peuplé d'interlocuteurs invisibles II arrive souvent que le malade fait lui-même les demandes et les réponses, en adoptant deux intonations différentes Chez les sujets qui parlent plusieurs langues, les voix emploient souvent plusieurs dialectes différents. E^^qui^ roi (l)rapporte l'observation d'un préfet de Napoléon, qui connaissait presque toutes les langues de l'Europe, et qui |lcv.nt ahené à la suite des désastres de 1812. Dans son dé-

lân;.! '"'m'"'' l^s

2 h ' ' '"^"^ """^^ g- -'très.

langue a ^^-^ lahéné jv"'' ''''' ''''' '''' habituellement

du délire dp ^ ' ""^ '^'^"^"^^ ^-^"«int^

"^éhre de persécution, et qui s'entendait adresser les in-

^î-^a'ii'ol, DesmctlcuHésmenlales, 1838, t. I, p. iG\.

68 DES ÉLÉMENTS MOUBlDES DË lA FOLIE.

suites les plus grossières dans le patois de son pays ; cette malade, qui habitait Paris depuis de longues années, et qui parlait fort bien le français, était persuadée que ses ennemis avaient fait venir tout exprès des gens des environs de Tulle pour l'accabler d'injures et publier a haute voix les plus infâmes calomnies à son égard.

Parfois enfin les voix deviennent confuses, et le sujet ne distingue pas clairement les paroles qu'il croit entendre ; m,is, le plus souvent, cet affaiblissement de perceptions erroriées indique une amélioration dans 1 état du malade Les vrais hallucinés éprouvent des impressions dont la netteté ne laisse rien à désirer ; ils s'expriment de manière a ne laisser subsister aucun doute sur ce point Un jour M FoviUe voulait combattre les convictions dun pret.e halluciné. «Monsieur, lui répondit ce malade, je dois donc douter de tout ce que vous me dites, je dois douter que je vous vois, que je vous entends? « C'est précisément cett vivacité des impressions qui rend si dangereux les aliènes de cette espèce : au moment où ils paraissent le plus tranquilles, une voix leur parle, et ils se précipitent avec fureur sur les personnes qui les entourent.

La direction dans laquelle les voix arrivent aux hallucinés est extrêmement variable : tantôt elles descendent du ciel, tantôt elles viennent du plafond; quelquefois elles sortent de la terre, des murs, des meubles qui garnissent l'appartement. Souvent, quand le malade est seul, il entend parler derrière lui; est-il au contraire dans un heu public, il attribue à l'une des personnes présentes les e ressi^ns qui viennent de frapper son oreil^; enfin da . ces hallucinations complexes où les troubles de la > c Lcident avec ceux de l'ouïe, le malade entend ^ vo^ des apparitions qui viennent troubler son repo. Ce sont

HALLUCINATIONS UNILATÉHALES. (39

tantôt des avertissements, tantôt des menaces, tantôt des paroles a/fectiieuses qui lui sont adressés ; souvent môme il s'entretient avec ces fantômes et soutient avec eux une conversation prolongée.

Les voix paraissent quelquefois venir d'un point éloigné, et môme d'une grande distance. Une dame anglaise se plaignait de s'entendre adresser à chaque instant des injures qui semblaient partir de la maison voisine ; elle finit un jour par perdre patience, et crut devoir acheter cet immeuble, pour en chasser les locataires; mais, à sa grande surprise, ils continuèrent à l'insulter, même après leur départ (1).

Ce sont quelquefois les organes intérieurs qui semblent être le point de départ des voix perçues par le malade. Une vieille aliénée entendait chanter des cantiques dans son estomac ; une mélancolique, observée par Pinel, indiquait un point, à la région postérieure de la tête, où semblaient se produire les hallucinations; enfin, rien n'est plus fréquent que de voir des malades obsédés par des voix qui partent de l'épiglotte ; c'est la forme la plus commune des troubles sensoriels de cette espèce, qu'il ne faut pas confondre avec les illusions de l'hypochondrie.

Pour achever le tableau des hallucinations de l'ouïe, au point de vue physique, il nous reste à signaler l'un des faits les plus curieux que l'observation nous révèle : c'est que la surdité, ioin de mettre obstacle à ces phénomènes, paraît en être l'une des causes prédisposantes les plus efficaces. Presque tous les aliénés sourds, en effet, finissent par avoir des hallucinations de l'ouïe. Souvent, en pareil

MarlhalÏTsTf/Tà'"*''^ """^ London, Simpkin and

70 LES lÎLÉMENTS MOlUUDEi? DE LA KOLIE.

cas, on trouve à l'autopsie des lésions très prononcées do l'appareil auditif.

