‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 85 sur 283 · IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES · texte numérisé non relu

IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES

de modération, tout devenait pour lui roccasion d'une vie nouvelle, il s'y adonnait avec fureur. L'un des adeptes les plus ardents de l'école romantique, qui dominait alors, dépassant tous ses coreligionnaires par ses exagérations, il était de toutes les manifestations, de toutes les premières représentations orageuses, prenant fait et cause comme un véritable champion des nouvelles idées. A l'atelier d'Ingres oîi il était entré comme élève, il s'était fait, par ses excentricités, une réputation qui est restée légendaire; sa passion pour le moyen âge arriva à ce point qu'il sut donner à son langage, à ses vêtements, des tournures du treizième siècle. Il apprit avec une rapidité extrême plulours langues vivantes, le billard, les échecs; ardent aux \ercices violents, il fallait qu'il fît, en gymnastique ou à la nage, ce qui arrêtait les autres. Il se mettait pendant des mois, jour et nuit, à déchiffrer de vieilles chroniques françaises ou saxonnes, puis il partait à pied faire quelque ' tintain voyage.

Les choses en étaient là, lorsqu'un matin, un Italien,

homme des moins honorables, comme le procès l'a montré, vint lui apprendre qu'une femme, avec laquelle il avait des relations, s'était donnée à un autre, à prix d'argent. Sans chercher d'autres informations, sans manifester la moindre hésitation, il prend ses armes, se rend chez elle, entre sans frapper, la voit occupée à regarder par la fenêtre et, sans prononcer un mot, il lui tire à bout portant deux coups de pistolet dans le dos.

L'opinion publique était préparée. Quand le bruit se '•"Pandit dans Paris qu'un jeune peintre, homme du jnonde des plus distingués, avait assassiné une femme en tirant deux coups de pistolet dans le dos, personne de ceux qui le connaissaient ne chercha ailleurs. On sentait

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depuis longtemps qu'il devait, un jour ou l'autre, se signaler par quelque action sanglante, meurtre, suicide ou duel ; on ne se méprit pas davantage sur cet empressement à donner la mort, sous un prétexte de jalousie, à une femme absolument vénale, de la part d'un homme qui avait constamment plusieurs maîtresses à la fois ; chacun reconnut là l'explosion d'un besoin qui couvait de longue date.

Il était évident, d'ailleurs, qu'il avait saisi, pour tuer, une occasion où il se croyait assuré de l'impunité ; il affirmait, en effet, que les tribunaux l'assimileraient au mari qui venge son honneur outragé. Il parlait de cet acte avec la dignité pénétrée d'un homme qui a la conscience d'avoir accompli un douloureux devoir; il comptait sur un acquittement.

Il avait, au reste, donné la mesure de son attachement pour cette malheureuse, tuée soi-disant par amour, quand, à la Morgue, le jour où il avait été confronté avec le cadavre on l'avait vu, se mêlant à la conversation des assistante sur' la direction des projectiles dans le corps, discuter!, question avec autant de sang-froid et de présence d'espnt que s'il avait été personnellement étranger à l'affaire. Bien plus, profitant de l'occasion, il voulut reconnaître la nature m de certaines particularités qui l'avaient frappé pendant la vie. ,i Condamné à dix ans de travaux forcés, à l'expiration de' sa peine il revint immédiatement à Paris.

Le hasard mêle fit rencontrer très peu de jours après. Il i était absolument le même homme qu'autrefois. C'était le' môme regard hautain, la mise irréprochable, la tenue' sévère de l'homme du meilleur monde. Jamais on ne se lût douté que ce personnage, qui avait tout l'air d'un prince, auprès duquel il n'aurait pas fait bon de risquer une familiarité, arrivait du bagne en droite ligne !

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Il avait déjà repris ses habitudes laborieuses, comme si elles n'eussent été interrompues accidentellement que par un court intervalle de cause tout ordinaire. Il compulsait jour et nuit d'énormes in-folio, prenait des notes d'une écriture microscopique, relevait de vieux plans, copiait avec une minutie extrême de vieux dessins, des fragments de sculpture gothique ou de serrurerie. Parfois, il partait au loin, à la recherche d'un document, et revenait tout de suite, Il ne faisait plus absolument que travailler.

Sa vie privée était celle de l'homme le plus honorable ; il adorait sa mère, excellente créature que le malheur avait foudroyée. Il était plein des attentions les plus délicates pour une jeune femme associée à sa vie, et qui, dans l'ignorance où elle était de son passé et de son caractère, s'étonnait, devant moi, de le voir, dans son sommeil, agité d'une manière extraordinaire, tourmenté par des rêves terribles et des cauchemars affreux, crier, se débattre, dans un état épouvantable, comme s'il se trouvait dans des mêlées d'extermination.

