‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 72 sur 283 · HALLUCINATIONS DE LA VUE · texte numérisé non relu

HALLUCINATIONS DE LA VUE

plus curieux de ce genre, est l'observation célèbre du libraire Nicolaï, qui, à la suite de vives et pénibles émotions, vit sa chambre se remplir d'une multitude de fig ures, représentant quelquefois des amis, mais le plus ordinairement des personnes inconnues. Ces apparitions se dissipèrent graduellement à la suite d'une application de sangsues.

Les dimensions naturelles des objets sont tantôt agrandies, tantôt rapetissées ; d'autres fois, elles grandissent ou diminuent progressivement. Bostock, médecin anglais, qui nous a laissé l'histoire de ses propres hallucinations, voyait, à certains moments, une multitude de petites figures humaines qui s'éloignaient par degrés comme une suite de médaillons (1). — Un employé, qui d'ailleurs ne délirait sur aucun sujet, était tourmenté tous les jours par une vision singulière. Il apercevait tout à coup une araignée suspendue à un fil , au milieu de sa chambre ; il la voyait grandir progressivement xlevant ses yeux, et remplir enfin toute la pièce, dont il était forcé de sortir, pour n'être point étouffé par cet horrible et gigantesque animal (2).

La direction dans laquelle se voient les images est loin d'être toujours la même; habituellement placées en face du sujet, elles peuvent se trouver de côté, et sont quelquefois situées de telle manière qu'on ne peut les apercevoir qu'en se retournant. L'apparition occupe quelquefois un point déterminé, oîi les yeux la retrouve chaque fois qu'ils se portent de ce côté.

Les hallucinations de la vue apparaissent le plus souvent d'une manière subite; quelquefois cependant elles sem-

(1) Brierrc de Boismont, Des hallucinations. 2= édition, Paris, 1852, p. o4. . > > >

(2) Bayle, Hevue médicale, 1825, t. I, p. 34.

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blent se développer graduellement; elles sont quelquefois interceptées par l'interposition d'un corps opaque; elles peuvent intercepter aussi la vue des objets placés derrière elles. Certains malades n'aperçoivent que dans l'obscurité les visions qui les obsèdent; chez d'autres, les apparitions ne se montrent qu'en plein jour et l'obscurité les fait disparaître. Quelquefois c'est en fermant les yeux qu'on les voit; dans d'autres cas, c'est en fermant les yeux qu'on les fait cesser. Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les combinaisons qui peuvent se produire chez les hallucinés. Notons seulement trois points d'une grande importance avant de quitter ce sujet :

1° Les aveugles sont sujets aux hallucinations de la vue, comme les sourds à celles de l'ouïe ; mais ces troubles sensoriels sont bien plus fréquents chez les seconds que chez les premiers.

2° Les hallucinations de la vue, comme celles de l'ouïe, peuvent ne se montrer que d'un seul côté.

3" Les images fantastiques suivent quelquefois le mouvement des yeux; Bostock a observé ce phénomène singulier sur lui-même.

Ajoutons enfin que certains hallucinés peuvent dédoubler les images qu'ils aperçoivent, en dérangeant, par la pression du doigt, le parallélisme des axes oculaires.- Quelques cas de ce genre se trouvent disséminés dans divers auteurs.

Un aliéniste des plus distingués, M. le docteur Despine, a bien voulu me communiquer une observation inédite, qui présente un grand intérêt à ce point de vue. Le malade était un jeune homme, qui, sans être aliéné, présentait des crises extatiques pendant lesquelles il voyait la Vierge et l'entendait parler. Saisissant le moment où il

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disait : « Je vois la Vierge I » M. Dcspine comprima lôgè-' •ement à travers les paupières le côté d'un des yeux, en demandant au malade s'il voyait une ou deux images de la Vierge. Il répondit aussitôt : « J'en vois deux, une ici et une autre là. » La distance indiquée n'était pas grande. Cette expérience, répétée à plusieurs reprises, a toujours donné le même résultat.

J'ai constaté le môme phénomène chez une jeune femme hystérique, qui tombait très facilement en état de somnambulisme. Elle avait alors des visions qui se rapportaient presque toujours à des sujets religieux, et l'on parvenait toujours, en comprimant le globe oculaire, à dédoubler l'image qu'elle avait devant les yeux.

M. le docteur Pick, de Prague, m'a signalé un fait plus singulier encore : il s'agit d'un malade qui avait des hallucinations hémiopiqiies ; il ne voyait que la moitié des images fantastiques qui venaient se placer devant ses yeux.

On peut rapprocher de ces troubles pathologiques la faculté vraiment étrange que possèdent certains peintres de reproduire de mémoire les objets qu'ils n'ont vus qu'une seule fois. Cette puissance de l'imagination et de la mémoire atteint, chez certains artistes, les proportions d'une véritable hallucination.