C'est sans doute daiis des conditions analogues que su produisent ces hallucinations singulières, qui ne sont perçues que d'un seul côté. Bien que les faits de ce genre soient I extrêmement rares, il en existe des cas bien authentiques. |! Pinel, Griesinger, MM. Galmeil, Baillarger et Moreau (de | Tours), ainsi que plusieurs autres observateurs, en ont rapporté des exemples fort remarquables, et qui sont trop connus pour que je songe à les reproduire ici. Je ne veux citer ici qu'un seul fait : Schrœder van der Kolk a donné des soins à une femme qui se croyait poursuivie par le diable ; elle l'entendait proférer les blasphèmes les plus affreux.

Pour faire exorciser le malin esprit, elle s'adressa à un ecclésiastique, qui lui conseilla fort sagement de consulter un médecin. Elle se rendit donc chez l'éminent aliéniste que nous venons de citer, a De quel côté entendez-vous le diable? lui dit-il. — Je ne m'étais jamais adressé cette question, répondit-elle; mais, en y réfléchissant, je voi? que e'est toujours à gauche. » Ce fut en vain qu'on chercha à lui persuader qu'il s'agissait d'une perception complètement erronée ; elle persista dans son délire, et les divers traitements qui lui furent prescrits ne réussirent point à la guérir (1).

C'est aux phénomènes de ce genre que M. Michéa donne le nom hallucinations dédoublées; il serait plus juste do les appeler unilatérales. Nous verrons plus tard l'importance que présentent ces faits exceptionnels, mais par-

(1) Schrœder van der Kolk, the Palhology and Therapeulics of Mental Diseases, p. 113. (Je cito d'après la traduction anglaise de Rudall. London, John Churchill and Sons, 1870.)

IIALI,UC1>'ATI0NS \)E LA VUE. 71

faitement authentiques, au point de vue de la théorie physiologique (1).

11 est un dernier point sur lequel nous ne saunons assez insister, an point de vue du désordre intellectuel qui accompagne, chez la plupart des sujets, ces troubles sensoriels. Presque toujours les hallucinations ont un caractère fâcheux : ce sont des insultes, des reproches, des menaces, des prédictions sinistres, souvent môme des ordres impérieux qui poussent les malades à commettre des crimes. — Toutefois cette règle n'est pas sans exception, et le contraire peut avoir lieu; certains sujets entendent des paroles flatteuses, et M. Baillarger en cite un exemple curieux. Une dame que le soin de sa toilette préoccupait beaucoup, se croyait poursuivie par deux hommes qu'elle ne pouvait apercevoir, mais qu'elle entendait pourtant ; ces personnages ne cessaient de lui adresser des compliments, et pendant qu'elle s'habillait, ils vantaient la blancheur de sa peau et tous les agrémi^nts do sa personne (2).

Ualluciaations de la vue. — Il est généralement admis que les hallucinations de la vue, sous le rapport de la fréquence, viennent immédiatement après celles de l'ouïe. Griesinger va plus loin, il leur accorde la première place ;' mais d est à peu près seul de son avis. Au reste, il faut tenir compte, avant tout, des conditions dans lesquelles se produisent les perversions sensorielles. S'il s'agit des haliLicmations qui précèdent le sommeil, ou qui sont provo- 'H'ees par des agents toxiques, celles de la vue sont inconicslablement les plus fréquentes; il en est de même pour

(1) Consulicr le Méinoiro .Jo M. Uégis, UaUucinations unilalô- ^7 ctL. {Encéphale, 188J).

(2) Mémoire cité, p. 281.

les hallucinations qui surviennent chez les gens sains d'esprit. Chez les aliénés, il en est tout autrement, et ce sont bien certainement les fausses perceptions de l'ouïe qui occupent le premier rang, sauf chez les alcooliques : ces malades, en effet, dès qu'ils tombent dans le délire, ont des hallucinations visuelles, et ce phénomène se produit chez les sujets qui, sans avoir jamais éprouvé les accidents de l'ivresse, sont habitués depuis longtemps à faire largement usage des boissons fermentées.

Les hallucinations de la vue, comme celles de l'ouïe, peuvent être simples ou compliquées. Tantôt le malade ne voit qu'une lumière, des flammes, des points nébuleux ; tantôt il aperçoit des ombres, des fantômes indistincts et mal dessinés; tantôt, enfin, les images se présentent avec les couleurs les plus vives et les contours les plus arrêtés ; la perception fausse revêt alors tous les caractères de la réalité.

Souvent le malade n'aperçoit qu'une seule figure, un seul objet, toujours le même pendant un long espace de temps. Un médecin, qui finit par se suicider dans un accès delypémanie, ne pouvait se retourner sans apercevoir à côté de lui une petite vache noire (1). — Une dame, d'ailleurs parfaitement saine d'esprit, voyait un chat sur l'escalier de sa maison toutes les fois que sa santé était dérangée; un régime tonique faisait bientôt justice de cette apparition (2).

Mais les hallucinations les plus complètes delà vue sont celles où plusieurs personnages se réunissent autour du malade pour jouer un drame plus ou moins compliqué. L'un des faits les plus authentiques, et en même temps les

{\) Baillarger, Mémoire cilc, p. 312 (2) Blandford, op. cit., p. ISO.

Page 1