Ajouterai-je enfin que, dans ses rapports sociaux, plein (Je régularité, de savoir-vivre et de droiture, il s'était concilié l'estime et la sympathie de tous ceux qui l'entouraient?

Mais rien n'était changé en lui. Sa condamnation l'avait rendu prudent, mais il n'en continuait pas moins à nourrir, dans son for intérieur, cet horrible besoin de tuer qui faisait le principal, ou pour mieux dire le véritable fond de sa vie.

En effet, en février 1848, à peine les premiers coups de fu8il avaient-ils retenti dans la rue, qu'il quitte son habit noir, revêt une blouse qu'il serre h la taille de manière h lormer une sorte de pourpoint, puis, un chapeau rond sur la tête, une poudrière seizième siècle au côté, de l'or dans ses poches, Il se môle aux combattants, une carabine depréci-

sion à la main, et suit pas à pas la bataille. A la barricade de la rue Saint-Honorô, sur la place du Palais-Royal, il s'installe commodément et tire sur les malheureux soldats qui défendaient le poste ditc^w Château d'eau. Les journaux ont parlé de plusieurs de ces hommes qui avaient eu les carotides coupées par une balle, à la région du cou. B... en avait ainsi touché six; il était allé le reconnaître après l'affaire.

En juin, à la barricade de la rue des Noyers, il tire sur les mobiles et il en tue jusqu'au moment où, malgré ses précautions, il est atteint dans le flanc d'une balle qui lui fait une horrible blessure.

Au coup d'État, il fut l'un des combattants delà barricade de la porte Saint-Denis.

Puis, mis en appétit, mais prévoyant qu'il n'y aurait rien en France de longtemps, il part pour la Californie, et là, cet élégant se fait homme d'escorte, c'est-à-dire que pendant plusieurs mois il court les bois pour tirer sur les Indiens. Enfin, pour un motif qu'il n'a jamais voulu dire, mais qui vraisemblablement se rattache à quelque épisode de sang, il quitte précipitamment l'Amérique, revient en France et reprend son travail.

Ceci se passait en 1853. Vers 186S, il s'était fait connaître par des travaux archéologiques importants; il avait attaché son nom à un grand nombre d'articles et de livres dont il conduisait la publication avec un soin et un goût qui en ont fait des raretés de bibliothèque ; il publiait un grand travail, un atlas immense dont les cartes, en partie dessinées par lui, rétablissent d'une manière magistrale les plans du vieux Paris. C'était un savant dont la critique était redoutée des plus forts. Le gouvernement, pour se l'attacher, avait créé pour lui une place équivalente à celle de chef de bureau ; U

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avait des employés sous ses ordres, et quand il est mort, il y a quelques années, d'une affection cérébrale, beaucoup s'étonnaient que l'œuvre de cet homme si distingué ne lui eût pas valu au moins la sanction d'une récompense honorifique.

Quelques traits achèveront de peindre la physionomie de cet homme singulier.

Absolument étranger à toute opinion politique, s'il tirait sur les soldats, c'était uniquement pour assouvir sa passion dominante, le besoin de tuer. Privé de toute espèce de droits dans la société par une condamnation infamante, il n'avait rien à espérer d'un mouvement populaire ; et d'ailleurs, aristocrate de naissance et d'instincts, il était bien plus disposé à marcher contre le peuple qu'à risquer sa vie pour lui ; c'était donc bien pour satisfaire ses penchants qu'il prenait les armes à chaque insurrection nouvelle.

Et cependant, cet homme si avide de verser le sang n'en pouvait supporter la vue ; pour une petite opération chirurgicale, l'incision d'un abcès, on le vit pris d'une sorte de crise convulsive ; ses dents claquaient, ses mains, serrées violemment sur le dossier d'un lit, l'ébranlaient à le briser; son regard absolument perdu roulait avec terreur, puis il tomba pâle et presque évanoui sur un siège.

Une impression toute semblable le remuait jusqu'au fond des entrailles, lorsqu'il assistait à une exécution capitale ; et ce spectacle, qu'il recherchait avec une avidité maladive, le laissait toujours pâle, tremblant et profondément ému.