Un peintre qui avait hérité en grande partie de la clientèle du célèbre Josué Reynolds et se croyait un talent supérieur au sien, était si occupé, qu'il m'avoua, dit Wigan, avoir peint dans une année trois cents portraits grands et petits. Ce fait paraît physiquement impossible; mais le secret de sa rapidité et de son étonnant succès était celuici : a n'avait besoin que d'une séance pour représenter le modèle. Je le vis exécuter sous mes yeux, en moins de huit eures, le portrait d'un monsieur que je connaissais beau-

coup; il était fait avec le plus grand soin et d'une ressemblance parfaite.

Je le priai de me donner quelques détails sur son procédé ; voici ce qu'il me répondit :

« Lorsqu'un modèle se présentait, je le regardais attentivement pendant une demi-lieure, esquissant de temps en temps sur la toile. Je n'avais pas besoin d'une plus longue séance. J'enlevais la toile et je passais à une autre personne.

« Lorsque je voulais continuer le premier portrait, je prenais l'homme dans mon esprit, je le mettais sur la chaise, où je l'apercevais aussi distinctement que s'il y eût été en réalité, et je puis même ajouter avec des formes et des couleurs plus arrêtées et plus vives, Je regardais de temps à autre la figure imaginaire, et je me mettais à peindre ; je suspendais mon travail pour examiner la pose absolument comme si l'original eût été devant moi ; toutes les fois que je jetais les yeux sur la chaise, je voyais l'homme.

c( Celte méthode m'a rendu très populaire; et comme j'ai toujours attrapé la ressemblance, les clients étaient enchantés que je leur épargnasse les ennuyeuses séances des autres peintres.

« Peu à peu je commençai à perdre la distinction entre la figure imaginaire et la réelle, et quelquefois je soutenais aux modèles qu'ils avaient déjà posé la veille. A la fin, j'en fus persuadé, et puis tout devint confusion. Je suppose qu'ils prirent l'alarme... Je ne me rappelle plus rien... Je perdis l'esprit et restai trente ans dans un asile (1). » ■

L'imagination peut opérera cet égard les mêmes prodiges que la mémoire. Le peintre anglais Martinn voyait à

(4) Brierre de Boismont, op. cit., p. 30.

HALLUCINATIONS DU GOUT ET DE l'oDORAT. "il

l'avance les tableaux dont il avait médité la composition. On rapporte qu'un jour une personne se trouvant placée entre lui et le point où se dessinait sa -vision, il la pria de se déranger parce qu'elle lui cachait une partie du tableau qu'il était occupé à reproduire (1).

Ballucinalmis du ffoût et de l'odorat. — Rien de plus fréquent que d'entendre les aliénés, surtout au début de la folie, se plaindre que leurs aliments sont empoisonnés, qu'on y mêle de la terre, du plâtre, des excréments ; ces fausses perceptions sont presque toujours liées à un état saburral qu'une médication évacuante fait promptemenL disparaître, ainsi que les troubles sensoriels qui en sont la conséquence. D'autres malades^ au contraire, éprouvent des saveurs délicieuses et s'imaginent déguster les mets les plus exquis.

Les sorciers, quand ils assistaient au sabbat, prenaient part à des festins splendides, qui cependant n'apaisaient ni la faim ni la soif. Il est évidemment fort difficile de séparer ici les illusions des hallucinations; car toutes ces impressions diverses, soit agréables, soit pénibles, peuvent fort bien être provoquées par une cause purement physique, agissant directement sur les organes du goût, comme la saveur sucrée que ressentent si souvent les diabétiques.

Les hallucinations de l'odorat présentent souvent un caractère mieux défini. Beaucoup de malades croient exhaler une odeur fétide qui les rend un objet de dégoût pour tous ceux qui les approchent. Blandford (2) rapporte à ce sujet 1 observation d'un hypochondriaque qui ne voulait s'asseoir

(I) Biiillarger, Mémoire cité, p. 332.

("^) Op. cil., p. 157,

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que sur une chaise de paille, parce que, disait-il, l'odeur qu'il exhalait aurait infecté des meubles recouverts d'étoffe et de velours. — Une jeune personne;, chaque fois que le médecin venait lui rendre visite, lui présentait son flacon de sels, afin qu'il ne fût pas incommodé par les émanations de sa personne.

Un de mes camarades de collège, à. l'âge de dix-sept ans, fut persuadé que sa présence avait tellement empesté la classe, qu'il avait fallu ouvrir les portes et les fenêtres, et que les professeurs et les élèves avaient hautement manifesté leur dégoût. Cette singulière aberration, qui persista pendant de longues années, devint longtemps après le point de départ d'une lypémanie, qui se termina par la démence.

Les hallucinations de ce genre ne sont pas toujours rapportées par les aliénés à leur propre personne ; ils croient souvent qu'on empoisonne l'atmosphère qu'ils respirent, à l'aide d'une foule de procédés divers. Un vieil horloger, que j'ai observé à Bicôtre, dans le service de Moreau (de Tours), prétendait que ses ennemis avaient percé des trous dans les murs de sa chambre pour lui lancer des odeurs insupportables. Ce malade, qui se livrait depuis longtemps à la masturbation, et dont l'intelligence était d'ailleurs profondément altérée, n'éprouvait aucun autre trouble sensoriel.

L'odorat, comme le goût, peut être affecté par des hallucinations d'une nature agréable. Certains extatiques croient respirer l'odeur de la myrrhe, de l'encens, des parfums les plus exquis. J'ai vu moi-même à l'Hôtel-Dieu, dans le service de la clinique médicale, un jardinier atteint d'aliénation mentale, à la suite d'un rhumatisme articulaire aigu, et qui croyait se promener dans des bosquets de jasmin et de chèvrefeuille, dont il aspirait bruyamment

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la senteur parfumée. — N'oublions pas que les cas de ce genre sont une exception fort peu commune à la règle générale.

C'est surtout lorsqu'elles font partie de ces troubles complexes, qui intéressent plusieurs sens à la fois, que les liailucinalions de l'odorat acquièrent un caractère précis et nettement défini, — Nous nous bornerons à rappeler le fait si remarquable observé par Andral sur lui-même. Au début de ses études médicales, il avait été frappé, dans un amphithéâtre d'anatomie, de la vue d'un cadavre d'enfant à demi rongé par les vers. Le lendemain, à son réveil, il revit tout à coup le cadavre de cet enfant. « Il était là, je sentais son odeur iiifecte », dit Andral, qui d'ailleurs n'a pas été dupe un seul instant de cette erreur des sens (1).

Ballucinations du toucher. — Les hallucinations du toucher sont extrêmement variables, et rien n'est plus malaisé que de les ranger dans une classificatfon méthodique. On peut cependant les diviser en deux grandes classes : les unes se rapportent à des hyperesthésies ou des perversions du sens tactique, les autres à des anesthésies plus ou moins complètes.

Il est des aliénés qui se sentent frappés par des mains invisibles ; ils sont pincés, brûlés, électrisés; ils reçoivent des douches froides, ils se sentent pfongés dans l'eau, ils craignent de se noyer. - D'autres sentent courir des rats ou d autres animaux sur diverses parties du corps. Berbiguier, qui a consacré trois gros volumes à l'histoire de ses hallucmations, donnait la chasse aux farfadets pendant niJit ; il les attrapait avec beaucoup d'adresse et les

(') Andral, Pathologie interne, t. III, p. 184.

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douait au mur avec des' épingles. - Enfin, il n'est paa rare de voir des femmes se plaindre qu'on vient leur sucer le sein pendant la nuit.

Une autre hallucination très commune, soit parmi les aliénés, soit parmi les gens d'esprit sain, consiste à se sentir frappé sur l'épaule, ou brusquement saisi par une main invisible; lorsque celte main est glacée, cette sensationéveille volontiers l'idée d'une apparition d'outre-tombe.

Les hallucinations qui se rattachent à une anesthésie générale ou partielle sont d'une tout autre nature et semblent se rattacher à une abolition ou à une perversion plus ou moins complète du sentiment de l'identité. Telle était cette malade, dont parle Esquirol, qui, frappée d'une anesthésie presque complète de la surface de la peau, croyait que le diable avait emporté son corps (1). Tel était ce soldat blessé à Austerlitz, et qui depuis cette époque s'était toujours considéré comme mort; lorsqu'on lui demandait des nouvelles de sa santé, il répondait invariablement : «Vous demandez comment va le père Lambert; mais le père Lambert n'existe plus : il a été emporté par un boulet de canon... Ce que vous voyez là n'est pas lui ; c'est une machine qu'ils ont faite à sa ressemblance, et qui est bien mal faite (2) . » — Cet homme offrait une anesthésie complète de la surface cutanée.

C'est peut-être à des troubles sensoriels de cette espèce qu'il faut rattacher le délire des individus qui s'imaginent être transformés en théière en porcelaine ou en soupière ; qui prétendent que leur corps est en verre, et qu'il ne faut point y toucher, de crainte de le briser, ou qu'ils sont faits

[1) F?vut'an. AuÉNXxiON, Dict. de méd. cl de chir. pratiques. Paris, 1829.

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