Le désir de tuer, la passion du meurtre, isolée de toute jouissance sensorielle, était donc son seul mobile, et sa nature morale s'adaptait à merveille à ses instincts destructeurs. Probe, consciencieux et délicat sous tous les autres

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rapports, il paraissait absolument dénué de sens moral, lorsqu'il s'agissait de ses nombreux liomicidcs : il en parlait tranquillement, sans la moindre jactance, et comme delà clioselaplusnaturelle du monde; il semblait croire que, sur ce point, ses interlocuteurs devaient penser absolument comme lui.

En parcourant cette étrange et sombre histoire, ne croirait-on pas assister à l'un de ces drames antiques, oîi l'irrésistible puissance du destin entraîne le héros au crime, à son insu et contre son expresse volonté? Dans l'ordre des fait^ réels, rien ne saurait approcher davantage des créations du génie tragique : c'est une organisation cérébrale primitivement malsaine et viciée par des taches héréditaires, qui fait dévier l'existence tout entière. En effet, l'intelligence brillante et cultivée, la raison d'ailleurs parfaitement solide de ce monomane homicide, constituent le véritable intérêt de l'observation si remarquable que nous venons' de rapporter. On trouverait peut-être dans les annales judiciaires des exemples tout aussi frappants de ces anomalies morales ; mais c'est ici la dignité du coupable, s'il est permis de s'exprimer ainsi, c'est l'élévation de cette nature exceptionnellement douée qui nous frappe tout d'abord d'étonnement et soulève la question si grave de la responsabilité morale.

Pour le philosophe et pour le médecin, les criminels de cette espèce sont incontestablement des fous ; mais la société doit-elle rester désarmée devant eux ? Nous examinerons cette question plus tard ; qu'il nous suffise pour le moment d'avoir établi que la santé la plus parfaite des facultés intellectuelles peut coexister avec le délire des actes poussé jusqu'au crime.

Mais, à côté de ces impulsions instinctives, qui consti-

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tuent un véritable délire moral, ne convient-il pas de réserver une place à un phénomène absolument inverse, à ces paralysies de la volonté qui semblent à leur tour représenter une forme h part dans le cadre des perversions mentales ?

Il est des sujets chez qui le moindre effort volontaire semble devenir impossible ; et qu'on ne suppose pas qu'il s'agit ici de ces déterminations qui, pour être prises, semblent exiger un certain degré de force morale. Non ; c'est des actes les plus familiers, des manifestations les plus triviales, pour ainsi dire, delà vie. Tel était ce notaire dont Billod a rapporté l'observation dans son intéressant mémoire sur les maladies de la volonté (1), et qui se plaignait de ne pas pouvoir vouloir; il s'habillait pour se rendre à une fête publique; mais, au moment de sortir, il ne le pouvait pas, bien qu'il en eût le plus vif désir. « Vous le voyez, disait-il, je suis mon propre prisonnier, n

Déjà Esquirol avait remarqué que certains lypémaniaques n'ont plus de volonté ; s'ils veulent, ils sont impuissants pour exécuter ce qu'ils ont décidé.

On ne saurait donc le nier : s'il existe, chez les aliénés, des impulsions perverses qui dominent leur volonté et les privent de toute liberté morale, on peut aussi rencontrer chez eux une inertie absolue qui paralyse tous les efforts du moi.

Cette faiblesse particulière de la volonté se rencontre très souvent chez les femmes hystériques, chez les alcooliques, et surtout chez les masturbateurs invétérés qui semblent avoir perdu tout ressort moral.

Il faut joindre à ces troubles de la volonté, les phéno-

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mènes singuliers, souvent d'origine héréditaire, que plusieurs observateurs ont décrits sous le terme générique A'obsessio7îs. J'ai donné le nom d'impulsions inidlectuelles à quelques-uns de ces accidents psychologiques, et M. Jules Falret vient d'en tracer les principaux caractères dans un rapport présenté au congrès international de médecine mentale de Paris (1889). Cette question avait été l'objet d'une longue discussion à la Société médico-psychologique de Berlin, en 1875.

Nous avons analysé les principales manifestations psychologiques de la folie; il resterait maintenant à en étudier les caractères négatifs et à montrer comment, sous son influence, on voit s'effacer et disparaître successivement les traits fondamentaux , les qualités maîtresses de l'esprit humain; comment le sens moral, comment la puissance d'attention s'affaissent par degrés et finissent par s'écrouler ; mais cette étude, qui, pour le moment, nous entraînerait trop loin, trouvera mieux sa place dans la description des principales formes que peut revêtir l'aliénation mentale.

C'est donc au point de vue physique que nous voulons maintenant envisager les aliénés; nous décrirons l'aspect extérieur des malades, les prédispositions générales, les troubles fonctionnels et les altérations organiques qui peuvent influer sur leur santé.

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